Tout le XIXe siècle

De quoi mourait-on, avant ? Et à quel âge ?

Avant, on mourait jeune. La plupart des gens ne dépassaient pas 40 ou 50 ans.

Hum… C’est une affirmation que j’ai inventée de toutes pièces, mais qui ressemble à ce qu’on entend parfois au sujet des époques précédentes, où les gens vivaient apparemment moins longtemps que nous. Et comme le mot « avant » est toujours très flou (de quelle époque parle-t-on, exactement ?), on va clarifier en ne parlant ici que du XIXe siècle.

Alors oui, c’est vrai, la moyenne d’espérance de vie a littéralement doublé depuis ce temps-là : elle était de 40 ans en 1850, elle est de 80 ans aujourd’hui. Mais c’est oublier un peu vite que cette moyenne était complètement tirée vers le bas à cause de l’important taux de mortalité infantile (20 à 25% des enfants n’atteignait pas l’âge adulte), et qu’une fois qu’on avait survécu à son enfance – et à condition d’éviter les épidémies de choléra ou de typhoïde qui passaient par là – on pouvait espérer vivre à peu près aussi vieux que de nos jours.

Cela dit, comme les chiffres et les statistiques ne m’intéressent jamais autant que les exemples concrets, j’ai déniché quelques infos que je vais vous retranscrire.

Alors, on mourait à quel âge, avant ? Et surtout : on mourait de quoi ?

L’enterrement à Ornans, par Gustave Courbet (1850)

Exemple d’un village français vers 1870

Voici l’exemple tiré de histoire-généalogie.com, où le curé d’un village de la Creuse a noté dans son registre les causes de décès survenus dans sa paroisse. De 1862 à 1885, il a compté un total de 517 décès.

Enfants

Sur 102 enfants de moins de 10 ans :

  • 15 sont morts-nés
  • 10 vivent moins d’1 mois : nés prématuré, anémiques, de faible constitution ou syphilitiques (je vous renvoie ici pour la syphilis et ses effets sur les bébés)
  • 24 meurent entre 1 mois et 1 an : anémiques, touchés par des convulsions ou le croup (laryngo-trachéo-bronchite), la variole ou la coqueluche, la catarrhe (soit un rhume).
  • 68 meurent avant l’âge de 10 ans : mêmes raisons que précédemment (anémie, convulsions, croup…), mais aussi rachitisme, tuberculose, typhoïde, et des accidents domestiques

Jeunes

Sur 17 jeunes âgés de 10 à 20 ans :

  • 16 meurent de tuberculose, variole, méningite, typhoïde, rougeole, dysenterie…
  • 1 garçon de 13 ans meurt d’épuisement au travail (ah oui, le travail des enfants… on en a parlé ici au sujet des orphelins exploités dans les filatures de coton)

Adultes

Sur 152 adultes entre 21 et 60 ans :

  • 51 meurent de tuberculose
  • 8 femmes meurent à l’accouchement ou des suites d’un accouchement
  • 3 meurent d’un accident de type chute et jambe cassée (la septicémie a vite fait de s’installer…)
  • 3 femmes meurent du « retour d’âge », autrement dit de la ménopause (mais allez donc savoir de quoi elles sont véritablement décédées, la ménopause elle-même n’étant pas une maladie)
  • 5 meurent d’un cancer
  • Les autres meurent de causes diverses : syphilis, choléra, variole, typhoïde, gasto-entérite, épuisement, suicide, alcoolisme…

Personnes âgées

Sur 251 personnes de plus de 61 ans :

  • 77 meurent de vieillesse et d’épuisement (on ne saura pas quelles maladies réelles étaient derrière ces termes généraux)
  • 17 meurent de pneumonie (seraient-ils de nouveau plus fragiles des poumons à cause de leur âge avancé ?)
  • 22 meurent d’hydropisie, soit un oedème généralisé probablement lié à une insuffisance cardiaque
  • Les autres meurent de fluxions de poitrine, de fièvres…

Il est intéressant de remarquer que sur ce groupe de personnes âgées, 70 étaient sexagénaires, 105 septuagénaires et les plus nombreux, 123, étaient octogénaires (avec seulement 2 d’entre eux considérés comme séniles).


Exemple d’un village français vers 1860

Je cite cette fois les recherches du site chroniques-du-poitou.fr, qui a retrouvé le registre d’un maire ayant lui aussi noté la cause des décès constatés dans sa commune. Entre 1854 et 1865, il y a eu 193 décès, mais la cause n’est précisée que dans 129 cas (il en manque donc 64), et c’est beaucoup plus vague que dans l’exemple précédent.

Enfants

Sur 26 enfants de moins de 10 ans :

  • 6 morts-nés
  • 3 morts avant 1 mois : fièvre
  • 10 morts entre 1 mois et 1 an : fièvre, érysipèle (une infection à streptocoque), chancre (… comme pour un bébé syphilitique ?)
  • 7 morts avant l’âge de 10 ans : fièvre, mal de gorge, dysenterie, choléra, et un accident

Jeunes

Sur 6 jeunes âgés de 10 à 20 ans :

  • les 6 meurent de fièvre, mal de gorge, fluxion de poitrine, rougeole

Adultes

Sur 32 adultes entre 21 et 60 ans :

  • 3 meurent de choléra
  • 4 meurent de la rougeole
  • 1 femme meurt d’une fausse couche (ou d’un autre problème gynéco, plutôt ? la fausse couche en soi n’est pas censée être fatale)
  • 2 meurent d’un cancer
  • les autres meurent de fièvre (allez savoir ce que ça signifie vraiment), d’hydropisie, d’une fluxion de poitrine ou encore « des suites d’une longue maladie »

Personnes âgées

Sur 65 personnes de plus de 61 ans :

  • 11 meurent « des suites de leur grand âge » (un terme utilisé majoritairement pour des octogénaires, d’ailleurs)
  • les autres meurent de fièvre, de langueur, de paralysie, de maladie de poitrine, d’apoplexie (c’est à dire un AVC)…

Dommage que les données entrées par ce maire soient incomplètes, car si on avait eu la totalité des causes de décès pour cette période donnée, on aurait pu comparer le nombre de personnes âgées par rapport aux enfants en bas âge. Ici, on a l’impression qu’assez peu d’enfants sont morts jeunes, mais il reste 64 cas pour lesquels on ne sait pas de quoi il s’agissait.


Exemple de Boston en 1811

Voyageons de l’autre côté de l’océan pour voir cette fois les données de la ville de Boston, en 1811, trouvées sur The New England Journal of Medicine. Malheureusement, tous les décès sont mélangés donc on ne peut pas déterminer les tranches d’âge, mais ça reste quand même intéressant.

Causes des décès enregistrés à Boston en 1811

Sur un total de 942 décès, voici les principales causes :

  • 221 meurent de tuberculose
  • 57 de flux infantile, que je n’arrive pas à traduire avec certitude. Ça pourrait désigner une diarrhée (mais le terme diarrhée est utilisé dans la liste, alors pourquoi un mot différent ?) ou une hémorragie (ou autre type d’épanchement, d’autant qu’on est en 1811 et qu’on pratique la médecine des humeurs, voyez ici).
  • 49 morts-nés
  • 46 de fièvre liée aux poumons (peut-être des pneumonies, angines, pleurésies… ?)
  • 36 de convulsions
  • 44 de dropsy, c’est à dire d’oedèmes, dont la moitié sont des oedèmes cérébraux.
  • 33 de typhus (ça inclut probablement aussi la fièvre typhoïde, car à l’époque on ne faisait pas encore la distinction entre ces deux maladies)
  • 28 de debility, qui ne veut pas dire débilité ou sénilité, mais bien faiblesse. En français, on parlait aussi de « langueur ».
  • 26 de grand âge
  • 24 de decay, qu’on pourrait traduire par un déclin général, avec amaigrissement et faiblesse. J’ai tendance à croire que des cancers se cachaient là-dessous, peut-être aussi d’autres maladies dégénératives.
  • 14 sont des femmes mortes en couches
  • 15 sont des bébés qui faisaient leurs dents (je vous en reparle ci-dessous)
  • 15 meurent d’angine
  • 15 d’accidents
  • 14 de dysenterie
  • 15 d’indigestion (je suppose qu’on peut imaginer là toute forme d’empoisonnement)
  • 12 de paralysie
  • 12 de syphilis

Quelques déductions…

Ce serait risqué de conclure quoi que ce soit sur la base de ces quelques infos, ni assez nombreuses, ni assez précises, donc on va se contenter de tracer quelques grandes lignes.

Les enfants qui meurent en bas âge sont décrits comme trop faibles ou ne s’étant pas assez bien développés, et ils meurent d’anémie, de fièvre ou de convulsions. Ça pouvait venir d’une mauvaise nutrition (pas forcément en quantité, mais en qualité), avec des carences alimentaires menant à des problèmes de croissance, ou l’exposition à des produits contenant des bactéries ou des toxiques à un âge où leur système digestif et immunitaire est très fragile. En dehors des problèmes d’hygiène pouvant mener à la dysenterie, rappelons par exemple que certains bébés étaient sevrés très vite (voyez ici et ici)(or, donner de la bouillie de céréales trop tôt crée des problèmes de santé), que le lait de vache n’était pas traité UHT et pouvait contenir des bactéries (voyez ici), que l’eau n’était pas toujours bien potable (ici), et qu’on pouvait très bien leur faire manger du pain frelaté à la farine de plâtre ou de sciure de bois (ici), sans parler des toxiques présents dans leur environnement, comme des jouets ou vêtements colorés au vert de Paris (ici). Quant aux bébés qui font leurs dents, certes, on ne meurt pas d’avoir les dents qui poussent, en revanche on pouvait leur donner des sirops calmants à base d’opium, avec le risque d’overdose que ça comporte (ici) ou les soigner avec des médicaments contenant de la cocaïne, de l’arsenic, de la trychnine et autres joyeusetés. Enfin, les petits meurent aussi beaucoup de maladies pulmonaires, sans doute consécutives à un coup de froid, à de l’humidité ou des courants d’air dans la maison (voyez ici pour le chauffage domestique), ou peut-être l’exposition aux intempéries.

À PROPOS DES MALADIES INFANTILES qui nous sont familières aujourd’hui (rougeole, rubéole, varicelle, oreillons, scarlatine, coqueluche…) les documents qu’on a vu ci-dessus ne font spécifiquement mention que de la rougeole, mais je suppose que toutes les autres devaient se cacher derrière le terme général de « fièvre ». De plus, il faut rappeler que les connaissances médicales au XIXe sont en plein apprentissage et que pendant longtemps on a confondu plusieurs maladies entre elles, on les mettait dans le même panier alors qu’il s’agissait de virus différents.

Passé l’âge de 10 ans environ, on ne meurt plus aussi facilement de tout ça, et à part quelques cas particuliers de maladies chroniques, d’accidents ou de femmes mortes en couches, il en faut un peu plus pour tuer un jeune ou un adulte. Ce « un peu plus », ce sont les maladies infectieuses graves comme la tuberculose, le choléra, le typhus/typhoïde, la variole ou la dysenterie, qui sont reconnues comme étant les grandes faucheuses de cette époque-là. Ajoutons la syphilis, même si il s’agissait d’une maladie moins flagrante et qui pouvait durer de longues années avant qu’on en meure (ici).

Enfin, au-delà de 60 ans, on meurt à nouveau en grand nombre, ce qui est logique. On ne note pas beaucoup de cancers, mais il est possible que certains se soient cachés derrière les termes « langueur » ou « faiblesse », ou même « grand âge ». On ne trouve pas non plus beaucoup de maladies cardiovasculaires si ce n’est quelques attaques d’apoplexie, ni de sénilité psychique de type Alzheimer. En revanche, on note des oedèmes et pas mal de maladies pulmonaires comme la pneumonie et autres « fluxions de poitrine ».

L’enfant malade, par Eugène Carrière (1885)

En conclusion

Si on veut trouver une espérance de vie globalement plus basse que la nôtre, il faudrait remonter un plus loin dans le temps. Les historiens montrent qu’on mourait effectivement plus jeune dans l’Antiquité, et que l’espérance de vie était moins bonne en 1750 qu’en 1900, sachant que tout cela dépend de plein de facteurs : les guerres, catastrophes naturelles ou épidémies font baisser cette moyenne, tandis que la hausse du niveau de vie (alimentation, hygiène, confort) et les progrès de la médecine la font augmenter.

Mais pour ce qui est du XIXe siècle en particulier, il semblerait qu’on vivait sans trop de difficultés jusqu’à 70 ou 80 ans – à condition de dépasser la période critique de l’enfance et d’éviter les guerres et les épidémies, justement. C’est surtout le taux de mortalité infantile qui faisait baisser ce chiffre, mais une fois ce problème résolu dans le courant de la deuxième moitié du XIXe (où ce sont généralisées la pédiatrie, la vaccination et l’hygiène, par exemple), la moyenne est tout naturellement remontée.

Alors, le prochain qui me dit qu’avant les gens mouraient jeunes… je lui demanderai de préciser de quelle époque il parle ! 😉

SOURCES :
De quoi mouraient nos ancêtres au 19ème siècle à la campagne ?
Les maladies ont une histoire
Les causes de décès au milieu du 19ème siècle
De quoi on mourait jadis, de quoi on meurt aujourd'hui
La mortalité dans la deuxième moitié du XIXème siècle
The Burden of Disease and the Changing Task of Medicine
Drinking Cold Water & Other 19th-Century Causes of Death
They Died of What? Historic Causes of Death
L’évolution de la mortalité en Europe du 19e siècle à nos jours
Wikipédia - Espérance de vie humaine
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