Époque georgienne,  Époque victorienne

La médecine héroïque

Bonjour, tout le monde ! (ouhlà, j’ai l’impression d’avoir interrompu ce blog pendant une éternité… 😉 ). Désolée, au lieu d’un mois, j’ai finalement pris deux mois de pause avant de m’y remettre, mais voilà qui est fait : je suis repartie pour le rythme habituel d’un article chaque mercredi !

Pour l’occasion, j’ai choisi un sujet qui n’est pas particulièrement joyeux, mais qui est passionnant et toujours éclairant pour mieux comprendre la vie quotidienne des gens du XIXe : la médecine. De quoi faire la grimace quand on voit les traitements archaïques d’avant…

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La médecine héroïque

Ne connaissant pas grand chose en histoire de la médecine, je pensais jusque-là que les pratiques médicales basées sur les « humeurs » s’appliquaient surtout à l’époque de Louis XIV, à Molière et son Malade imaginaire, mais qu’ensuite on était passé à autre chose en attendant les progrès de la fin du XIXe, puis de notre époque contemporaine.

Apparemment, j’ai fait de sacrés raccourcis dans ma tête, parce qu’en réalité cette médecine des humeurs a eu cours du XVIe au XVIIIe, et ce n’est qu’au milieu du XIXe qu’elle s’est finalement éteinte, peu à peu remplacée par de nouvelle pratiques. C’est sacrément tard, non ?

Mais voyons un peu en quoi ça consistait, au juste.

La théorie des humeurs

Cette théorie part du principe que le corps humain contient quatre fluides – la bile noire, la bile jaune, la lymphe et le sang – qui font écho aux éléments fondamentaux (eau, feu, terre, air) et génèrent un équilibre entre chaud/froid et sec/humide. Si l’une de ces humeurs est excessive ou au contraire carencée, alors un déséquilibre se crée, ce qui permet l’apparition de maladies, aussi bien mentales que physiques.

Pour rester en bonne santé, il faut donc rétablir l’équilibre. Si on juge qu’une humeur est en trop faible quantité, on fait absorber au patient des nourritures, boissons ou remèdes qui viendront combler le manque. Si, au contraire, une humeur est présente en excès, alors il faut vider et nettoyer le corps de ce surplus, et ça passe pas différents traitements :

  • les saignées, par coupure avec une lancette ou à l’aide de sangsues
  • les purges, provoquées par des vomitifs ou des laxatifs, ainsi que les lavements, dans le but de vider et nettoyer le système digestif
  • les sudations et les refroidissements, qui vont modifier la température corporelle pour que le patient exsude son trop-plein d’humeur
  • les ventouses, des ampoule de verre chauffées puis posées dans le dos et supposées extraire les humeurs du corps par effet de succion
  • la vésiculation, en appliquant sur la peau un produit corrosif ou irritant pour provoquer des cloques, supposées elles aussi faire sortir le mal

L’empoisonnement chronique

Rappelons qu’avec la révolution industrielle, les gens du XIXe ont été plus que jamais exposés à différents types de poisons : soit qu’ils en absorbaient sans le savoir (on en a déjà parlé à propos du vert de Paris, ici, ou des aliments frelatés, ici), soit qu’ils en consommaient volontairement sans avoir conscience des effets nocifs à long terme (comme le mercure pour soigner la syphilis, ici, ou encore la belladone, le plomb, le cyanure, la strychnine qu’on trouvait couramment chez les pharmaciens et apothicaires, voyez ici). D’ailleurs, même si vous n’étiez pas malade, il suffisait d’un petit coup de fatigue pour vous donner envie de prendre un remontant, comme la liqueur de Van Swieten à base de mercure.

Des maladies se déclenchaient alors avec le temps, à force d’avoir été trop exposés à divers produits toxiques. Comme les malades étaient déjà fragilisés, le fait qu’un médecin tente de les soigner par des saignées ou des purges ne faisait bien sûr qu’empirer le problème.

Une médecine absolument pas douce

Il faut dire qu’en plus de cette notion de remplir/drainer les humeurs pour restaurer l’équilibre, l’idée est aussi de provoquer un choc dans le corps, afin de le faire réagir face à la maladie.

C’est ce qui pousse certains médecins à administrer des traitements franchement excessifs, voire carrément violents, par exemple en drainant beaucoup trop de sang pendant les saignées ou en provoquant des diarrhées dangereuses à force d’administrer des laxatifs puissants. Le résultat ne pouvait pas être autre chose que désastreux, voire fatal.

C’est pour cela que le terme de « médecine héroïque » est apparu vers le milieu du XIXe. En ayant découvert entre-temps des soins plus efficaces et moins dangereux, les gens se sont détournés de cette médecine trop agressive, et ce sont mis à la dénigrer, d’où ce surnom ironique : il fallait être un héros pour endurer des traitements aussi difficiles… et s’en sortir vivant.

Caricatures de James Gillray (1800-1804). À gauche, une saignée; au centre, un vomitif; à droite, la prise d’un médicament-poison.

Quelques cas célèbres

Pour certains grands personnages dont on connait les conditions dans lesquelles ils sont décédés, on peut légitimement se demander dans quelle mesure les soins qui leur ont été administrés ont pu accélérer leur mort. C’est toujours à ce moment-là qu’apparaissent les théories d’assassinat (« Il a été empoisonné exprès ! C’est un complot ! »), mais n’oublions pas ce qu’était la médecine de l’époque et le fait que la plupart du temps les médecins, pensant bien faire, tuaient leurs patients par ignorance.

Même si on ne peut pas apporter de réponse catégorique, il n’empêche que la « médecine héroïque » n’a clairement pas aidé. Par exemple :

  • En 1797, George Washington meurt à 67 ans d’une infection de la gorge. On a tenté de le soigner en lui faisant plusieurs saignées successives, en lui provoquant des cloques et en lui faisant avaler des grains de calomel (du chlorure de mercure, utilisé comme laxatif).
  • En 1817, la princesse Charlotte, qui était destinée à devenir reine d’Angleterre à la suite de son père George IV, meurt à 21 ans lors d’un accouchement dramatique (on en avait parlé ici). Son suivi de grossesse était basé sur des saignées régulières et des privations qui ne faisaient que l’épuiser.
  • En 1821, Napoléon Bonaparte meurt à 51 ans des suites de plusieurs problèmes digestifs chroniques. Le médecin à son chevet lui a fait prendre du calomel dans des proportions ahurissantes (10 grains, au lieu de seulement 1 ou 2 normalement), ce qui a provoqué une hémorragie fatale.
Lithographie du XIXe montrant un patient en train de subir une saignée avec des sangsues. La position du malade en martyre quasi christique, n’est sûrement pas un hasard (au cas où vous n’auriez pas compris, avec tout ce sang, qu’il est en train de morfler…)

L’exemple un peu dégueu de la « pilule éternelle »

Le besoin régulier de se purger

Avoir un bon transit intestinal, c’est un signe de bonne santé. Rien d’étonnant à ce que ce soit une préoccupation importante au XIXe, quand on sait que la chaîne de l’alimentation s’étirait, avec une distance toujours plus grande entre le producteur et le consommateur (ce qui implique des délais plus longs et des aliments pas toujours frais, le temps qu’on mette en place moyens de transport frigorifiés, voyez ici), que certains aliments étaient trafiqués avec des additifs non comestibles (ici), et que le régime alimentaire des plus riches était composé de beaucoup de viandes, de sucres et d’alcool. Ça devait facilement créer des soucis intestinaux, tout ça !

Avec cette médecine qui mettait de l’avant les bienfaits des purges, il était donc très courant de chercher à se vider les tripes, autant pour se soulager après avoir trop abusé d’une bonne table que par simple prévention et hygiène corporelle.

Et pas besoin d’appeler un docteur pour ça, surtout si on possédait une everlasting pill, qu’on pourrait traduire par « pilule éternelle », « pilule perpétuelle », ou encore « pilule à usage multiple ».

Ah là là… Ça faisait longtemps que je voulais vous en parler, de celle-là ! 😀

Comment ça marche ?

Pilule d’antimoine

Il s’agit d’une petite bille de métal, faite plus précisément d’antimoine.

Quand on l’avale, l’antimoine – qui est toxique – se libère en faible quantité dans l’organisme, ce qui irrite les intestins et provoque… une belle grosse diarrhée. Objectif atteint pour ce qui est du nettoyage intérieur.

Mais le plus beau, c’est que cette pilule est réutilisable ! Une fois passée à travers le système digestif, elle est tout naturellement expulsée dans les selles, récupérée (oui, il faut fouiller un peu…), lavée, et remise dans l’armoire à pharmacie pour être réavalée la fois suivante. On possédait généralement une seule pilule pour toute la famille, que chacun prenait selon ses besoins, et il est même probable qu’elles se soient passées de génération en génération puisque le principe est qu’elle ne s’use jamais…

Yââââârk !!! 😉

UN TRÈS VIEUX REMÈDE : l’antimoine est utilisé depuis l’Antiquité dans la pharmacopée mondiale (c’est par exemple ce que les Orientaux mettaient dans leur khôl, qui servait à la fois de maquillage et de protection contre les infections aux yeux).

Une autre façon d’en absorber pour se purger était d’utiliser un gobelet fait dans ce métal-là, d’y verser du vin, de laisser reposer toute une nuit, et de le boire le lendemain une fois qu’il aurait absorbé un peu du métal du gobelet.


En conclusion

Dans ce contexte, on comprend mieux que des gens a priori bien portants puissent tomber malades et mourir relativement jeunes (sans parler des enfants) : non seulement les soins apportés étaient archaïques et affaiblissaient les malades plutôt que de les aider, mais ceux qui n’étaient pas malades pouvaient le devenir en avalant des poisons tout en étant convaincus qu’ils se faisaient du bien.

La cohabitation a été difficile, au début du XIXe, entre les médecins qui pratiquaient les anciennes théories des humeurs, et les autres, plus modernes, qui prônaient les nouvelles idées avec plus d’hygiène et des soins moins invasifs et plus efficaces. Reste que si la médecine a évolué, c’est d’abord en arrivant à mieux identifier les maladies et ce qui les provoquait, mais qu’ensuite il a fallu encore beaucoup de temps pour développer les remèdes appropriés et mettre en place les organismes de contrôle sanitaire afin de ne pas faire n’importe quoi avec la santé des gens. Un laps de temps que de nombreux charlatans ont mis à profit pour vendre à grande échelle leurs poudres de perlimpinpin, qu’on trouve à profusion au cours de ce siècle.

Mais ça, j’en ferai un autre article un jour 🙂

SOURCES :
Wikipedia - Heroic medicine
Wikipédia - Théorie des humeurs
Histoire de la pharmacie au Québec - Une ordonnance de médecine héroïque
Medical blistering in the Georgian Era
Health & Medicine in the 19th Century
Bleed, blister, vomit and purge
English Caricature: Heroic Medicine–Bloodletting, Emetics, and Laxatives
French Caricature: Medicine in France
Popular medical treatments – cupping, bleeding and purging
BBC show "Victorian Pharmacy", episode 1 (The Everlasting Pill)
Wikipedia - Antimony pill
'Perpetual pills', the reusable laxatives of the middle ages
Les pilules perpétuelles
Conflict between alternative medicine and medical sciences stretches back to the 19th century
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