Armoire, coffre d'apothicaire
Époque georgienne,  Époque victorienne

Les remèdes d’apothicaire au début du XIXème

Je n’ai pas encore abordé de front le sujet de la médecine et les remèdes exacts qu’on donnait aux gens pour les soigner. L’histoire de la médecine, c’est long et complexe, on peut en faire des bouquins entiers, donc je me contenterai de survoler.

Ils avalaient quoi, les gens, quand ils étaient malades ? Ils savaient se soigner, ou ils prenaient n’importe quoi ? C’est ce qu’on va essayer de voir, j’ai plusieurs exemples à vous partager.


Avant le pharmacien : l’apothicaire

Les professions médicales

À la fin du XVIIIème, les connaissances médicales commencent à évoluer. On est encore loins de la médecine moderne, mais on en prend le chemin tranquillement pas vite (ouaip, une expression québécoise que j’aime bien et que j’utilise beaucoup 😉 ).

Quand arrive le XIXème, on distingue globalement quatre grandes branches médicales :

  • les chirurgiens, qui étudient l’anatomie sur les cadavres des cimetières (pour les détails pas très ragoûtants, c’est ici que ça se passe) et qui opèrent ou amputent les gens dans les conditions qu’ils peuvent
  • les chirurgiens barbiers, autrement dit les dentistes, qui ne font pas grand chose à part vous arracher les dents (voyez plutôt l’article sur les dents de Waterloo, ici).
  • les médecins, qui diagnostiquent les maladies et recommandent des traitements
  • les apothicaires, qui fabriquent les remèdes et les préparations prescrits par les médecins

La minute étymologie

Le mot apothicaire vient de apotheca, qui signifie en latin « entrepôt » ou « magasin » dans le sens d’un espace de stockage de marchandises.

Un apothicaire est un boutiquier, c’est à dire qu’il tient une boutique, il a pignon sur rue. C’est important car c’est ce qui lui donne de la crédibilité et du sérieux, en comparaison d’un vendeur itinérant susceptible d’être un charlatan (tu sais, quand tu vends n’importe quelle cochonnerie parce que tu t’en fous, le lendemain tu auras changé de région et tu ne reverras jamais tes clients furieux…).

Un apothicaire possède une apothicairerie – sa boutique, donc – dans laquelle il prépare et vend ses remèdes. Il utilise même pour ça un système de mesure des poids et des volumes unique, propre à cette profession (une façon de rendre ses connaissances totalement inintelligible pour qui ne serait pas un apothicaire dûment formé).

Apothicaires et épiciers

L’apothicaire existe depuis l’Antiquité et il a toujours eu un rôle de fabricant de préparations pharmaceutiques. Mais pas seulement… Il faisait aussi parfois office de médecin, ce qui a donné lieu à pas mal de disputes pour différencier les professions médicales. Qui est médecin ? Qui est apothicaire ? Ce dernier est-il assimilable à un « vulgaire » herboriste ?

De plus, les apothicaires appartenaient aux mêmes guildes de commerçants que les épiciers, ce qui a également mené à d’autres disputes pour savoir qui avait le droit de vendre quoi – un enjeu de commerçants cherchant à s’accaparer plus de parts de marché.

Tout ça s’est plus ou moins mélangé pendant quelques siècles, avec des lois et des ordonnances royales dans un sens ou dans l’autre, et pas mal de confusion et de tiraillements. Un apothicaire pouvait très bien vendre du sucre et des épices, par exemple, ou bien de la mumie (j’ai expliqué ici ce que c’était), et d’ailleurs je crois bien que dans le film La jeune fille à la perle, qui se passe dans les années 1660, c’est aussi chez un apothicaire que Grit se rend pour acheter ses pigments de peinture. Ça montre le côté un peu fourre-tout de ce commerce.

En France, c’est en 1777, grâce à un décret de Louis XVI, que les apothicaires prennent le nom de pharmaciens et obtiennent l’exclusivité de la préparation des remèdes médicaux, se séparant pour de bon des épiciers qui ont alors du se limiter aux autres produits, notamment alimentaires. Ça n’a pas empêché que, quelque part entre les deux, on a vu arriver les droguistes, qui sont un peu apothicaires et un peu épiciers (j’en avais parlé ici à propos de la still room maid).

Reste que le mot apothicaire a continué d’être utilisé pendant bien longtemps pour désigner celui qui fabrique des médicaments, le mot de pharmacien ne viendra que progressivement.

Apothicairerie de l'Hôtel-Dieu, à Lyon, XIXème siècle
Apothicairerie de l’Hôtel-Dieu, à Lyon

LA PETITE NOTE FÉMINISTE : Le métier d’apothicaire était à peu près la seule profession médicale dans laquelle les femmes pouvaient exercer.

Elles ne pouvaient pas étudier à l’université (réservée aux hommes), mais comme le commerce était souvent une affaire de famille, elles apprenaient sur le tas, auprès de leur père ou de leur mari, ce qui leur permettait ensuite d’aider à soigner les gens. C’était bien pratique pour servir les clientes féminines, lorsque l’intervention d’un homme posait un problème de pudeur.


L’ancêtre de l’armoire à pharmacie

Maintenant, si on habite loin, qu’on a les moyens et qu’on dispose d’une gentille domestique pour tenir le rôle de still room maid (à nouveau, je vous renvoie ici pour plus d’infos sur ce poste très particulier), les familles riches vont chercher à s’équiper, à domicile, d’une armoire à pharmacie.

Cette armoire – ou ce coffre – contient les ingrédients de base pour qu’on puisse fabriquer soi-même les médicaments de la vie quotidienne. Forcément, pour ne pas faire n’importe quoi, c’est un vrai apothicaire qui en détermine le contenu, et fournit un livret explicatif contenant les recettes précises des préparations.

Ça donne des objets aussi beaux que fascinants, remplis de fioles, de bouteilles, de pipettes, de poudres, d’herbes séchées, de minéraux, de balances, de cuillère, de spatules, de mortiers… Une vraie boîte de petit chimiste, en fait ! On y trouve même parfois des double-fond ou des compartiments secrets (pour y mettre en sécurité un poison violent, peut-être ?… ou pour cacher un produit illicite ?).

Armoire ou coffre d'apothicaire

Lorsque le coffre était assez petit (et donc portable), on pouvait l’emporter en voyage. Il y en avait obligatoirement un à bord des navires qui partaient en mer, et seuls les officiers étaient autorisés à réaliser les préparations pour soigner les marins (en même temps, ils étaient les seuls assez éduqués pour lire le manuel et mesurer comme il faut).

Dans le courant du XIXème siècle, ce petit coffre va même finir par s’accrocher au mur, on y ajoute une vitre, puis un miroir… et voilà ! Vous savez maintenant d’où viennent nos armoires à pharmacie modernes, dans la salle de bain !

Armoire d'apothicaire
Vu la taille de cette armoire, il devait s’agir d’une famille sacrément riche ! Ou avec de gros besoins en pharmacie…

Quelques remèdes d’apothicaire

Les inoffensifs

Vous verrez, dans les ingrédients ci-dessous, que beaucoup sont utilisés pour des problèmes digestifs ou des constipations. Il faut dire que chez les riches, l’alimentation aussi est très riche, donc les soucis intestinaux devaient être fréquents.

  • OPODELDOC : utilisée pour les engelures, rhumatismes, bleus ou entorses, c’est un liniment à base de savon, esprit de vin, camphre, huile de romarin, et parfois aussi ammoniaque. Ce nom surprenant remonterait à l’origine du remède, cité par Paracelse dans les années 1600.
  • TEINTURE DE RHUBARBE DE CHINE : il s’agit de la plante rheum palmatum, dont on pensait qu’elle avait des propriétés cicatrisantes (je ne sais pas si c’est avéré, mais toujours est-il qu’aujourd’hui on l’utilise plutôt comme laxatif).
  • EAU DE MENTHE POIVRÉE : pour traiter les problèmes gastriques tels que diarrhées, flatulences ou vomissements. On l’utilisait aussi pour diluer d’autres substances pharmaceutiques qui, sans ça, auraient été un peu trop agressives pour l’estomac.
  • LAVANDE : utilisée pour les troubles digestifs, ainsi que pour les cas de dépression, de maladies diverses ou de « langueur ».
  • SELS D’EPSOM : laxatif léger et agent anti-inflammatoire.
  • CRÈME DE TARTRE : de son vrai nom « bitartrate de potassium », c’était un laxatif (aujourd’hui, on l’utilise dans des recettes de cuisine ou comme ingrédient pour des produits ménagers).
  • CARDAMOME DISTILLÉE : j’adoooooooore la cardamome, pas vous ? À l’époque, ils l’utilisaient pour soulager les digestions difficiles.
  • MANNE : c’est une substance résineuse et sucrée, qui suinte naturellement de certaines plantes ou arbres – dont le frêne – et qu’on utilisait en léger laxatif (pour ceux qui se posent la question : oui, il s’agit du même type de manne que celle citée dans la Bible, qui aurait sauvé les Hébreux de la famine en plein désert) (vous apprendrez donc – comme moi 😉 – que la manne ne tombe pas du ciel, mais des arbres !).
Remèdes d'apothicaire

Les stupéfiants

Pendant tout le XIXème, les pays occidentaux se sont ouverts sur le reste du monde. Même si on les connaissait déjà avant, on a désormais un accès plus facile à des plantes exotiques « spéciales », comme le pavot (opium) et la coca (cocaïne), et le fait d’utiliser ces psychotropes pour leurs propriétés thérapeutiques est très répandu.

  • SULFATE DE MORPHINE : dérivée de l’opium, sous forme de sels qui peuvent ensuite être dilués et associés à d’autres ingrédients, on en fait par exemple un sirop pour soulager les poussées dentaires des bébés (et on se doute que, malheureusement, ça en a tué quelques uns au passage).
  • LAUDANUM : il est extrêmement populaire et utilisé un peu à toutes les sauces, si bien qu’aujourd’hui on le surnomme « l’aspirine du XIXème siècle » (d’autant qu’il n’est pas cher et donc facile d’accès pour la majorité de la population, même les ouvriers pauvres). Il s’agit d’une préparation alcoolisée à base d’opium, qu’on utilise comme somnifère, antidouleur, pour calmer les crises de goute, les spasmes, les diarrhées, les règles douloureuses, la toux, les rhumatismes, la dysenterie… On en donne également aux enfants, ainsi qu’aux bébés pour qu’ils se tiennent tranquilles (avec un petit nom sympa comme « le sirop des mères »). Ça n’a d’ailleurs pas été long avant qu’on se mettre à en consommer à titre récréatif, et non plus comme remède pharmaceutique. Et comme ça reste un stupéfiant, bonjour l’addiction ! (il y aurait énormément de choses à dire sur le laudanum, alors je l’ajoute dans ma liste de sujets d’articles à écrire plus tard, et on en reparlera !)
Remèdes d'apothicaire

Les poisons

Comme disait Paracelse :

Tout est poison, rien n’est poison. Tout est une question de dose.

On pouvait trouver chez un apothicaire ou dans une armoire de ce type, un certain nombre de produits toxiques qui, à faibles doses, pouvaient soigner. Tant que vous n’avez pas, sous votre toit, un empoisonneur qui vous en veut, tout va bien, mais faites quand même gaffe à ce que vos enfants ne tombent pas dessus, par contre !

  • NITRITE D’ÉTHYLE : à petite dose, il soigne le rhume ou la grippe. Petit détail : il peut exploser au contact de l’eau, de l’air, d’un corps incandescent… Oups !
  • ACIDE PHOSPHORIQUE : on l’utilise dans les engrais, les détergents, ou pour enlever la rouille… mais on en met aussi dans les boissons de type Coca-Cola (et c’est bien pour ça que ça flingue l’émail des dents). Au XIXème, on l’utilisait pour les problèmes digestifs. Ça n’a pas beaucoup changé, d’ailleurs, il me semble qu’on recommande encore de boire du coca quand on a une indigestion, non ?
  • HUILE DE CROTON : le croton est une plante toxique et très irritante, originaire de l’archipel indonésien. À forte dose, ça peut tuer quelqu’un, mais dans une moindre mesure ça devient un laxatif très (trop ?) puissant, et en usage externe ça favorise la cicatrisation.
  • CYANURE D’HYDROGÈNE : c’est l’ingrédient principal du gaz des chambres de la mort nazies, ça vous donne une idée de la toxicité du truc… On en a retrouvé en version diluée dans une armoire d’apothicaire, mais pour le coup je ne saurais pas vous dire pour quel usage !
  • SOUS-ACÉTATE DE PLOMB : aussi appelé extrait de Saturne (le plomb est le symbole de Saturne), on l’utilisait sous forme liquide, en lotion, pour soulager les inflammations. Mais bon, à partir du moment où c’est à base de plomb, hein, on sait le genre d’intoxication que ça peut donner…
  • TEINTURE DE BELLADONE : vous connaissez sûrement la belladone (bella donna, « belle dame » en italien), réputée pour être une plante mortellement toxique. Un adulte qui la confond avec des myrtilles peut se tuer en avalant juste une poignée de ses « cerises du diable ». Ça ne l’empêche pas de faire partie de la pharmacopée depuis des siècles, comme dépuratif et anti-spasmodique.
  • ACIDE CARBOLIQUE, ou PHÉNOL : on l’utilisait dans des bandages, en gargarisme ou pour les rages de dents (de nos jours, on l’utilise encore comme antiseptique). Reste que le phénol est un produit très corrosif, qui provoque des brûlures graves et longues à guérir.
Remèdes d'apothicaire

L’AUTRE PETITE NOTE FÉMINISTE : Tant qu’à parler de brûlures au phénol, je ne peux pas m’empêcher de vous parler aussi des Kellog’s corn flakes. Oui, oui, les bêtes et innocentes céréales du petit déjeuner ! Quel rapport, me direz-vous ? Hé bien, je vous invite à vous renseigner sur la vie et les idées de ce bon Dr. Kellogg, qui, dans les années 1880, prêchait un esprit sain dans un corps sain, autrement dit une bonne alimentation (merci les corn flakes), et le moins possible de sexualité, parce que le sexe c’est sale.

Parmi ses opinions très… euh… particulières, le bon Dr. Kellogg préconisait donc la brûlure du clitoris au phénol, pour enlever à ces dames l’envie de se masturber.

Voilà, voilà…

ET LES HERBES, DANS TOUT ÇA ? Les gens se soignaient aussi avec quantité de tisanes, cataplasmes et autres décoctions de plantes. Mais, dans ce cas, ils s’adressaient à un herboriste, qui n’était pas une profession médicale reconnue.


En conclusion

En écrivant cet article, j’ai beaucoup pensé à mon arrière-grand-père, qui était pharmacien, en Normandie, dans les années 1900-1920. À cette époque, il aurait sûrement poussé des cris d’horreur en voyant quels remèdes les apothicaires utilisaient !

Avant les avancées de Pasteur et de tous ses potes chercheurs (on parle des années 1870), les connaissances médicales reposaient uniquement sur des essais-erreurs : on constatait si un produit faisait du bien ou pas, mais on ne comprenait pas exactement pourquoi ni comment ça fonctionnait.

Bien sûr, les apothicaires étaient formés, ils avaient des connaissances élaborées et on commençait à beaucoup améliorer la médecine en se débarrassant peu à peu des anciennes théories (comme celle des humeurs, qui avait cours au temps de Louis XIV) et d’une bonne partie de la pharmacopée moyenâgeuse reposant sur les croyances et la magie (du genre : boire l’urine d’un jeune homme en bonne santé pour soigner un ulcère ou la teigne…). N’empêche, ça restait encore un approximatif, tout ça. Au début du XIXème, on comprenait mal la toxicité de certains ingrédients, et on était plus proche des anciennes traditions ou remèdes de grand-mère que de la médecine moderne.

Alors si, en plus, ce n’est pas un apothicaire qui prépare le médicament, mais une still room maid ou une maîtresse de maison pas trop regardante sur les dosages ou la qualité des substances qu’elle utilise… ça pouvait vraiment donner n’importe quoi ! Combien d’adultes ou d’enfants ont été intoxiqués, voire tués, par des produits supposés les guérir !

SOURCES :
Wikipédia - Apothicaire
Wikipedia - Apothecary
Wikipedia - Medicine chest
Opening the medicine chest
What's in a medecine cabinet?
Medicine chest 'time capsule' that reveals the exotic potions used by doctors in 1817
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