Le mortsafe : l’antivol de la mort


Époque georgienne, Époque Régence, Époque victorienne / mercredi, juin 24th, 2020

Vous connaissez ma fascination pour les objets chelous… 😉

Dans la famille « non, mais c’est pour quoi faire, ce truc ? », il faut que je vous parle du mortsafe, qui est typique de l’évolution de la médecine qui a eu lieu au XVIIIème et XIXème siècle, bien qu’il ne soit pas lui-même un objet médical.

Ça va être un peu long, alors entrons tout de suite dans le vif du sujet !


Son corps pour la science

Leçons d’anatomie

Nous le savons tous : la médecine occidentale, avant le XIXème siècle, c’était couçi-couça. On se soignait comme on pouvait avec des remèdes divers (parfois le bon sens visait juste, mais la majorité du temps c’était du grand n’importe quoi), et on avait une compréhension du fonctionnement du corps humain assez variable – et approximative – selon les époques.

Ce manque de connaissances était en partie lié au fait que pour étudier le corps, il fallait le dépiauter afin d’aller voir à l’intérieur comment c’était fichu, chose impensable dans les sociétés influencées par la religion chrétienne. On évite de disséquer les vivants (ils n’apprécieraient pas trop) (enfin, si, on l’a fait quand même, mais c’est un tout autre sujet), et on ne touche pas aux dépouilles des défunts car le corps est le siège de l’âme et il est sacré.

Malheureusement, les expériences sur les animaux ont leurs limites pour comprendre comment fonctionne l’humain. Si on veut faire avancer la science, on n’a pas le choix : il faut se fournir en défunts fraîchement décédés, de préférence issus de familles qui ne s’offusqueront pas trop de ce qu’on fera subir aux dépouilles.

Salle de dissection du XIXème siècle, avec les blouses des élèves accrochées au mur du fond, un squelette d’étude (sûrement pas en plastique, celui-là !), des cadavres sur les tables et des seaux par terre pour récupérer les restes. On ne connaît pas encore le formol, alors côté odeurs et putréfaction ça devait sympaaaaaaa…

La solution ?

Récupérer les corps des condamnés à mort.

Comme ils n’auront pas droit à un enterrement chrétien, on peut en disposer. Si les chirurgiens et scientifiques de tous poils ont envie de les couper en petits morceaux, pourquoi pas, on s’en fout puisque ce ne sont que des condamnés (et des damnés aussi, pour le coup).

Enfin, je dis qu’on s’en fout, mais en réalité, non, pas tant que ça : triturer un corps humain reste un tabou et un sacrilège, et on assiste parfois à des émeutes et des scandales après les exécutions, lorsque les scientifiques viennent récupérer les dépouilles. L’opinion publique n’est pas très à l’aise avec tout ça, alors mieux vaut se faire discret.

Et puis, les exécutions, ça n’arrive pas non plus tous les matins, ce qui fait que la science, faute de corps à découper, n’avance pas bien vite.

À moins que…


Les résurrectionistes

Des voleurs de cadavres

Imaginez que vous avez enterré votre pauvre tantine il y a seulement trois jours. Bouleversé par votre deuil, vous n’arrivez pas encore à réaliser qu’elle n’est plus là, et vous décidez de vous rendre au cimetière pour vous recueillir sur sa tombe et lui parler. Ça va vous soulager, pensez-vous.

Mais à votre arrivée… horreur… le cercueil est ouvert et tantine n’est plus là.

Y aurait-il eu un miracle ? Serait-elle ressuscitée, comme le Christ, dont on a retrouvé le tombeau vide trois jours après y avoir déposé son corps ? Non, bien entendu. Une fois le choc passé, vous comprenez que le corps de votre tante a tout simplement été exhumé et dérobé. Pour quoi faire ? Beeeeeen… pour servir la science, pardi !

Ce n’est pas pour rien si je fais cette comparaison avec la résurrection du Christ : c’est parce qu’on appelait ces voleurs de cadavres des « résurrectionistes ». Non, tantine n’est définitivement pas ressuscitée, et oui, on avait de l’humour, à l’époque !

Qui sont ces gens ?

Le phénomène des vols de cadavres se développe surtout au XVIIIème et XIXème siècle, avec les débuts de notre médecine moderne. On en a dénombré beaucoup au Royaume-Uni (surtout en Écosse), mais aussi dans les autres pays anglo-saxons (États-Unis, Canada, Irlande), en France, en Italie, aux Pays-Bas…

Pour aller plus vite, les voleurs ne déterrent pas tout le cercueil : ils font un trou, puis tirent le corps à travers (le plus souvent par le cou).

Les résurrectionistes sont parfois des étudiants en médecine qui viennent, à la faveur de la nuit, dérober le corps qu’ils dissèqueront le lendemain pendant leur leçon d’anatomie. Ils peuvent aussi en faire un petit business en revendant les corps à d’autres étudiants ou à leurs professeurs, et financer ainsi leurs études (oui, je sais, c’est une drôle de façon de devenir médecin…).

Mais il peut également s’agir de voyous qui, face à la demande croissante, se sont organisés pour fournir les universités de médecine en échange de quelques billets.

Bien souvent, ils sont de mèche avec les fossoyeurs ou les gardiens des cimetières, puisque ces derniers les renseignent sur qui sont les défunts qu’on enterre, quand, comment, et si la famille sera très présente dans les environs ou si on aura le champ libre.

PETIT DÉTAIL : Pour déterrer les corps, les résurrectionistes utilisaient parfois des pelles en bois. Ça faisait moins de bruit… Ils travaillaient à plusieurs et pouvaient exhumer un corps en seulement 20 minutes !

QUE DIT LA LOI ? Dans ce type de vol, on cherche à récupérer le corps, puisque c’est lui qui a de la valeur. C’est très différent de ceux qui profanent les tombes à la recherche de bijoux ou d’artefacts précieux.

En fait, la loi de l’époque n’est pas super précise : un objet précieux a un propriétaire (on peut donc poursuivre le voleur en justice), alors qu’un cadavre n’appartient à personne… Les résurrectionistes évitaient donc de chaparder les bijoux précisément pour ne pas être poursuivis à cause de ça.

Le sujet idéal

Petit extrait du journal tenu par un voleur bien organisé, du nom de Joseph Naples, à Londres :

_ 13 janvier 1812

En ai emmené deux à Mr. Brookes, et un gros et un petit à Mr. Bell. Un foetus à Mr. Carpue. Un petit à Mr. Framton. Un petit gros à Mr. Cline. Le groupe s’est retrouvé à 17h et est allé à Newington. Deux adultes. Les avons emmenés à l’hôpital universitaire Saint-Thomas.

Pour leurs cours et leurs études, les scientifiques ont besoin de cadavres frais, pas d’un corps en décomposition. Il s’agit donc de récupérer la dépouille d’un défunt le plus vite possible après l’enterrement, avant qu’il ne s’abîme. De plus, s’il vient tout juste d’être mis en terre, le sol sera meuble et facile à (re)creuser.

Pour les familles, c’est un peu la course contre la montre : il faut protéger la tombe des convoitises pendant les premières semaines, après quoi, tantine sera assez amochée pour que le risque de voir la voir exhumée soit écarté et qu’elle puisse enfin reposer en paix.

Après, j’imagine que les anatomistes et autres chirurgiens se contentaient des corps qu’on arrivait à leur procurer, sans avoir trop le choix (« Alors, j’aimerais un homme entre 20 et 25 ans, minimum 1m75, gros fumeur… »). Mais on se doute bien que si un résurrectioniste arrivait à leur proposer un sujet de « bonne qualité » ou avec un statut particulier (âge, sexe, constitution, maladie, etc), les prix devaient varier pas mal. C’est une question d’offre et de demande : les prix se fixent aux enchères. Et si on peut fournir des pièces détachées, pourquoi pas ! Certains corps exhumés étaient revendus en morceaux, ou délestés de leurs dents pour faire des dents de Waterloo (voyez ici).

JE VIS À MONTRÉAL, dont le principal cimetière se trouve en haut du Mont-Royal (une grosse colline au centre de la ville, notre Central Park à nous). Et en bas du mont se trouve l’université McGill, très renommée pour sa faculté de médecine.

En hiver, à cause de la terre gelée impossible à creuser, on entreposait les défunts dans un bâtiment (en attendant de les enterrer au printemps), ce qui les rendait beaucoup plus faciles à voler. Et, oui, vous pensez à la même chose que moi : les résurrectionistes descendaient les corps en traîneau jusqu’en bas…

J’y penserai, la prochaine fois que je verrai des gens faire de la luge à cet endroit ! 😉

Les dérives

Il arrivait que des familles dans le besoin s’arrangent avec les résurrectionistes pour vendre les corps de leurs défunts (on ne juge pas, tous les moyens sont bons pour nourrir ses enfants) (et je rappelle que les Orientaux faisaient pareil avec leurs momies, voyez ici).

Là où ça devient bien plus glauque – euphémisme ! -, c’est quand on commence à « aider » les gens à mourir…

Oui, c’est arrivé. En Écosse, deux hommes sont tristement célèbres pour avoir, vers la fin des années 1820, perpétré une quinzaine (!!!) de meurtres afin de fournir en cadavres frais une école de médecine d’Édimbourg. Leurs noms ? William Burke et William Hare. Ils tuaient leurs locataires, et le médecin auquel ils vendaient les corps ne pouvait pas ne pas se douter de quelque chose.

« Alors, j’aimerais un homme entre 20 et 25 ans, minimum 1m75, gros fumeur… »

Caricature de l’époque montrant Burke et Hare en train d’étouffer une de leurs locataires.

Protéger ses morts

Compliquer la tâche des voleurs

Face à ces vols, les familles s’organisent pour protéger leurs défunts.

Tour de garde du cimetière de Dalkeith (Écosse)

On va, par exemple, placer des fleurs ou des cailloux sur les tombes, et vérifier régulièrement que rien n’a bougé (comme des scellés, en fait).

On va aussi, au moment de l’enterrement, ajouter dans la terre des obstacles comme de la bruyère ou des branchages qui vont sacrément compliquer la vie aux résurrectionistes. En ralentissant leur travail, on augmente les chances qu’ils se découragent, ou bien se fassent surprendre par un gardien et s’enfuient.

Et, justement, on engage des gardiens de nuit chargés de veiller sur les cimetières. En Écosse, on construit même des tours de garde similaires à des bâtiments militaires, avec meurtrières et tout et tout !

Les mortsafes

Et si on craint que la surveillance humaine ne serve à rien (rappelez-vous, les gardiens sont parfois soudoyés par les résurrectionistes), alors on emploie les grands moyens : les mortsafes.

Ils font leur apparition au Royaume-Uni vers 1816, en réaction à l’augmentation des vols. Mortsafe signifie tout simplement « coffre de sécurité pour les morts » et il existe plusieurs options, selon les moyens financiers de chacun :

  • on pose par dessus la tombe une lourde pierre, trop lourde et large pour qu’on puisse creuser dessous (je rappelle que chez les anglo-saxons ce n’est pas du tout une pratique courante de mettre une pierre tombale horizontale pour recouvrir un cercueil). Ceux qui ont les moyens se payent une pierre qui restera en place jusqu’à la fin des temps, mais, parfois, un bienfaiteur offre à la paroisse une pierre qui est mise en commun : elle est utilisée pour recouvrir temporairement un défunt, puis réutilisée sur le défunt suivant, et ainsi de suite.
  • on place le cercueil dans un caveau ou un mausolée, c’est à dire une structure en pierre bien solide, faite pour accueillir plusieurs membres d’une même famille.
  • on opte pour un cercueil blindé, ou encore un sarcophage de pierre, de béton ou d’acier épais (bonne chance, toi, avec ta petite pelle en bois !).
  • on entoure le cercueil d’une grille de fer ou d’acier, plantée profondément dans le sol.
  • on fait des hybrides de tout ça…

METTONS LES CHOSES AU CLAIR : on voit parfois circuler sur le web des photos de ces tombes encerclées de grilles, avec des explications fumeuses prétendant que les victoriens voulaient se protéger de leurs morts changés en zombies ou en vampires.

Rien n’est plus faux. Ces grilles sont bel et bien des mortsafes destinés à protéger les morts des vivants, et pas l’inverse.


En conclusion

Le vol de cadavres à des fins d’études médicales existait déjà avant (citons Léonard de Vinci, qui disséquait en cachette pendant la Renaissance), mais c’est vraiment au XVIIIème et au XIXème qu’il a connu un « boum ».

Pour mettre fin à ce trafic, on a fini par adopter l’Anatomy Act (à partir de 1832 au Royaume-Uni), une loi permettant aux scientifiques de se procurer légalement les corps – entre autres ceux des pauvres décédés dans les hospices – tout en punissant durement les résurrectionistes. Mais ça n’a quand même pas suffi pour répondre à la demande, et il a fallu en réalité tout le XIXème siècle pour que le phénomène finisse par disparaître peu à peu.

Aussi glauques soient-ils, ces vols ont contribué à faire avancer nos connaissances scientifiques. Sans eux, notre médecine ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

SOURCES :
Wikipedia – Body snatching
Wikipédia – Trafic de cadavres au Royaume-Uni
A brief history of body snatching
Diary of a body snatcher
Corpse traffic and cemetery guns in the Golden Era of Body Snatching
Wikipedia – Resurrectionists in the United Kingdom
Body Snatching – A Ghoulish Profession
Body snatching was gruesome, but it revolutionised how we understand anatomy and medicine
8 Ways to Keep Body Snatchers from Stealing Your Corpse
Halloween horror: beware the body-snatchers!
Resurrecting the History of Body-Snatching at McGill
Body snatching, you say?
The Era of the Body Snatchers
Wikipedia – Mortsafe

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