Les dents de Waterloo


- Époque Régence / mercredi, novembre 13th, 2019

Le 23 octobre 2019, une lettre écrite de la main de Jane Austen a été vendue aux enchères pour la modique somme de 200.000$US (soit 180.000 euros, ou encore 264.000$CAN).

Cette lettre date de septembre 1813 (peu après la publication d’Orgueil et préjugés !) et elle est destinée à sa soeur Cassandra. Jane y raconte, entre autres menus détails, une visite chez le dentiste où elle a accompagné ses nièces, et où elle a été horrifiée du traitement qu’on dû subir les pauvres gamines, des ados, dont l’une s’est fait arracher deux dents.

Je n’ai pas envie de m’attaquer directement à l’hygiène dentaire de l’époque (j’y reviendrai en détails une autre fois), par contre cette histoire de dents arrachées m’a rappelé une autre anecdote de ces années-là, poétiquement nommée : les dents de Waterloo.

On commence avec Napoléon et ensuite on reparle de dentistes et de Régence anglaise.

Mais accrochez-vous : c’est un peu glauque ! 😉


La bataille de Waterloo

Petit cours d’histoire accéléré :

  • révolution française de 1789
  • coup d’état par Napoléon, qui prend le pouvoir
  • succession de “guerres napoléoniennes” entre la France et les autres états européens
  • chute politique, Napoléon exilé
  • retour de Napoléon, qui reprend le pouvoir pendant quelques mois
  • bataille de Waterloo en 1815, un échec total pour lui
  • nouvel exil, et fin définitive de Napoléon et ses grandes ambitions

J’ai raconté la même chose de façon un peu plus rigolote dans un précédent article, ici, pour replacer les évènements d’Orgueil et préjugés dans leur contexte historique.

Waterloo, c’est un village belge, au sud de Bruxelles.

La bataille de Waterloo, c’est le fiasco le plus retentissant de Napoléon. Il s’est fait laminer par l’armée adverse, composée des Anglais et des Prussiens.

On parle d’une guerre à l’ancienne, avec des canons, des fantassins à pieds armés de fusils plus ou moins précis ne tirant qu’une balle à la fois, et des cavaliers à cheval avec des sabres. Ajoutez à ça d’épais nuages de fumée provoqués par les tirs de l’artillerie, et beaucoup, beaucoup de boue, car il a plu toute la nuit précédente.

Il s’agit de la bataille la plus meurtrière de ce temps-là, avec (toutes armées confondues) un total de 23.700 morts et 65.400 blessés. En seulement 24h.

Ça fait beaucoup de cadavres, ça…

Vous me voyez venir ? 😉


Les bouchers dentistes de l’époque

Des dents arrachées, faute de mieux

Rappelez-vous (j’en ai parlé ici) : au début du XIXème, l’alimentation des gens est bourrée de sucre. Un aliment qu’on ne trouvait pas avant, en tout cas pas sous la forme du sucre de canne qui est désormais importé en grandes quantité des colonies grâce à l’esclavage. On l’adooooore, on en fout partout (et ça n’a pas changé de nos jours 😉 ).

Brosses à dent des années 1800. Pas mal la même chose que les nôtres, finalement !

La conséquence, c’est bien évidemment que, jumelé à une hygiène dentaire insuffisante, tout ce sucre provoque des caries (car même si on utilise couramment des cure-dents et des brosses à dents avec des dentifrices en poudre, leur usage n’est pas toujours systématique, ni efficace).

Alors, comme on ne sait pas faire grand chose d’autre, quand une dent est trop abîmée, on l’arrache. Et on fait ça comme un barbare, en courant le risque (si l’arracheur n’y connaît rien), d’enlever une partie d’os, ou même carrément de briser ou disloquer la mâchoire du patient, sans parler des possibilités d’infections si ça ne guérit pas bien ensuite… Que du bonheur !

Une petite pensée pour tous ceux qui, avant de se résoudre à se faire enlever une dent cariée, devaient souffrir le martyre avec des rages de dents à répétition…

Mets un clou de girofle dessus, ça va passer !

C’est tout à fait vrai. Mais, bordel, me semble que c’est bien aussi d’avoir inventé les antidouleurs…

DÉTAIL : Dans la scène qu’elle rapporte, Jane Austen accompagnait trois de ses nièces, dont une petite Marianne (celle qui s’est fait enlever deux dents) qui n’avait que 12 ans.

On va donc lui souhaiter – pauvre môme ! – qu’il ne s’agissait pas de caries profondes, mais peut-être plutôt de dents de lait refusant de tomber, ce qui fait que les dents définitives, derrière, poussent n’importe comment et qu’il faut arracher.

Parce que ça me semble un peu jeune, quand même, pour commencer à avoir une bouche édentée…

Et quand on se retrouve avec une bouche à moitié vide ?

Ben oui… À force d’arracher, dent par dent, tout au long d’une vie, que fait-on quand il ne reste plus grand chose ? On mange de la bouillie ? Peut-être ! Ça tombe bien, on a un truc nommé “pap boat”, qui est destiné rien qu’à ça…

Admirez l’adresse avec laquelle je vous refile mes anciens articles ! Mouahaha ! 😉

Pour les curieux, la description du pap boat, c’est ici

Je rigole, mais je ne plaisante pas, en fait.

Il arrivait souvent que les gens perdent leurs dents relativement tôt, ce qui les faisait paraître beaucoup plus vieux qu’ils ne l’étaient réellement.

Il suffisait qu’une rage de dent vous fasse la misère pour que vous fonciez chez le forgeron du village afin de vous faire extraire la dent en question (tout, pourvu que la douleur s’arrête !). Car, à moins d’être riche et de vivre en ville, vous avez peu de chance de trouvez un dentiste dans les environs, et vous devrez vous contenter du barbier ou du forgeron, qui sont les rares à disposer des pinces adéquates pour ce genre de… euh… soin.

Vous n’aviez pas les moyens de faire soigner cette vilaine dent plus tôt ? Vous avez laissé traîner et empirer ? Si ça peut vous consoler, un vrai dentiste n’aurait pas tellement pu vous aider, puisque le concept de bactéries n’existe pas encore. Lui aussi aurait sorti ses pinces et tout arraché… 🙁

Bref ! Au bout de quelques années et quelques passages chez le forgeron/dentiste, vous allez finir amoché(e). Et comme il faut bien continuer à manger et vous rendre agréable aux autres en société, vous voilà candidat(e) pour porter un dentier…

Cassandra Leigh Austen

UNE MAMAN-MAMIE ? Une autre anecdote raconte qu’en 1782, Cassandra Leigh Austen (la mère de Jane Austen) avait déjà perdu plusieurs dents de devant.

Elle n’avait alors que 43 ans… C’est jeune, pour ressembler déjà à une mamie !


Les premiers dentiers

En ce temps-là, faire de la prothèse dentaire, c’est un business où s’essaient pas mal de monde. Des sculpteurs, des orfèvres et bijoutiers, des chimistes, des fabricants de perruques… et même ces fameux forgerons !

Depuis un ou deux siècles, on sculpte de fausses dents dans de l’ivoire, mais le résultat n’est pas satisfaisant. Il est difficile de prendre les bonnes mesures à l’intérieur de la bouche du patient, l’ivoire se tache et jaunit très vite, et puis je n’ose pas imaginer le peu de confort à mettre un truc aussi encombrant dans sa bouche !

Ça n’a pas l’air bien naturel, tout ça !

En plus ça coûte une petite fortune : environ 100£, soit bien plus cher qu’un cheval de grande race ! (voyez ici la valeur de l’argent)

PLUSIEURS IVOIRES : au XIXème, l’ivoire que l’on utilise en dentisterie ne provient pas que des éléphants, mais aussi des morses et des hippopotames (avec une nette préférence pour les hippos, d’ailleurs).


Un énorme besoin en dents humaines

Des donneurs pas toujours vivants

Face à ces dentiers sculptés, jaunes, moches et pas naturels, on leur préfère clairement des prothèses faites de dents humaines. D’autant qu’avec les années qui passent et la consommation de sucre qui ne cesse d’augmenter, la demande se fait de plus en plus forte.

Ça fait déjà un moment qu’on sait monter des dents humaines sur des dentiers, sauf qu’on n’a que deux options pour obtenir ces dents. On peut les prélever :

  1. sur des donneurs vivants (vendre ses dents saines, quand on est pauvre, c’est un triste moyen de survivre)
  2. sur des cadavres (mais il faut aller les déterrer, de préférence en pleine nuit pour ne pas se faire choper par les autorités)

Vous me voyez toujours venir, là ? 😉

Une troisième option tombée du ciel

Ben oui : dans ces conditions, quoi de mieux qu’un champ de bataille tout rempli de milliers de jeunes hommes vigoureux, fraîchement tombés pour leur empire !

Imaginez ! Pas besoin de se casser le dos à les déterrer, puisqu’ils ne sont pas encore en terre ! Et pas besoin de monter toute une expédition pour édenter 3 ou 4 macchabées : il y en a à foison, il suffit de se baisser ! Une paire de pinces, quelques heures de boulot, et hop ! Voilà de quoi fournir en dents tous les prothésistes d’Angleterre !

Un don du Ciel, j’vous dis !

Petits paquets de “dents de Waterloo”, prêtes à la vente. Vous remarquerez qu’il ne s’agit que des 6 dents d’en avant. Et, bien entendu, un paquet correspond à un seul donneur, car on ne mélange pas les dents entre elles.
Dentier fait de “dents de Waterloo”. Il ne contient que 8 véritables dents, les molaires étant grossièrement sculptées. Malgré tout, il ressemble sacrément à ce qu’on pourrait trouver aujourd’hui !

MAIS OÙ SONT LES MOLAIRES ? Dans la plupart des cas, les molaires ne sont pas nécessaires. Elles ne servent qu’à mastiquer et ne sont, globalement, pas visibles.

Ça tombe bien, puisque ce sont aussi celles qui sont le plus difficiles à extraire. On ne se casse donc pas la tête et on se contente de prélever les dents de devant…

FRANÇAIS ? ANGLAIS ? PRUSSIENS ? Voilà que je me pose une question : est-ce que les détrousseurs de cadavres se préoccupaient de l’origine des soldats sur lesquels ils se servaient ? Mutilaient-ils de préférence les corps des Français, à titre de vengeance ? Ou bien au contraire ceux des Anglais, afin de fournir à leurs compatriotes des dents 100% britanniques ?

Quelque chose me dit qu’ils devaient s’en foutre éperdument. Quand il y a de l’argent à faire, hein…


En conclusion

Avoir en bouche les dents d’un pauvre bougre qu’on a payé pour ça, c’est déjà moche. Mais avoir en bouche les dents d’un mort qu’on a détroussé sur un champ de bataille, c’est… euh… comment dire…

Pourtant, il y avait une telle demande de la part des personnes riches, qui avaient les moyens de payer une fortune pour se refaire un sourire décent, que des gens sans scrupules se sont rués sur l’occasion, fournissant pendant un bon moment le “marché aux dents” (oui, je sais, dit comme ça, ça fait bizarre…).

Dentier de porcelaine et argent (années 1860, États-Unis), réalisé selon la technique de Claudius Ash

Dieu merci, ça n’a pas empêché les prothèses dentaires de continuer à évoluer, en explorant d’autres solutions. À partir des années 1820/30, un certain Claudius Ash, orfèvre de son état, a commencé à réaliser des dentiers faits de dents de porcelaine montées sur une platine d’or ou d’argent. Avec le temps, il a perfectionné sa technique, qui s’est répandue.

Ça a sûrement contribué au fait que la demande de dents humaines a commencé à baisser à partir du milieu du XIXème. Ça, et la morale religieuse de l’époque victorienne, qui devait certainement regarder d’un mauvais oeil le fait de s’approprier les dents d’un mort.

Cela dit, l’appellation “dents de Waterloo” est restée pour désigner l’ensemble des dents destinées à confectionner des prothèses et prélevées sur des soldats morts au combats.

SOURCES :
Wikipédia – Bataille de Waterloo
Guerre moderne : quelle place pour le chirurgien-dentiste ?
Bonhams – Jane Austen Letter
Rare Jane Austen letter to sister to be sold at auction
This Jane Austen Letter Highlights the Horrors of 19th-Century Dentistry
Regency Medicine : Dentistry
The dentures made from the teeth of dead soldiers at Waterloo
Waterloo teeth
Wikipedia – Claudius Ash
One half of a very fancy denture

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6 réponses à « Les dents de Waterloo »

  1. Article intéressant, je relève simplement un lieu commun qui est une erreur
    “succession de “guerres napoléoniennes” pour tenter d’envahir l’Europe”
    Je rappelle pour mémoire que la France à eu à faire face à 7 coalitions depuis le début de la révolution, ce qui est clairement tout le contraire d’une guerre d’invasion.

    1. Merci pour la précision, j’ai corrigé l’article. Je ne connais pas très bien les guerres napoléoniennes, mais à ce que j’ai compris en survolant, elles n’ont effectivement pas toutes été voulues dans le but de conquérir des territoires, certaines sont juste la conséquence du contexte politique tendu d’après révolution, ou des réactions de défense face aux attaques des coalitions ennemies.

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