Money, money, money…


- Époque georgienne, - Époque victorienne / mercredi, juillet 3rd, 2019

Jane Austen parle beaucoup de revenus annuels et du besoin de se mettre à l’abri financièrement (et avec raison, car son époque n’était pas tendre).

Sauf que nous, lectrices d’un autre temps, n’avons aucun moyen de comprendre à quoi correspondent les sommes d’argent qu’elle cite. On perd forcément une partie du sens du texte, car on ne peut pas évaluer si c’est beaucoup ou pas. C’est déjà pas simple avec la monnaie française ancienne, alors quand on entend parler de livres anglaises, de shillings, de guinées, de pennies…

Mais à quoi ça correspond, tout ça ???

J’ai donné ici quelques pistes pour mieux comprendre ce qui signifient les célèbres 10.000£ de rentes de Mr. Darcy. Mais laissons de côté les grosses fortunes : aujourd’hui, on va plutôt parler du coût de la vie et des petits sous-sous qu’on dépensait au quotidien.


Plusieurs moyens de paiement

Le crédit

Ça paraît tout bête, mais le crédit est encore la meilleure façon de dépenser de l’argent.

À une époque où les populations se déplacent peu, cela signifie que tout le monde se connaît. Dans ta petite ville de campagne, quand tu vas faire tes courses, le propriétaire de la boutique ou celui qui tient son stand au marché te connaissent bien : ils savent où tu habites, qui sont tes parents, si ton cousin a un cheval malade, et si ta belle-soeur a enfin accouché de son petit dernier…

Comme les commerçant risquent assez peu de voir leurs clients disparaître dans la nature, ils peuvent se permettre de faire crédit. Pour les petites sommes, tu payes directement, en monnaie. Mais pour les plus gros achats, tu viens, tu prends, tu repars, et la somme due est soigneusement notée dans un registre. On t’enverra la facture plus tard.

Cela dit, on est au début du XIXème siècle et les villes commencent à prendre de l’expansion. Les temps changent… Les clients sont de moins en moins des habitants du coin, et de plus en plus des inconnus de passage qui ne se gênent pas pour disparaître sans payer, causant à la longue la faillite des petits commerces. Alors pour éviter ça, certains finissent par exiger des paiements comptant.

La monnaie

Tout au long du siècle, il y a une toooooonne de pièces de monnaie différentes en circulation, avec en prime un fractionnement très variable, pour ne pas dire chaotique (multiples de 10, 12, 15, 21…).

Accrochez-vous, c’est tout un poème ! 😉

AVANT DE COMMENCER : sachez qu’on utilise le mot penny (ou pennies au pluriel) pour désigner la pièce de monnaie elle-même. Mais quand on parle de sa valeur marchande, il faut dire pence.

Un pence est la plus petite unité : elle vaut 1/240ème de livre sterling. C’est ce que nous appellerions un centime, ou un sou.

Notez que cette valeur n’existe plus aujourd’hui. Les monnaies ci-dessous sont celles qui avaient cours pendant tout le XIXème siècle, mais le système financier a été réformé depuis (je vous explique ça un peu plus bas).

D’abord, il y a les pièces en cuivre :

  • farthing (= 1 quart de pence)
  • halfpenny (= 1 demi pence)
  • penny (= 1 pence)
  • twopence (= 2 pences)
Demi-penny, dans la monnaie anglaise du XIXème siècle et de la Régence
Halfpenny de 1837 (profil de William IV)

Puis, les pièces en argent :

  • threepence (= 3 pences)
  • groat (= 4 pences)
  • sixpence (= 6 pences)
  • ninepence (= 9 pences)
  • shilling (= 12 pences)
  • florin (= 2 shillings, soit 24 pences)
  • half crown, demi couronne (= 2 shillings + 6 pences, soit 30 pences)
  • crown, couronne (= 5 shillings, soit 60 pences)
Shilling, dans la monnaie anglaise du XIXème siècle et de la Régence
Shilling de 1825 (profil de George IV)

Et enfin, les pièces en or :

  • sovereign, souverain (= 20 shillings, soit 240 pences). C’est l’équivalent d’une livre sterling, et il apparaît à partir de 1817
  • guinea, guinée (= 21 shilling, soit 252 pences). À l’arrivée du souverain, qui a une valeur assez proche, la guinée disparaît
Guinée de 1775 (profil de George III)
Pièce de 1/26 shilling, émise sur l'île de Jersey à l'époque victorienne
1/26 shilling de 1841. Une valeur de 0,46 pence, donc pas grand chose !

Vous trouvez que c’est compliqué ? Ben c’est pas fini, parce qu’à l’époque victorienne ils ont fait pire !

Sur la petite île anglo-normande de Jersey, on a frappé des pièces de 1/13ème de shilling, 1/26ème, 1/30ème, 1/52ème… C’est sûrement très cool pour les numismates d’aujourd’hui, mais pour les gens qui les utilisaient au quotidien, ça devait être un enfer de s’y retrouver !

Les billets de banque

La fameuse livre sterling n’existe que sous la forme de billets de banque de 1£, 2£, 5£, 10£, mais pas en pièce de monnaie. C’est d’ailleurs pour pallier à ce manque que le souverain a été créé en 1817 (mais dans ce cas, pourquoi ne l’ont-il pas appelé “livre”, lui aussi ? mystère…).

  • pound sterling, livre sterling (= 20 shillings, soit 240 pences)

DÉTAIL : L’adjectif sterling signifie “massif”, comme dans “or ou argent massif” (sterling gold, sterling silver). En anglais, on l’utilise aussi pour désigner une excellente personne, un excellent travail, un excellent service…

Bah ouais, je me suis souvent posée cette question. Pas vous ? 😉

Concernant les billets, si on appelle ça un “billet” de banque (banknote), c’est parce qu’il s’agit bel et bien d’une petite note écrite et signée par le banquier en personne.

C’est une promesse officielle de la banque, qui assure que celui qui détient ce billet (le Porteur) pourra l’échanger contre la somme indiquée. C’est moins lourd à trimbaler que des sacs de pièces, c’est sûr, par contre ça ne résiste pas bien à l’eau, ni aux flammes, ni… à la falsification ! Une autre contrainte, c’est que les banques sont locales : un billet ne peut donc être échangé qu’à cette banque-là, à cette adresse-là, dans cette ville-là, et pas ailleurs.

Et puis, les billets, c’est assez récent : le premier a été émis en 1759, seulement 50 ans avant les romans de Jane Austen !

Par conséquent, on ne leur accorde pas encore une très grande confiance. On les utilise pour des transactions importantes, mais dans les achats de la vie courante, c’est toujours la monnaie qui prime.

Billet de banque de 1 livre sterling (pound), émis au XIXème siècle, à l'époque de Jane Austen
“La banque de Gloucester promet de payer au Porteur, à sa demande, la somme de une livre. Gloucester, 1er avril 1814, par Charles Evans James Jeth”.

La décimalisation

Comme vous avez pu le constater, les fractions qui décomposent une livre sterling en pences, c’est un gros foutoir… C’est en partie lié au système de mesure impérial, qui compte par 12 (au lieu de 10, comme nous le faisons avec notre système décimal).

Avec le temps, les choses sont devenues tellement compliquées et contraignantes que les Anglais ont fini par mettre en place une énorme réforme appelée la “décimalisation”. La monnaie anglaise a été officiellement réajustée le 15 février 1970 (le Decimal Day, jour de la Décimalisation) et certaines pièces ont été progressivement retirées de la circulation.

Désormais, une livre sterling ne se décompose plus en 240 pences, mais en 100 pences.

Un penny est bel et bien devenu un centime, c’est à dire 1/100ème de livre sterling, ce qui fait de la livre anglaise une monnaie “décimale”. Quant aux anciennes monnaies que je vous ai décrit plus haut et qui datent d’avant cette réforme, elles sont appelées “pré-décimales”. Si vous faites des recherches sur les pennies et les pounds du XIXème siècle, ne confondez pas… 😉


La valeur des choses

Trouver un équivalent moderne

Les Archives Nationales du Royaume-Uni ont créé un calculateur permettant de traduire l’argent de 1810 en équivalent moderne.

Mais attention ! Cette traduction ne dit pas tout, car le style de vie de l’époque et celui que nous avons aujourd’hui ne sont pas du tout les mêmes : nous ne pouvons pas comparer directement, mais seulement nous faire une idée approximative.

Par exemple, transformer les 10.000£ de rentes de Darcy en 465.000£ (soit 515.000 euros, ou encore 755.000$CAN) n’est ni suffisant, ni absolument juste.

Il ne faut pas prendre ça comme étant l’équivalent d’un salaire par an, qu’il dépenserait ensuite en une vie de luxe pour lui, sa soeur et sa femme.

Car Darcy est un propriétaire terrien. Si on devait transposer sa situation à notre époque, ce montant correspondrait plutôt au chiffre d’affaire annuel d’une société (le domaine de Pemberley), dont une partie serait réinjectée dans le fonctionnement de ladite société et une autre serait utilisée par son dirigeant pour ses dépenses personnelles.

Alors, non, ça ne fait pas 515.000 euros nets dans la poche de Darcy tous les ans. Cela dit, ça fait quand même de lui un multi-millionaire, ça c’est certain ! 😉

Quelques prix courants

Plutôt que de se perdre dans des comparaisons qui seront toujours approximatives, je préfère vous donner quelques prix correspondant à des achats ordinaires dans les années 1810. Ça me semble plus intéressant pour se faire une idée du coût de la vie :

  • 450g de beurre : 0,5 penny
  • Coût d’envoi d’une lettre sur 80 miles (130 km) : 3 pennies
  • 450g de fromage : 4 à 6 pennies
  • 450g de viande de boeuf : 8 pennies
  • 450g de lard bien gras : 1 shilling
  • Entrée aux jardins de Vauxhall (voir ici) : 1 shilling
  • Place de théâtre, dans une loge : 5 shillings
  • Un mouton : 40 shillings
  • Leçons de danse pendant un mois : 2 guinées
  • Une montre en argent : 5 à 10 livres
  • Une vache : 15 livres
  • Un cheval ordinaire : 15 à 20 livres
  • Un pianoforte de qualité moyenne : 30 à 35 livres
  • Un cheval luxueux de grande race : 70 livres

En conclusion

Portrait de Mr. Collins, dans le film Orgueil et préjugés, interprété par Tom Hollander

Sachant tout ça, quand je tombe sur une austenerie où on me parle d’un homme d’église qui bénéficierait de 20.000£ par an, je fais gloups !

Pardoooooooon ??? Non mais, vous savez combien ça gagne, un homme d’église, en 1810 ?

Allez voir ici, vous allez avoir des surprises !

Du temps de Jane Austen, se trouver un mari avec 2.000£ par an, c’est déjà très confortable : ça permet d’avoir une maison, une voiture à cheval et 2 à 5 domestiques. Alors un mari avec 10.000£, n’en parlons pas ! Darcy est clairement LE célibataire le plus riche de toute la gentry. Au dessus de sa fortune, il n’y a guère que les comtes, les ducs et les princes ! Alors on se calme le pompon (c’est du québécois) et on redescend un peu ses chiffres…

Je sais bien que les auteures sont pleines de bonnes intentions et souhaitent avant tout raconter de belles histoires d’amour (et aussi que beaucoup de lectrices n’en demandent pas plus). Mais moi, les belles histoires d’amour, je les préfère dans un décor qui a l’air vrai. Sinon, je grince des dents.

La notion d’argent et de richesse est un élément majeur des romans de Jane Austen. Ça serait dommage d’en perdre le sens, non ?

SOURCES :
Regency England : Money makes the world go ’round
A primer on Regency era currency
Pride and prejudice economics
Money and its value in Georgian and Regency England
The cost of living
Regency coin : what did it cost?
Wikipedia – Pound sterling
Wikipedia – Penny (British pre-decimal coin)

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2 réponses à « Money, money, money… »

  1. Et bien … c est sacrément compliqué !! Je n ai rien retenu 😂 et j en suis bien désolée car tu as bien travaillé encore une fois !!
    J ai toujours ce réflexe aussi quand je vois un film historique ou lit un livre tout simplement, d essayer de savoir a quoi ça correspondrait aujourd’hui . Tout en sachant de toute façon que ca ne sert a rien 🤷‍♀️ Mais bon.

    1. C’est normal d’essayer de trouver des équivalences, ça nous permet de mieux comprendre ces anciennes époques, mais c’est toujours à prendre avec des pincettes : leur monde n’est pas le nôtre, alors tout n’est pas comparable, en effet.

      C’est pour ça que j’aime bien comparer les choses qui viennent d’une même époque. Ça donne une idée de ce qui est précieux et de ce qui ne l’est pas. Il faut au moins 1 mouton pour payer 1 mois de leçons de danse, ou bien 5 moutons pour acheter une belle montre en argent, par exemple…

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