10.000 livres de rentes


- Époque georgienne, - Époque Régence, - Le monde de Jane Austen / samedi, février 9th, 2019

Ah, ces rentiers ! Les petits chanceux ! Ils sont nés avec une cuillère en or dans la bouche, passent leur temps à jouer aux cartes, aller à la chasse ou donner de grands dîners mondains… Ils n’en foutent pas une, se tournent les pouces et l’argent tombe comme par magie dans leur poche !

Hum… Permettez ? On va corriger un peu ce vilain préjugé… 😉


C’est quoi, au juste, des rentes ?

C’est la même chose qu’aujourd’hui : un rentier est le propriétaire d’un ou de plusieurs biens qui génèrent chaque année des revenus passifs. Il n’a donc pas concrètement travaillé pour obtenir cet argent (au contraire d’un salaire qui est un échange d’argent contre travail), mais il possède des habitations mises en location, ou bien des terres qui produisent des denrées et des marchandises, ou encore une entreprise ou des investissements qui génèrent des bénéfices, etc.

Orgueil et préjugés nous dit que :

Mr. Darcy perçoit 10.000£ de rentes provenant du vaste et productif domaine de Pemberley, dont sa famille est propriétaire depuis des générations. On peut dire qu’il est né au bon endroit !

Mr. Bingley perçoit 5.000£. Il est rentier aussi, mais pas propriétaire : ses rentes lui viennent d’une fortune totale de 100.000£, qui a été investie pour générer des bénéfices

Mr. Bennet a seulement 2.000£ provenant du très modeste Longbourn. Le domaine n’est bien grand, tout juste un hameau et 1 ou 2 fermes qui produisent à peine assez pour les besoins de la famille

Ce serait difficile de calculer l’équivalent en euros (j’en parle plus en détail ici), mais ça donne une bonne idée de la différence de niveau de vie entre ces hommes-là. D’autant que Darcy n’a qu’une seule personne à charge (Georgiana), Bingley a Caroline (et peut-être d’autres soeurs plus jeunes, j’en parle ici), tandis que Mr. Bennet doit entretenir sa femme et toutes ses filles… Rien d’étonnant, donc, à ce que ce dernier soit le moins riche des trois !


Les rentes d’un domaine comme Pemberley

Carte de l'Angleterre montrant la surface du Derbyshire. Darcy est supposé en posséder la moitié !
Ça, c’est le Derbyshire. Coupez-le en deux et vous aurez une bonne idée de l’énormité de Pemberley en comparaison du reste de l’Angleterre.

Un domaine, c’est une résidence principale et les terres qui vont avec. Et je ne parle pas du jardin, ni même du grand parc en arrière : je parle de posséder des centaines et des centaines de kilomètres carrés de terrains divers et variés, et les ressources naturelles ou les bâtisses qui vont avec.

Le Derbyshire, c’est grand comme Paris et sa banlieue. On nous dit que le domaine des Darcy en couvre la moitié, on parle donc, pour Pemberley, d’une superficie de 1.300 km2, ce qui est énorme !

Il n’y avait pas une très grosse population pour l’habiter (à l’époque du roman, toute l’Angleterre totalise seulement 8,7 millions d’habitants) (contre 55 aujourd’hui), n’empêche que ça en faisait, des terres à exploiter !

Alors… Qu’est-ce qu’on trouvait, dans un domaine pareil ?

Des fermes

Économiquement parlant, depuis plusieurs siècles on est en transition entre ce qui était le féodalisme du Moyen-Âge (= un seigneur et des serfs qui lui sont assujettis) et ce qui deviendra à la fin du XIXème le capitalisme que nous connaissons aujourd’hui (= des travailleurs vendant leur force de travail au plus offrant, en échange d’un salaire).

En 1811, la société est encore féodale, organisée principalement autour d’un propriétaire terrien et des fermiers qui lui louent ses terres pour y faire pousser leurs récoltes ou élever leurs troupeaux. Ils lui paient un loyer et lui reversent la majeure partie de leur production.

C’est un monde très agraire, où la richesse vient de l’exploitation de la terre, donc plus on en a, plus on est riche. L’ère industrielle, avec ses usines et ses ouvriers, n’apparaîtra que dans les décennies suivantes, avec l’expansion des villes durant l’époque victorienne (je pense ici à un certain Mr. Thornton 😉 ).

PRÉCISION : Dans le Derbyshire de 1811, la production principale c’est l’élevage de moutons pour leur laine. C’est fort probablement la raison pour laquelle Jane Austen a appelé Lambton la petite ville fictive près de Pemberley (Lamb-town = ville des agneaux).

Des ressources naturelles

Des plaines, des pâturages, des forêts, des montagnes, des rivières et des lacs… Avec 1.300 km2 de territoire, il y a de quoi voir varier le paysage !

Cette variété permet de générer différentes sources de revenus. On peut bien sûr chasser ou pêcher pour sa consommation personnelle, mais on peut aussi revendre le surplus. On peut également exploiter le bois des forêts, voire même des carrières de pierres ou, pourquoi pas, des minerais, s’il y en a (cette fois, c’est à un certain Ross Poldark que je pense… 😉 ).

Bref : tout est bon à prendre, tant que ça peut rapporter des sous !

Des infrastructures

Pemberley ne s’est pas faite en un jour. Un domaine d’une taille aussi considérable, c’est forcément le résultat de plusieurs générations de Darcy qui ont aménagé et agrandi progressivement les terres, ce qui fait que des constructions ont pu voir le jour à mesure que que les besoins se sont fait sentir.

Moulins, forges, tanneries, scieries, ateliers divers… Pour accueillir des artisans venus exploiter les terres du maître, on a pu construire au fil des ans des infrastructures et des bâtiments spécialisés qui, désormais, tournent à plein régime pour produire encore plus.

Des logements divers

Enfin, Pemberley, ce ne sont pas seulement des collines boisées qui font joli sur la photo la peinture. Ce sont aussi des hameaux, des villages, des habitations et des routes pour circuler. Créer du travail avec les fermes, les ressources et les infrastructures, ça signifie pas mal de travailleurs à loger avec leurs familles. Et donc plein de loyers à encaisser.


Au bout du compte…

beeeeen… ça en fait, des sous !

Forcément : plus le territoire est vaste, bien administré et optimisé pour être le plus productif possible, et plus ça fait de revenus passifs (les fameuses rentes) dans la poche du propriétaire.

À peu près 10.000£, donc.

C’est important, ça, le “à peu près”. Parce que quand on parle des revenus annuels d’un rentier, ce n’est bien sûr qu’une moyenne, une estimation à la louche. Les rentes ne sont pas une somme fixe, car les bénéfices générés par les différentes activités du domaine peuvent varier beaucoup d’une année sur l’autre.

Une météo pourrie à l’origine d’une récolte catastrophique, ou une épidémie qui te décime ton cheptel de moutons, ça fait un gros trou dans le porte-monnaie. Un régisseur ou un comptable véreux qui pioche dans la caisse, aussi. Le cours de la laine ou du blé qui varie sur le marché, et tu ne vendras pas à un aussi bon prix la même quantité de marchandise.

Bref : ça fluctue.


Un rentier, se tourner les pouces ? Pas s’il s’appelle Darcy !

S’il veut maintenir la bonne santé financière de ses biens (et donc garantir son revenu annuel), un rentier ne peut pas s’en remettre à la Providence et laisser les choses se faire toute seules.

Il doit être au courant de ce qui se passe, prendre les bonnes décisions pour faire face aux aléas et faire prospérer le domaine autant que possible, tout en se faisant respecter de ses employés pour qu’on n’essaye pas de lui jouer dans le dos. Un propriétaire de domaine, c’est un chef d’entreprise : il n’est pas obligé d’être au boulot tous les jours s’il a les moyens de déléguer (à un régisseur, par exemple), par contre il a intérêt à faire un suivi serré pour donner des ordres et faire avancer le bateau dans la direction qu’il souhaite.

Alors, non, Darcy ne passe pas sa vie juste à jouer aux cartes, aller à la chasse et donner des dîners mondains. Il passe aussi beaucoup de temps à travailler avec son régisseur, ses avocats, ses comptables et ses conseillers financiers de tous poils. C’est un gestionnaire qui doit vérifier les entrées et les sorties d’argent, entretenir le domaine, l’agrandir s’il en a les moyens, embaucher ou virer des travailleurs, vérifier les récoltes, ordonner et suivre les travaux d’aménagement ou de construction, le tout sur une surface de 1.300 km2…

Darcy est un chef d’entreprise, pas un gentleman en vacances perpétuelles…

Bingley, par contre, est un vrai rentier qui se la coule douce. Il n’est pas chef d’entreprise, car il n’est propriétaire de rien. Le commerce qui a fait la fortune de son père a été vendu, et les 100.000£ dont il a hérité ont été placées dans divers investissements lucratifs, qui lui font gagner environ 5.000£ par année. Cela dit, lui aussi a intérêt à garder un oeil attentif sur ses investissements s’il ne veut pas risquer de les voir fondre comme neige au soleil à la suite d’une chute de la Bourse… Pas étonnant que sa soeur Caroline le pousse à s’acheter un domaine : la terre, au moins, c’est du concret !

Quelque part, Mr. Bennet aussi se tourne les pouces. Si Longbourn est aussi modeste, ce n’est pas juste la faute à pas-de-chance. Le père d’Elisabeth a beau être un personnage attachant, Jane Austen nous dit bien qu’il est aussi capricieux et laxiste, et qu’il se laisse vivre sans penser à demain. On imagine donc qu’il n’a pas fait beaucoup d’efforts pour limiter les dépenses inutiles, développer la productivité de son domaine et augmenter ses revenus…


En conclusion

C’est bien joli, de recevoir autant d’argent chaque année, mais n’oublions pas qu’il est aussi très vite dépensé.

Darcy a un train de vie à la hauteur de ses revenus : il lui faut entretenir l’énorme maison et le parc de Pemberley, les autres maisons qu’il pourrait éventuellement posséder (on sait qu’il en a au moins une à Londres), payer les dépenses courantes, les gages des domestiques, les voitures et les chevaux, ses propres dépenses personnelles et celles de Georgiana, les honoraires des avocats-banquiers-notaires-etc… Ajoutons aussi un certain nombre d’oeuvres de charité, puisqu’en l’absence de services publics, c’étaient les riches qui venaient en aide aux plus pauvres.

Et par dessus le marché, il a également une quantité invraisemblable de taxes dont il doit s’acquitter, car, pour remplir les caisses de l’État, le roi George III et son fils Régent faisaient appliquer des taxes sur à peu près tout ce qu’on pouvait posséder (maisons, voitures, domestiques… et jusqu’aux chiens de chasse !). Mais je vous ai réservé un autre article pour vous expliquer ça, que vous trouverez ici 🙂

Connaissant notre héros, pas aussi “cigale” que son beau-père, nul doute qu’il met également de l’argent en banque pour le faire fructifier et assurer ses arrières. N’empêche, avoir beaucoup de moyens signifie au final un gros brassage d’argent, dans les deux sens.

Quand je vous disais que c’était un chef d’entreprise…

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3 réponses à « 10.000 livres de rentes »

  1. Merci beaucoup pour cet article ! Très clair et super intéressant, je suis très contente de l’avoir trouvé. Auriez-vous par hasard écrit un article équivalent pour le côté féminin ? On parle souvent dans le roman de jeunes filles ayant X livres de dot annuelle. Je connais le principe de dot mais ne comprends pas trop le caractère annuel et comment cela fonctionne. Merci !

    1. Bonjour ! 🙂 Et oui, il se trouve que j’ai écrit un article parlant des héritières, ainsi que des dots (attention, ce sont deux notions différentes) : https://www.liseantunessimoes.com/etre-une-heritiere/

      Une femme ne peut pas vraiment être rentière, car la très grande majorité du temps elle n’est pas propriétaire elle-même. Il existe de rares exceptions où les femmes étaient réellement propriétaires d’un domaine, mais c’est… rare et exceptionnel, justement. Ça va évoluer peu à peu dans le courant du siècle, mais à l’époque de Jane Austen une femme n’était jamais indépendante, elle était légalement mineure et placée sous la tutelle d’un homme (son père, son mari, son parrain ou tuteur…).

      Pour ce qui est de la dot, il s’agit d’une somme entière, qui sera encaissée par l’époux le jour où la jeune fille se mariera. C’est un montant global, et non pas une somme récurrente chaque année. Par exemple, Georgiana Darcy possède une dot totale de 30.000 livres, qui sont placées à la banque en attendant le jour où elle se mariera. Elle ne peut pas disposer de cet argent, par contre, comme il est souvent investi dans des placements boursiers, elle peut encaisser les bénéfices et les conserver pour son usage personnel. Si une jeune fille célibataire ne vit pas directement avec l’homme qui est légalement responsable d’elle (son père, frère, tuteur…), il pourrait lui verser une sorte de pension pour subvenir à ses besoins quotidiens, mais dans ce cas ce n’est vraiment que ça : une pension. Ce n’est ni une dot, ni des rentes.

      Autre précision : les veuves douairières peuvent elles aussi profiter des revenus produits par un domaine, ou une partie d’un domaine. Par contre, là encore, elles n’en sont pas légalement propriétaires, elles n’en ont que l’usufruit et elles ne peuvent pas revendre ou modifier le bien. J’ai décris ça ici : https://www.liseantunessimoes.com/veuves-et-douairieres/

  2. Très intéressant. Je cherchais justement des informations sur l’époque jane austen. Je vais voir le reste de suite.

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