Les bordels, les filles et le fric


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, juin 17th, 2020

L’argent et le sexe. Voilà qui fait tourner le monde depuis bien longtemps, et voilà qui faisait clairement tourner le monde des maisons closes du XIXème.

La prostitution est depuis toujours une « industrie » où circulent d’énormes sommes, et où chacun essaye de se tailler la grosse part, à commencer par celles et ceux qui font travailler les filles. Comme il s’agit avant tout d’exploitation humaine, vous vous doutez que les filles elles-mêmes n’étaient pas les mieux placées pour en profiter, bien que ce soit elles qui l’aient gagné…

Mais, justement, comme il y avait énormément d’argent qui circulait, comment faisaient les tenancières pour garder un oeil dessus ?


De la main à la main

Les jetons

Il faut imaginer un bordel exactement comme un casino. Il serait impensable de faire circuler en permanence de l’argent liquide entre les gens, ce serait trop tentant pour tout le monde d’essayer de le détourner de là où il est supposé aller, c’est à dire… dans la poche de la tenancière.

En fait, les maisons closes fonctionnent avec des jetons. Elles font frapper des pièces de métal avec leur nom et leur adresse (ça fait de la pub au passage), et ce sont ces jetons que les clients vont acheter auprès de la tenancière ou de la personne qui les accueille à l’entrée.

Ils vont ensuite donner plus ou moins de jetons à la fille qu’ils ont choisi, en fonction de sa prestation (les tarifs varient selon les pratiques sexuelles, j’en reparlerai dans un autre article). Quant à la fille, elle garde les jetons récoltés, ou bien elle les dépose dans une boîte à son nom – une sorte de tirelire – où ils vont s’accumuler au fil de la nuit.

Le lendemain matin, la fille et la tenancière se retrouveront pour faire ensemble les comptes en inscrivant les recettes et les dépenses dans un registre, et en ajustant la dette de la fille (voyez ici le principe de la servitude pour dettes).

Une fille de bordel ne voit donc jamais la couleur de l’argent qu’elle gagne.

C’est bien pratique, comme ça elle n’a pas d’autre choix que de faire confiance à la tenancière et à ce que cette dernière inscrit dans ses registres. Et quand on sait que le niveau d’alphabétisme des filles n’est pas toujours au top, ça montre à quel point elles sont vulnérables et susceptibles de se faire arnaquer…

Chez Agnella, Chez Madame Eva, Aux Faunes, Chez Madame Bolanger (« vous y recevrez assez de sensations pour durer toute l’année »), Bon pour entrer au paradis, Chez Madame Coste (avec des petits coeurs…), Discrétion et sécurité, Aux Belles Poules… C’est tout un poème, ces jetons, dites-donc !

NOTEZ QUE l’utilisation de jetons dans les bordels ne date vraiment pas d’hier.

On en a par exemple retrouvé datant de l’époque romaine (on les appelle spintriae), avec des images pour le moins explicites…

Les cadeaux

En revanche, il peut arriver que ses clients lui fassent des cadeaux, en particulier s’il s’agit d’habitués.

Le plus souvent, c’est en nature : des vêtements, de petits objets décoratifs, des accessoires de mode, voire des bijoux. Ça peut être un pourboire, ou alors le cadeau d’un client amoureux – et là, mieux vaut continuer de lui plaire, à ce client, car il aura peut-être les moyens et l’envie de sortir la fille du bordel pour la mettre « dans ses meubles », c’est à dire en faire une maîtresse entretenue (j’avais décrit ici les différents types de prostituées).

Il est plus rare – mais pas impossible – que le client offre de l’argent liquide. Tout dépend s’il est sensible à la situation financière de la fille et souhaite l’aider, ou bien s’il s’en fout éperdument. De plus, le fait d’échanger de l’argent en main propre révèle la réalité de leur relation – du sexe contre rémunération – et ça peut casser le « charme », ce qui fait que beaucoup de clients préfèrent offrir des cadeaux.

POURQUOI PAS ÉCHANGER ? Un beau bijou ou une étole en fourrure peut avoir une certaine valeur, et il serait bien naturel de cherche à l’échanger contre quelques billets (c’est par exemple ce que font les stars de la scène, avec les multiples cadeaux de leurs admirateurs).

Mais ça, c’est à condition que la fille soit capable d’échanger ledit cadeau, voire même de s’adresser à plusieurs personnes différentes afin d’en tirer le meilleur prix. Chose qu’elle aura du mal à faire vu qu’elle n’a pas le droit de sortir de la maison…


Les cachettes

Il faut bien comprendre que, dans une maison close, la vie est collective.

Les filles travaillent ensemble, vivent ensemble, dorment dans des dortoirs (parfois à deux filles par lit), ne sont jamais seules, ne disposent pas d’un endroit privé, ne possèdent rien qui leur appartienne en dehors des vêtements qu’elles avaient sur le dos quand elles sont arrivées, et des petites bricoles qu’elles auront réussi à s’acheter au fil du temps auprès des vendeuses à domicile.

Cette proximité permanente peut créer une solidarité très forte entre les prostituées, mais également beaucoup de disputes et de jalousies. Par exemple, si Adélie a perdu M. Martin, un de ses habitués, parce que ce dernier s’intéresse désormais à Bernadette, la petite nouvelle, Adélie n’appréciera sûrement pas que Bernadette reçoive des cadeaux et pas elle.

S’il a été offert « publiquement », ça va encore : tout le monde sait que c’est M. Martin qui a offert ce joli peigne de nacre à Bernadette pour son anniversaire, les autres filles ne pourront donc pas le lui voler (quoique, Adélie, toujours jalouse comme un pou, pourrait trouver un moyen de le briser « par inadvertance »…). Par contre, s’il s’agit d’argent liquide, tous les coups sont permis, puisque les billets sont anonymes.

On peut donc vraiment imaginer toutes ces filles se créant dans la maison leur petite cachette perso (un trou dans le tissus du matelas, une vieille plinthe un peu déglinguée, le dessous d’un fauteuil ou la fameuse latte du plancher qui se soulève). Le tout en faisant des pieds et des mains pour ne pas se faire surprendre par la tenancière ou une collègue lorsqu’elles viennent grossir leur petit trésor ou vérifier qu’il est toujours à sa place…


Les arnaques

Les prostituées ne sont à aucun moment en pleine maîtrise de l’argent qu’elles génèrent. Mais, de l’argent, elles en génèrent, et pas qu’un peu ! C’est peut-être ce qui fait qu’un paquet de gens dans leur entourage ne se priveront pas pour les escroquer au passage.

Et puis, ce sont de mauvaises femmes, n’est-ce pas, alors on peut bien se permettre… ? C’est pas comme si c’était un vrai péché…

La tenancière

La première à se servir, c’est la patronne.

Je disais plus haut que les filles ne sont pas toujours assez lettrées pour bien comprendre ce qui est écrit à leur sujet dans les registres, alors rien n’empêche la tenancière d’inscrire le mauvais chiffre (oups !), ou de mettre l’information dans la mauvaise colonne (re-oups !).

Je ne dis pas que toutes étaient à ce point malhonnêtes, mais on imagine bien que dans un contexte pareil il était tentant de s’accaparer ici ou là de petites sommes sans que les filles ne s’en rendent compte.

De plus, revenons un instant à la tirelire où les prostituées déposent au fil de la soirée les jetons reçus de leurs clients. En toute logique, c’est la tenancière qui en a la clé. Alors qu’est-ce qui l’empêche d’en retirer quelques uns en douce, pour faire baisser le montant réel pour lequel la fille a travaillé ? Après une nuit entière de beuverie avec les hommes, cette dernière peut très bien être confuse sur le nombre exact de jetons qu’elle a mis dans sa tirelire. Si, le lendemain, quand elles ouvrent la boîte ensemble pour faire les comptes et qu’elles n’y trouvent que 8 jetons alors que la fille se souvient vaguement avoir fait plus, on va quand même conclure qu’elle n’a pas travaillé plus que 8 jetons.

Comment pourrait-elle prouver quoi que ce soit ?

La vendeuse à domicile

On l’appelle aussi vendeuse à la toilette. J’en avais déjà parlé ici en expliquant que comme les filles n’ont pas le droit de sortir seules de la maison close, il faut faire venir à domicile les vendeuses de petit linge, de cigarettes, de magazines, de chocolats, de parfums et cosmétiques, et tous les petits achats courants que les filles ne peuvent pas faire dans les magasins.

Et, comme de bien entendu, les prix proposés par la vendeuse sont infiniment plus chers que dans le commerce. Accrochez-vous, j’ai des exemples et ils sont effarants :

  • Une chemise de soie : 25 francs en magasin et… 190 au bordel
  • Une paire de souliers : 12 francs en magasin et… 50 au bordel
  • Une paire de jarretières : 6 francs en magasin et… 35 au bordel

Comme vous le voyez, les prostituées payent 5 à 7 plus pour le même produit !!!

C’est tout simplement monstrueux, et ça démontre bien le mépris et l’exploitation de ces femmes, considérées comme des déchets et des salissures par la bonne société bien pensante (j’y reviendrai), ce qui déculpabilise les gens de s’enrichir sur leur dos. Encore une fois : pécher à l’encontre de pécheresses, est-ce vraiment pécher ? Et puis, elles font tellement d’argent, chaque soir, que ça ne doit pas tellement les déranger de payer un peu plus cher, si… ? Elles ont l’habitude, après tout !


En conclusion

L’argent, dans une maison close, c’est le nerf de la guerre. C’est ce qui permet à la tenancière de tenir son commerce, de payer ses charges, d’élever ses enfants, de mettre un petit pactole de côté pour ses vieux jours (combien de tenancières avisées ont économisé toute leur vie pour ensuite fermer boutique et aller passer leur vieillesse dans une jolie maison à la campagne, comme de braves bourgeoises).

Mais pour avoir tout ça, les filles vont devoir trimer, générer de l’argent qu’elles ne verront jamais et dont elles ne profiteront jamais.

Certes, elles sont à l’abri dans une maison, protégées de la violence d’un amoureux-proxénète et des risques de la rue. Elles ont un toit au dessus de la tête, de la nourriture dans leur assiette, du linge sur le dos. Mais ça aussi, elles le payent. Car ne croyez pas que ce soit offert par la maison : absolument tout ce qu’elles consomment est également déduit de leurs revenus – ces braves petits jetons de bronze ou de cuivre qu’elles comptent soigneusement tous les matins.

C’est ça, la vie dans une maison close.

SOURCES :
Livre – Les maisons closes: 1830-1930 (Laure Adler)
Jetons de bordels

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