Tenancière de bordel, mère maquerelle, XIXe siècle
Belle Époque,  Époque victorienne

La tenancière de bordel

Dans les différents articles (ici) au sujet des maisons closes, que j’ai pas mal étudiées en écrivant ma trilogie des Filles de joie, je parle régulièrement des tenancières de ces maisons, ce qui laisse sous-entendre que c’étaient uniquement des femmes qui tenaient les bordels.

Est-ce que c’était vraiment le cas ? Hé bien, oui, tout à fait. 😉


Ouvrir une maison de tolérance

Les maisons closes sont aussi appelées des « maisons de tolérance », parce qu’elles ne peuvent exister sans une autorisation – une tolérance – du préfet de police.

Un bordel, c’est le genre d’établissement où il y a de la luxure, de l’alcool, des allées et venues constantes, du bruit, des échauffourées, du tapage jusqu’aux petites heures du matin… On n’aime trop pas ça, ça fait désordre dans le paysage bourgeois moralisateur du XIXe, mais on le tolère malgré tout et on cherche au moins à s’assurer qu’il n’y aura pas trop de débordements. Comme c’est la police qui est chargée de maintenir l’ordre public, c’est à elle que revient d’autoriser ou pas l’ouverture d’un bordel.

Or, on n’accorde ces tolérances qu’à des femmes. Il serait impensable qu’un homme seul ouvre sa propre maison close, ça ressemblerait trop à un dépravé qui se crée un harem et se sert sur sa propre « marchandise ». La prostitution, c’est une affaire de femmes.

Le préfet de police, lorsqu’il reçoit la demande d’une candidate pour ouvrir un nouvel établissement, va alors contrôler :

  • la fiabilité de la tenancière (son âge, sa réputation, si elle est mariée – et si elle a l’autorisation de son mari pour tenir ce commerce -, si elle a des enfants, si elle connaît bien le milieu, si elle sera capable de gérer, si elle risque de créer des problèmes…)
  • l’accord du propriétaire des lieux (sachant que les 3/4 des tenancières ne sont que locataires de la maison où elles veulent installer leur business)
  • l’emplacement du futur bordel (on s’entend qu’on n’ouvre pas un bordel n’importe où : pas à proximité d’un lieu de culte, d’une école, d’un palais… sans compter tout les résidents du voisinage qui n’apprécieront pas que ce genre d’établissement ouvre près de chez eux) (c’est notamment pour ça qu’on a cherché à concentrer toutes les maisons closes dans un quartier dédié, le Red Light dont on a parlé ici)
  • la salubrité (les installations intérieures, le nombre de filles et de chambres, si les lieux sont propres à recevoir des clients…)

Si tout va bien, alors le préfet délivre son autorisation et la tenancière reçoit le carnet officiel dans lequel seront inscrites toutes les « filles à numéro » qui travailleront légalement pour elle.

Elle peut maintenant ouvrir sa maison close (oui, je sais, les deux mots ne vont pas ensemble).


À propos de la mère maquerelle

Pour info, le mot maquereau/maquerelle vient du vieux néerlandais makelaar, qui signifie « trafiquant ». Ça montre une fois de plus l’influence qu’ont pu avoir les prostituées d’Amsterdam sur le reste de l’Europe (j’en avais parlé ici avec les fameuses lanternes rouges, adoptées un peu partout comme symbole de la prostitution).

Ça n’a donc rien à voir avec le poisson… Lui, son nom vient du vieux français maquer, qui signifie donner des coups, contusionner, laisser des traces/taches (en référence aux taches sur son dos, qui ressemblent à celles de quelqu’un qui s’est pris des coups de bâton ou de fouet).


Le profil d’une tenancière

Une femme de poigne

Quelques critères pour faire une bonne tenancière :

  • Elle n’est pas trop jeune. On préfère qu’elle ait au moins une bonne trentaine d’années, d’abord parce que l’âge lui donne plus d’autorité sur les filles qui vont travailler pour elle (les prostituées des maisons closes ont en moyenne entre 21 et 25 ans), mais aussi parce qu’on suppose qu’avec l’âge vient la sagesse : une tenancière mature devrait éviter de se faire embobiner par le premier truand venu, mieux gérer ses affaires et ses clients, et mieux respecter les lois et l’ordre
  • Elle peut être célibataire ou veuve, ou encore mariée. À Paris, le mari a obligation de vivre en dehors du bordel (quoique dans la réalité, cette instruction n’est jamais respectée), tandis qu’en province ça ne dérange pas que Monsieur vive au bordel avec sa femme
  • Elle peut avoir ou non des enfants, c’est même mieux si elle en a déjà avant d’ouvrir son commerce, pour éviter d’avoir à mener ses propres grossesses en parallèle de ses affaires
  • Elle est lettrée, puisque savoir lire, écrire et compter est indispensable pour gérer un établissement
  • Elle a une bonne réputation, n’a pas eu d’ennuis avec la police, n’a pas fait parler d’elle d’une mauvaise façon, n’est pas portée sur la bouteille, etc
  • Elle a une main de fer dans un gant de velours, pour se faire obéir de ses filles et se faire respecter des clients et des fournisseurs avec qui elle travaille ou fait affaire
  • Elle connaît bien le milieu, autrement dit, la plupart du temps, il s’agit d’une ancienne prostituée

LA PLACE DU MARI : dans le cas d’une tenancière mariée, son époux n’est officiellement pas concerné par la gestion du bordel. Dans la réalité, bien sûr qu’il est présent au quotidien : il est celui qui met à la porte les clients trop agressifs, qui console ou rassure les filles…

N’empêche que dans toutes les décisions commerciales, c’est Madame qui a la main. C’est elle qui choisit les filles qu’elle veut embaucher, qui tient les registres et la comptabilité, qui rend des comptes à la police. Sa tolérance, son business.

Dans le film L’Apollonide, souvenirs de la maison close, la tenancière de l’Apollonide est jouée par Noémie Lvovsky. J’avais adoré ce personnage très maternel et sans illusions sur le monde dans lequel elle évolue (et je ne recommanderais jamais assez ce film, qui m’a tellement inspiré pour écrire !)

Une ancienne prostituée

Petite citation de Louis Fiaux, médecin spécialiste en hygiène sociale à la fin du XIXe :

Pour savamment trafiquer le corps des autres, il faut avoir fait commerce du sien.

Ce n’est pas dénué de sens, car la prostitution est un milieu très dur, qui génère beaucoup d’argent, de convoitises et de tensions. Les filles se font manger la laine sur le dos (j’en avais parlé ici), mais la tenancière également : elle va bien souvent avoir à verser des pots-de-vins à des policiers véreux, à son propriétaire qui menace de l’expulser… Et puis il faut gérer les clients alcoolisés, les bagarres, les agressions sur les filles, les mutineries, les maladies, les frictions de la vie en communauté et en huis clos…

Bref, pour être tenancière, il faut définitivement des nerfs d’acier et une bonne expérience de ce monde-là. C’est un moyen, pour une prostituée, d’arrêter de se prostituer tout en continuant à travailler et en gagnant plus d’argent. Elle pourra alors cesser de se faire exploiter et commencer à exploiter les autres (une position pas plus morale, mais certainement plus confortable à vivre).

Évidemment, ce n’est pas n’importe quelle fille qui peut devenir tenancière. Il faut avoir assez d’argent de côté et/ou de relations pour pouvoir louer une maison, la meubler, obtenir la tolérance, recruter des filles (minimum deux), les nourrir et les habiller, faire venir des clients et commencer à faire tourner le commerce… Parfois, c’est tout simplement une histoire familiale, avec la fille ou la nièce qui finit par reprendre la maison déjà tenue par la mère ou la tante.

Ça, la police aime bien. Une tenancière qui est littéralement née dans le milieu de la prostitution, ça leur inspire confiance.

Dans la série Maison close, la tenancière du Paradis est jouée par Valérie Karsenti. Je l’avais trouvé excellente, à la fois dans une position de pouvoir mais aussi de grande solitude, et soumise à des pressions de toutes parts.

Et… après ?

J’ai déjà parlé ici du triste sort de l’immense majorité des filles, destinées à mourir de syphilis et/ou à se dégrader plus ou moins vite jusqu’à la déchéance la plus complète (excepté les rares qui réussiront à se sortir de la prostitution).

Pour la tenancière, les choses sont un peu différentes. Elle peut gagner de très grosses sommes chaque jour, alors si elle est une bonne femme d’affaires, elle aura l’intelligence de mettre de l’argent de côté pour ses vieux jours. Elle pourrait ainsi finir par fermer son bordel et partir s’installer quelque part à la campagne : une ancienne tenancière, en cachant son passé, pourrait alors se transformer en brave bourgeoise respectable et vivant confortablement.


En conclusion

Dans L’Apollonide, la tenancière est veuve, avec deux enfants d’environ 7 à 10 ans.

On pourrait penser que, dans un contexte de prostitution et d’exploitation humaine, la tenancière du bordel fait partie de ceux qui exploitent sans scrupules.

Ce n’est pas faux, mais la réalité est plus nuancée. Entre les propriétaires qui augmentent brusquement leurs loyers ou menacent de vous évincer sans raison (il existait un vrai trafic immobilier des maisons closes), les policiers à qui il faut graisser la patte pour ne pas trop qu’ils créent d’ennuis, les petites combines et arrangements en tous genres, le mari ou l’amant qui fait pression, le stress d’avoir des enfants à charge et de risquer de manquer…

Certes, une tenancière est la directrice d’un commerce, et à ce titre elle a une certain pouvoir et une certaine liberté d’action (y compris la liberté d’escroquer les filles travaillant pour elle). Mais elle subit aussi beaucoup de pressions, elle peut s’endetter lourdement pour garder son commerce à flot. Beaucoup de maisons closes finissent d’ailleurs par fermer la porte pour de bon, plombées par tout un tas de rapaces prêts à tout pour soutirer une part du magot.

Il fallait vraiment toute une personnalité pour naviguer dans tout ça sans couler…

SOURCES :
Livre – Les maisons closes: 1830-1930 (Laure Adler)
Wiktionnaire - Maquereau
Bibliothèque Nationale de France - Data - Louis Fiaux
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