Le langage de l’éventail (et autres accessoires)


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, octobre 7th, 2020

Il y a longtemps, une des lectrices du blog avait commenté (ici) que lorsqu’on utilisait un éventail dans un bal, c’était parfois pour signifier par des signes non verbaux qu’on était intéressé ou non, agacé, attiré, etc. Bref, il court une idée reçue selon laquelle on utilisait au XIXe un langage codé de l’éventail, qui permettait aux couples de flirter l’air de rien lorsqu’ils se trouvaient au milieu d’une foule.

Sauf que ce n’est que ça, justement : une idée reçue. La réalité, c’est que ce « langage » n’a jamais été utilisé.


L’éventail au XIXe

Je ne me lancerai pas dans une histoire complète de l’éventail, mais allons-y pour quelques faits qui placent le contexte de son utilisation au XIXe. Notez qu’on ne parlera ici que de l’éventail à usage personnel, que l’on tient à la main et qui s’ouvre et se referme (sachant qu’il existe d’autres types d’éventails ou d’écrans pour faire de l’air, voire au contraire se protéger le visage de la chaleur d’un feu de cheminée) (mais ce n’est pas le sujet !).

À propos de l’éventail, donc :

  • Il a été importé en Europe à la Renaissance par des navigateurs portugais revenant du Japon. Il s’est répandu progressivement jusqu’au XVIIIe siècle
  • Les éventails les plus courants sont en demi-cercle : le « brisé » (avec des lattes rigides indépendantes) et le « plié » (avec une feuille qui se replie sur elle-même en accordéon). Cela dit, il existe aussi des éventails qui s’ouvrent en cercle complet.
  • Au départ, c’est surtout un accessoire pour les aristocrates et les personnes les plus riches. Au moment de la Révolution, son usage diminue pendant quelques années, puis il revient en force et se démocratise. Désormais, l’éventail n’est plus un truc d’aristocrates, on commence à en fabriquer avec des matériaux bons marché qui le rendent plus accessible (et pour plus de détails à ce sujet, je vous envoie lire le commentaire de Marie-Laure, en fin de page, c’est super intéressant 🙂 )
  • À l’époque victorienne, l’éventail est un accessoire de mode indispensable. Il en existe de toutes sortes, des éventails pour la journée, et d’autres pour le soir, en particulier pour aller au bal ou dans un évènement mondain où il risque de faire chaud
  • Il disparaîtra finalement au moment des deux Guerres Mondiales. De nos jours, on ne l’utilise que de façon très anecdotique (mais on ne va plus au bal, non plus, alors bon…)
Éventail plié, en nacre et tissu (XIXe)
Éventail brisé, en bois laqué (1890)
Éventail brisé circulaire, en ivoire (1790)

Le langage de l’éventail

Un coup de pub

En 1827, un certain Duvelleroy fonde à Paris sa compagnie de fabrication d’éventails et de maroquinerie. Avec le temps, les affaires sont florissantes, et la maison Duvelleroy s’installe rue de la Paix (vous avez déjà joué au Monopoly, je suppose ? hé bien, ça vous donne une idée du prestige de l’entreprise…). Quelques temps plus tard, alors que les affaires fonctionnent toujours du feu de Dieu, une seconde succursale s’ouvre à Londres, où elle deviendra entre autres le fabricant officiel des éventails de la reine Victoria (excusez du peu !).

Disons que Duvelleroy, c’est un peu la haute-couture de l’éventail !

Or, il se trouve que la succursale de Londres, pour se faire un coup de pub, publie un petit fascicule contenant les signes d’un « langage de l’éventail ». Voilà d’où part l’idée reçue que nous avons aujourd’hui. Oui, il y a bien eu quelques publications à ce sujet, le fascicule a sans doute fait un peu parler de lui dans la presse féminine vu que c’était nouveau, original et amusant, mais les historiens ont bien démontré que ça n’a jamais été plus loin : ce langage de l’éventail n’est jamais entré dans les moeurs de l’époque.

Une idée marrante, donc, mais rien de plus qu’un outil de marketing pour la maison Duvelleroy.

Éventail Duvelleroy (vers 1900)
Admirez les détails… Quel boulot !

Flirter avec son éventail

Pour votre curiosité, voici à peu près ce que ça disait :

(cette liste est issue du livre de Henry J. Wehman dont je vous parle juste après)
  • Le tenir dans la main droite face au visage : Suivez-moi.
  • Le tenir dans la main gauche : J’aimerais faire votre connaissance.
  • Le poser contre l’oreille droite : Vous avez changé.
  • Le faire tournoyer dans la main gauche : J’aimerais que vous me laissiez tranquille.
  • Le glisser sur le front : On nous surveille…
  • Le tenir dans la main droite : Vous êtes trop entreprenant.
  • Le faire glisser dans la main : Je vous hais.
  • Le faire tournoyer dans la main droite : J’aime quelqu’un d’autre.
  • Le faire glisser sur la joue : Je vous aime.
  • Le fermer : Il faut que je vous parle.
  • Le faire glisser devant les yeux : Je suis désolée.
  • Le poser immobile sur la joue droite : Oui.
  • Le poser immobile sur la joue gauche : Non.
  • L’ouvrir et le fermer brusquement : Vous êtes cruel.
  • Le laisser tomber : Soyons amis.
  • S’éventer lentement : Je suis mariée.
  • S’éventer rapidement : Je suis fiancée.
  • Le porter à ses lèvres : Embrassez-moi.
  • Le garder fermé : Vous avez changé.
  • Le garder grand ouvert : Attendez-moi.

Bon, avec tout ça, je suis déjà perdue, moi !

Si je peux me permettre, on a déjà assez de mal à faire communiquer correctement les hommes et les femmes, alors si en plus il faut se lancer dans des messages codés… Vous imaginez le foutoir ? C’est pas tout que la demoiselle envoie des messages à tout va, encore faut-il que l’homme à qui elle les destine les comprenne, et c’est loin d’être gagné avec un truc aussi compliqué !

Rien d’étonnant à ce que les gens ne l’aient en réalité jamais adopté… 😉


Quand l’imagination s’emballe

Des auteurs inspirés

J’ai déjà écris quelques articles sur l’étiquette au XIXe, et le moins qu’on puisse dire c’est que certaines personnes étaient promptes à fournir des conseils de toutes sortes pour indiquer la bonne façon de se conduire en société.

On pourrait reparler par exemple des livres de conduite qu’on offrait aux jeunes gens pour mieux les éduquer (voyez ici). Des livres de ce genre, il y en a eu tout au long du siècle, mais il ne faudrait surtout pas prendre au pied de la lettre ce qu’ils contiennent. Ce n’est pas parce qu’un auteur a publié un livre d’étiquette expliquant ce qu’il faut faire ou ne pas faire, que c’était forcément comme ça que les choses se déroulaient dans la société de son temps, loin de là ! Le plus souvent, on a affaire à l’imaginaire de l’auteur, ni plus ni moins. Ça peut être marrant à lire, mais ça ne représente pas la réalité d’une époque.

Le langage de tout et n’importe quoi

Je n’ai pas réussi à mettre la main sur le fascicule réellement publié par Duvelleroy. En revanche, ce qu’on trouve beaucoup sur Internet, ce sont des extraits du livre The mystery of love, courtship and marriage explained, par Henry J. Wehman, publié en 1890 (si vous lisez en anglais, tout le bouquin est là. Perso, je me garde ça en lecture pour les soirs où j’aurai besoin de m’endormir rapidement… 😉 ).

Pour mieux enseigner aux gens les mystères de l’amour, de la cour et du mariage, ce monsieur a repris le soi-disant langage de l’éventail inventé par Duvelleroy, auquel il a ajouté d’autres « langages ». Et nous voilà avec des myriades de signaux envoyés selon qu’on tient son chapeau dans la main droite (« Je veux faire votre connaissance »), qu’on tient ses gants dans une main pour en frapper l’autre main (« Je ne suis pas content »), ou qu’on tient les deux coins opposés de son mouchoir (« Je vous attends »)… Il y aurait même des messages particuliers selon la façon dont on colle un timbre sur une enveloppe, ou selon qu’on cligne deux fois de l’oeil gauche ! Sans parler du supposé langage des fleurs, qui a lui aussi été imaginé par plusieurs auteurs tous plus poètes les uns que les autres…

Bref ! Vous avez compris que tout ça vire au grand n’importe quoi et n’a absolument aucune réalité historique concrète. Non, les gens du XIXe ne devenaient pas dingues à essayer d’appliquer le langage de l’éventail ni de quoi que ce soit d’autre, et heureusement pour eux car ils avaient déjà bien assez de vraies règles d’étiquette à respecter !

Le langage du chapeau…
Le langage des gants…
Le langage du mouchoir…
Langage de l’ombrelle (ah misère… mais où s’arrêtera-t-il ?)

QUAND JE VOIS TOUS CES ADMIRATEURS SECRETS désireux de faire connaissance avec une belle inconnue, j’aurais envie de leur dire : « Ne t’embête pas à tenir ton chapeau à droite, tenir tes gants avec le bout qui pointe vers le bas ou passer ton mouchoir sur ta bouche, elle ne va rien y comprendre ! Envoie-lui plutôt une carte pour draguer dans la rue, comme celles dont j’avais parlé ici… Au moins le message sera on ne peut plus clair ! » 😉


En conclusion

Un éventail, en plus d’être un accessoire de mode très chic, sert d’abord et avant tout à se rafraîchir (ça donne super chaud de danser, j’en avais déjà parlé ici). Ça peut éventuellement servir à se cacher le visage par modestie, ou pour rire avec élégance (c’est à dire en évitant de trop montrer ses dents et de rire à gorge déployée, parce que c’est vulgaire). Ça peut également servir d’antisèche pour les danseuses qui ne se souviennent plus des pas compliqués des danses, ou d’à quel cavalier elles ont promis quelle danse (voyez tout ça ici).

Mais le fait de flirter en s’envoyant des messages codés parce qu’on tient son éventail comme ci ou comme ça n’a jamais existé. L’impression que nous en avons aujourd’hui n’est qu’une vision qui a été déformée par le temps et l’imaginaire de certains auteurs.

EDIT : Lucy Worsley, qui est une historienne reconnue au Royaume-Uni et que l’on voit dans de nombreux documentaires historiques, a publié une vidéo où elle explique à son tour comment les femmes du XIXe utilisaient ce langage de l’éventail… C’est un problème, car elle dispose de beaucoup de notoriété et d’autorité, et elle est supposée savoir de quoi elle parle (elle est historienne !), pourtant elle continue de répandre cette fausse information, que son public va forcément croire vraie, puisque c’est elle qui le dit.

Je me suis donc permis de réagir dans les commentaires YouTube, et par la même occasion je suis tombée sur la réaction d’une autre personne, Pierre-Henri Biger, historien d’art, qui a fait de l’éventail le sujet de sa thèse et qui est donc bien placé pour confirmer que non, le langage de l’éventail n’a jamais existé, c’est visiblement un mythe qui a la peau dure ! Je vous mets ici le lien vers cette thèse (rendez-vous à la page 269 du document pdf : « Les faux langages de l’éventail ») : Pierre-Henri Biger. Sens et sujets de l’éventail européen de Louis XIV à Louis-Philippe. Art et histoire de l’art. Université Rennes 2, 2015. Français. ffNNT : 2015REN20026ff. fftel-01220297

SOURCES :
Victorian Hand Fans – Ladies’ Fans
Mystique of the fan
Wikipédia – Éventail
Wikipédia – Duvelleroy
Livre : The Mystery of Love, Courtship and Marriage Explained (Henry J. Wehman, 1890)
L’éventail: arme de séduction massive!
The Secret Language of the Victorian Fan
1800s Flirtation Rules
Flirting with a hand fan

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