Jeter un oeil à l’intérieur d’une maison close


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, juillet 29th, 2020

Par définition, une maison close est close.

J’ai expliqué ici qu’au XIXème de nouvelles lois font que les filles ne peuvent plus racoler directement dans la rue, mais sont forcées de travailler à l’intérieur d’une maison, bien à l’abri des regards. De l’extérieur, on ne doit pas pouvoir voir ce qui s’y passe, et ses activités ne doivent pas troubler l’ordre public.

Mais… c’était fichu comment, l’intérieur d’un bordel, alors ?

PRÉCISION : Je vais surtout parler ici des établissements victoriens de luxe, ceux qui ont laissé le plus de traces dans notre imaginaire collectif.

Mais vous vous doutez bien que la plupart des maisons closes étaient nettement plus modestes…


Distinguer une maison close d’une maison ordinaire

La lanterne rouge

La loi est claire : pas de pub, pas d’enseigne, pas de filles qui se tiennent sur le pas de la porte ou à la fenêtre pour faire de l’oeil aux passants, pas de clients bourrés qui beuglent sur le trottoir… Il faut rester aussi anonyme et discret que possible. Dans ces conditions, comment indiquer aux clients potentiels que cet endroit-là est un bordel, justement ?

Tout simplement, en accrochant à la porte une lampe rouge. Si la lumière est allumée, c’est que l’établissement est ouvert et accueille les clients, si elle est éteinte c’est que la maison est fermée pour le moment (typiquement, un bordel ouvre en fin de soirée, juste après la fermeture des théâtres, et les filles travaillent toute la nuit, en dormant et se reposant pendant la journée).

L’usage d’une lumière rouge dans le monde de la prostitution remonte à bien loin, sans qu’on sache précisément quand et comment c’en est devenu le symbole. Une théorie dit que les prostituées d’Amsterdam, au XVIIème siècle, déambulaient dans les rues en s’éclairant d’une lanterne rouge, car cette couleur avait deux avantages :

  • ça les rendait facilement identifiables par les marins fraîchement débarqués et à la recherche d’un peu de compagnie pour la nuit
  • … mais surtout, ça permettait de camoufler les imperfections sur leur visage (autrement dit : les traces de la syphilis, dont j’ai parlé ici)

LE QUARTIER DU RED LIGHT : À partir des années 1880, la plupart des grandes villes occidentales avaient chacune au moins un quartier désigné, où étaient concentrés les établissements de « plaisirs » (boisson, spectacles… et bordels). On appelait ces quartiers chauds des red light districts, en référence à ces fameuses lanternes rouges des maisons closes. C’est toujours le cas aujourd’hui dans plusieurs grandes villes de part le monde, le célèbre Red Light d’Amsterdam est même devenu une curiosité touristique.

À Montréal, où je vis et où se déroule ma trilogie des Filles de joie, le Red Ligt correspondait à l’actuel quartier des spectacles (entre les rues Sherbrooke/René-Lévesque et Saint-Laurent/Saint-Denis). Il a connu ses heures de gloire dans les années 1930, quand il y avait la prohibition aux USA et que les Américains venaient s’encanailler chez nous. Par contre, dans mon roman, j’ai préféré situer ma maison close dans une autre rue, justement parce que mon histoire se déroule bien avant que le Red Light ne connaisse ce succès fou.

Le numéro civique

Les adresses des maisons closes circulaient le plus souvent par bouche à oreille (on trouve toujours un ami sympa qui se fait un plaisir de vous faire découvrir son bordel préféré…). Mais on a aussi fait imprimer plusieurs annuaires – comme le guide Gervais ou le guide Rose -, qui recensaient toutes les maisons closes de France, par villes, avec l’adresse et le nom de la tenancière.

Le numéro de l’adresse civique, lui aussi, était clairement indiqué sur la façade : jumelé à la lanterne rouge, c’était le seul indice révélant la nature de l’établissement. Une fille travaillant dans une maison close était d’ailleurs identifiée dans les dossiers de la police grâce à ce numéro civique, et c’est pourquoi on les appelait les « filles à numéro » (voyez les détails ici).

Une lanterne rouge et un numéro bien lisible : les deux indices extérieurs de la présence d’un bordel

Les pièces de la maison

L’entrée

En ville, la porte d’entrée donne généralement directement sur la rue, donc on va s’assurer qu’elle soit rembourrée, et qu’il y ait un sas d’entrée pour isoler le client du dehors, tout en empêchant que les rires et la fête du dedans ne soit entendus par les voisins.

Le Chabanais – Hall d’entrée. C’était une maison close de luxe, à Paris, pendant la Belle Époque. Son entrée semblable à une grotte et son écriteau en anglais (la maison prétendait fournir des filles de toutes les nationalités) voulaient donner un air mystérieux, exotique et excitant à l’établissement.

Pour plus de discrétion, les maisons les plus luxueuses disposent parfois de portes cochères où on peut garer la voiture et en descendre en restant à l’abri des regards des passants. Car on s’entend que même si le fait d’aller au bordel est un secret de polichinelle, la société bourgeoise pudibonde du XIXème le désapprouve et la plupart des hommes y vont en toute discrétion, sans s’en vanter, en prenant garde à leur réputation et leur image publique. Il n’y a guère qu’entre hommes – j’allais dire « entre semblables » – qu’on peut avouer son petit péché mignon…

Une fois entré dans la maison close, le client est accueilli par la tenancière ou par son assistante, afin de lui faire acheter les jetons qu’il dépensera pendant la nuit (voyez ici). La suite dépend un peu du type de maison et des souhaits du client : certains vont préférer rester invisibles (trouver une fille et vite monter dans une chambre avec elle), d’autres vont s’attarder un moment dans les salons pour boire un coup, socialiser avec les autres clients ou entre amis s’ils sont venus ensemble, et faire un peu la fête avec les filles avant de passer à la suite. Certaines maisons préfèrent même s’équiper d’un système de sonnettes pour que les clients qui entrent ne croisent jamais ceux qui sortent, évitant ainsi de possibles confrontations.

Les salons

S’il s’agit d’un nouveau client, la tenancière va lui proposer de passer en revue sa « marchandise » : elle fait venir dans un salon toutes les filles disponibles et laisse le client faire son choix.

Illustration extraite du livre La prostitution contemporaine: étude d’une question sociale, par Léo Taxil (1884)

S’il n’est pas encore décidé ou qu’il préfère prendre d’abord un verre (le champagne coule à flot, dans ce genre d’endroits), il part déambuler dans les différents salons que comporte la maison, là où les filles s’exposent, aguichent, rient, jouent, fument et boivent avec les clients.

Le Chabanais – Salon pompéen
Le Chabanais – Salon Louis XV

Les chambres

Notre client a enfin choisi une fille qui lui plaît, ils se sont entendus et montent ensemble à l’étage, au-dessus des salons.

Pour se démarquer de la concurrence, les bordels les plus chics développent des thématiques. Par exemple, le Chabanais misait sur la diversité ethnique de ses filles, et vous permettait de faire le tour du monde grâce à des chambres à la déco exotique : chambre japonaise, chambre mauresque, chambre indienne… Il faut inviter au rêve et au fantasme, sans oublier de mettre des miroirs partout pour que ces messieurs puissent admirer les filles – et s’admirer eux-mêmes – en pleine action.

Soulignons aussi qu’on est à une époque où les effets de spectacle sont de plus en plus aboutis (lumières, décors, illusions diverses), et on les utilise abondamment dans les lieux de divertissement dont font partie les bordels. On se déguise, on sort les accessoires de théâtre, on fait des mises en scène, des jeux de rôles… Tout est bon pour réaliser les fantasmes du client.

Le Chabanais – Chambre indienne
Le Chabainais – Chambre mauresque
Le Chabanais – Baignoire de mosaïque

DES BAINS AU CHAMPAGNE ? Hé oui ! On ne peut pas parler des chambres luxueuses de ces grandes maisons sans mentionner les baignoires et l’attrait des gens de l’époque pour les bains au champagne ! Le comble du luxe et de la décadence !

Bien sûr, on ne prenait pas QUE des bains au champagne, et – bien sûr aussi – on ne prenait pas des bains pour se laver, mais plutôt pour faire des cochonneries.

Les donjons

Imaginez ces chambres équipées de tous les accessoires et jouets sexuels dont on pouvait disposer à l’époque, voire même d’oeilletons et de vitres sans tain pour satisfaire les clients qui sont plutôt du genre « voyeurs ».

Et maintenant, imaginez qu’on trouvait aussi d’autres pièces, à l’écart, en sous-sol, pour des ébats plus… limite. En effet, certaines maisons disposaient de donjons sado-masochistes, ainsi que des filles qu’il faut pour ce genre d’activités spécialisées.

Le hic, c’est qu’on ne parle plus simplement de prostitution – ce qui est déjà moralement condamnable en soi, à l’époque -, mais qu’on entre dans le cadre des pratiques déviantes, ce qui est encore pire. Par conséquent, on cachait tout ça avec encore plus de précaution, notamment en capitonnant les murs de la pièce pour que personne n’entende les horreurs et les hurlements d’enfants.

Oui, je m’arrête là, vous avez bien compris qu’on ne parle pas d’un gentillet 50 shades of Grey. C’était ça, aussi, les maisons closes.


L’envers du décor

Maintenant, n’oublions pas qu’un bordel est, en plus d’un lieu de divertissement pour les clients, un lieu de vie pour les filles, qui habitent sur place.

Il est évident qu’elles ne dorment pas dans les chambres d’apparat où elles travaillent. Elles dorment le plus souvent au grenier ou dans une remise, dans des dortoirs, parfois à 2 ou 3 par lit. Leur niveau de confort dépend du bon vouloir de la tenancière, si elle traite bien ses filles ou si elle les exploite et s’en fout.

D’ailleurs, c’est aussi son foyer, à elle. La tenancière vit dans la maison avec son mari et/ou ses enfants, qui côtoient les filles tous les jours. Il peut également y avoir quelques domestiques pour s’occuper du ménage et de la cuisine, surtout s’il y a beaucoup de filles à entretenir (et je rappelle que les filles payent pour être hébergées et nourries).

Une maison close connaît donc deux rythmes très différents : celui de la nuit, avec l’illusion de fête permanente et le défilé des clients, et celui du jour, avec la vie quotidienne et l’ennui sans fond de ne pas pouvoir sortir librement.

Scènes du film L’Apollonide, souvenirs de la maison close montrant la vie au bordel de jour : les filles dans leur dortoir, la tenancière et ses enfants, une des filles occupée à la cuisine, ses copines en train de relaxer dans les salons…

En conclusion

Pour finir, je vous laisse sur une petite curiosité à propos du Chabanais.

Cette maison de luxe était régulièrement fréquentée par un célébrissime client, Edward VII, fils de la reine Victoria et roi du Royaume-Uni de 1901 à 1910 (qui a donné son nom à la Belle-Époque, aussi nommée époque édouardienne). Réputé pour être un grand noceur et coureur de jupons, il a fait construire au Chabanais, pour son usage personnel, un fauteuil tout à fait particulier qu’on appelle poliment un « fauteuil des voluptés ».

Des poignées, des étriers, des endroits pour se tenir debout, à genoux ou allongé, sur le dos, sur le ventre… Je vous laisse imaginer toutes les positions qu’on pouvait y prendre ! 😉

SOURCES :
Wikipedia – Red light district
Livre – Les maisons closes: 1830-1930 (Laure Adler)
Atlas Obscura – Le Chabanais
Inside the Paris brothels of the Belle Époque
Aux Belles Poules : fascinante visite d’une ancienne maison close de Paris
Le beau bordel du Chabanais

0 0 vote
Cet article était
guest
4 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments