La vie dans les maisons closes


- Époque victorienne / mercredi, février 19th, 2020

Ça fait un moment que je me promets de commencer à raconter sur ce blog toutes les choses que j’ai apprises quand j’ai écrit Les filles de joie.

C’est l’article de la semaine dernière sur l’endettement (voir ici) qui m’y a fait songer, car la dette est la base du système de la prostitution au XIXème.

Cela dit, je grogne intérieurement. Il y a quelques années j’ai donné une conférence où j’ai raconté pendant plus de 2h comment vivaient les prostituée de cette époque. J’avais préparé une belle présentation Powerpoint qui synthétisait tout ça. Le hic ? Ça fait belle lurette que je l’ai supprimée de mon ordinateur ! Alors il y a plein de trucs qui me sont restés en mémoire, mais je vais devoir creuser pour retrouver mes sources… Ah, misère… 😉


L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Si vous n’avez jamais vu ce film (et il est fort probable que vous ne l’ayez jamais vu, car je ne pense pas qu’il avait fait grand bruit, et c’est bien dommage), je vous recommande tout particulièrement de regarder L’Apollonide, souvenirs de la maison close, dont je me suis beaucoup inspirée pour écrire ma trilogie.

Il y a aussi Maison close, une série de Canal + il y a quelques années. C’est pas mal, si on excepte que le tout est ponctué d’évènements retentissants qui en font une série à rebondissements pas toujours très réaliste.

Quant à moi, il me reste à mettre la main sur la série Harlots, dont j’ai beaucoup entendu parler sans savoir si c’est bon ou pas.

Ce que L’Apollonide raconte si bien, c’est que derrière les messieurs en costumes, les robes du soir, les fleurs, le champagne et les fauteuils de velours, la vie dans un bordel est vraiment très loin d’être aussi sulfureuse (et un peu glamour) que l’image qu’on s’en fait. Certes, les filles ne sont pas en train de se geler sur un trottoir en plein hiver, entre des clients louches et un maquereau qui leur tape dessus, mais pour autant ça n’a rien de réjouissant. Même dans un bordel bien tenu, la vie quotidienne est chiante comme la pluie, les jours se ressemblent et les nuits ne sont qu’un perpétuel recommencement, dans une oisiveté et un sentiment de fête qui ne sont qu’apparents. Au turbin, encore et encore, sans jamais en voir le bout.

Car si les filles tournent en rond, c’est pour une bonne raison : elles ne peuvent pas sortir.

Photo tirée du film "L'Apollonide, souvenirs de la maison close" (sorti en France en 2011)
L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Cachez ces filles, que je ne saurais voir…

Elle est vraiment close, la maison ?

Oui.

Comme dans « pas le droit de sortir ».

Comme dans « même pas le droit de te montrer à la fenêtre ».

C’est représentatif de la mentalité bourgeoise qui émerge après la Révolution Française. Auparavant, on a essayé par différents moyens de supprimer la prostitution qui avait lieu dans les rues, en emprisonnant les filles ou bien en les confiant à des organismes religieux supposés les faire rentrer dans le droit chemin. Mais rien ne fonctionne et, surtout, les maladies vénériennes se répandent. Avec la densité croissante des villes, gérer la propagation de ces maladies honteuses devient un enjeu de santé publique, en particulier à cause de la syphilis (à propos de laquelle je vous ai fait un article entier, à lire ici).

Gravure montrant une jeune prostituée en train de racoler dans la rue, à l'époque victorienne.
Scène de l’époque victorienne. Sous prétexte de vendre des fleurs, la jeune fille racole discrètement, sous le regard courroucé de Madame. Une passe rapporte plus que vendre des fleurs, c’est certain !

En France, dans les années 1810-20, on décide de retirer les prostituées de la rue. On ne leur interdit pas de pratiquer leur métier (on a bien vu que ça ne marche pas), mais on cherche à contrôler ce qui se passe. La prostitution est donc tolérée à condition d’avoir lieu à l’intérieur, à l’abri des regards, et – surtout ! – que les filles soient suivies par un médecin afin de vérifier qu’elles ne transmettent pas cette saleté de syphilis.

Le racolage sur la voie publique devient interdit (et puni par la loi), les maisons doivent se faire discrètes, avec des volets fermés ou des persiennes baissées pour éviter qu’on voit ce qui se passe à l’intérieur ou que les filles haranguent les passants depuis les fenêtres. Une femme reconnue comme prostituée n’a plus le droit de se déplacer seule dans les rues : elle doit impérativement être accompagnée d’au moins une personne responsable d’elle (typiquement, la mère maquerelle) toujours pour s’assurer qu’elle ne racole pas. C’est pourquoi les filles travaillant dans une maison close n’en sortaient que rarement, et toujours sous surveillance.


Un statut officiel

Femmes honnêtes, prostituées et syphilis

Le problème des bons bourgeois du XIXème siècle, c’est qu’ils ne savent pas distinguer une femme honnête d’une prostituée. Disons que ce n’est pas écrit sur leur visage ! D’autant plus que certaines ne se prostituent qu’occasionnellement, pour arrondir les fins de mois, ce qui ne les empêche pas d’êtres mariées, d’avoir des enfants, de travailler… Et ça, les bons bourgeois, ça les tracasse beaucoup.

Contrairement aux siècles précédents, où on essayait de sortir la prostituée de son milieu pour la rééduquer et la faire redevenir vertueuse, au XIXème on considère désormais qu’elle est née comme ça, qu’elle est prédestinée à être prostituée – parce qu’elle est mal foutue, anormale, vicieuse, etc… – et que tout ce qu’on peut faire c’est la contrôler pour éviter qu’elle fasse n’importe quoi.

Et surtout…

On veut pouvoir identifier les prostituées pour les soumettre à des examens médicaux réguliers, afin de leur faire cesser le travail dès l’instant où on détectera qu’elles sont porteuses de maladies.

Ça fait partie de la pensée hygiéniste de l’époque. Comme les villes se développent à vitesse grand V et amènent leur lot de décadence et de chaos, on se préoccupe de mettre de l’ordre dans tout ça, et on tente d’enrayer cette foutue syphilis dont les prostituées sont – bien malgré elles – l’un des principaux vecteurs de propagation.

Le fichage

Le principe consiste à inscrire les prostituées sur les registres policiers. On a d’ailleurs créé pour cela le département de la police des moeurs.

Il existe deux situations :

  • la « fille à numéro », qui travaille dans une maison close. Aussitôt inscrite, elle sera prise en charge par la tenancière du bordel et n’en sortira plus que si elle est dûment accompagnée.
  • la fille « encartée » ou « libre », qui travaille en indépendante. Elle aussi est inscrite dans les registres de la police, mais elle officie chez elle.

Dans les deux cas, les filles ne sont plus en train de racoler dans la rue, et on va désormais pouvoir les surveiller. Elles seront soumises tous les 15 jours ou tous les mois à des examens gynéco par des médecins spécialisés afin de détecter si elles sont saines (et donc aptes à continuer le travail), ou bien s’il faut les retirer le temps de soigner les maladies dont elles peuvent contaminer leurs clients.

SOUMISES ET INSOUMISES : Ces prostituées légales, à numéro ou encartées, sont aussi appelées des « soumises ». À l’opposé, les « insoumises » représentent toutes les femmes qui continuent de se prostituer clandestinement. Pour elles, c’est chaud : si elles se font prendre, c’est la prison qui les attend pour quelques semaines ou quelques mois, ainsi qu’une amende.

Pour en savoir plus sur les différents types de prostituées (qu’elles soient légales ou non, permanentes ou occasionnelles), je vous renvoie à cet article, ici !

Registre de police anglais de l'époque victorienne montrant une jeune femme arrêtée et emprisonnée pour s'être prostituée illégalement
Dans ce registre policier de 1860, on trouve le nom d’une jeune femme exerçant le métier de lingère, et visiblement prise en flagrant délit de prostitution. Étant clandestine, elle a été condamnée à 1 mois de prison et 16 francs d’amende. La photo n’est évidemment pas une photo prise au poste de police, mais plutôt le genre de photo suggestive qui lui servait à attirer des clients.

Et pour se « désencarter » ?

Une fois fichée, c’est malheureusement extrêmement compliqué de faire marche arrière…

La mentalité du XIXème voit les prostituées comme des déviantes, des vicieuses qu’il faut à tout prix empêcher de fréquenter le reste de la société, de peur qu’elles les… contaminent. Décidément, je ne trouve pas d’autre mot !

La seule façon pour une prostituée de redevenir une femme honnête serait de se faire épouser – ce statut de femme mariée lui redonnerait ainsi une place légitime. Mais même avec un brave fiancé bien décidé à la sortir du bordel, les policiers sont toujours extrêmement réticents à relâcher dans la nature une femme qui s’est prostituée : d’abord parce qu’elle a le vice au corps et va donc forcément recommencer (n’est-ce pas ! puisqu’elle y est prédestinée !), ensuite parce qu’elle risque de remettre en circulation toutes les maladies vénériennes dont elle est forcément porteuse.

Bref, ce serait remettre une pomme pourrie dans le panier, et ça, les bons bourgeois, ils n’aiment vraiment pas ça…


Au commencement était… la dette

La servitude pour dettes

Mais alors, pourquoi elles ont commencé, ces filles ? Pourquoi aller se faire encarter, si c’est pour se retrouver coincées dans cette situation et ne plus pouvoir en sortir ?

Hé bien parce que, les pauvres, elles croient généralement qu’elles ne vont se prostituer que pendant une période limitée, juste de quoi gagner assez d’argent pour se sortir des ennuis. Il faut dire que faire des passes, ça rapporte énormément ! Pas mal plus que les salaires de misère d’une fille de cuisine (ici) ou d’une ouvrière ! Alors, c’est tentant…

C’est ça, la base du système des maisons closes : une fille s’endette pour X raisons (je raconte souvent, dans ce blog, à quel point la vie était précaire, en particulier pour les femmes, et en particulier pour les femmes seules), et une tenancière de bordel se propose de racheter sa dette. En échange, la fille se prostituera et l’argent ainsi gagné viendra rembourser ladite dette. Dès que l’ardoise sera effacée, la fille pourra quitter le bordel et reprendre sa vie (presque) comme si de rien n’était. Et, comme je disais, vu combien rapportent les passes, ça ne devrait être l’affaire que de quelques mois !

Ah… Combien de pauvres mômes sont tombées dans le piège…

Photo tirée du film "L'Apollonide, souvenirs de la maison close" (sorti en France en 2011)
L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Il se trouve que le fait de travailler directement pour rembourser (au lieu de le faire en donnant de l’argent ou des biens) s’appelle la « servitude pour dettes ». C’est assimilable à de l’esclavage ou du travail forcé, car la plupart du temps la dette est entretenue ad vitam eternam de sorte que la personne endettée n’arrive jamais à la rembourser et travaille inlassablement.

Dans les maisons closes, ça ne manquait pas : la tenancière faisait en sorte de facturer à la prostituée tout un tas d’extras et de pénalités, afin que la fille soit constamment en train de payer pour d’autres choses que pour son remboursement. Par exemple, une prostituée devra s’acquitter du loyer, de la nourriture et de ses produits de première nécessité (vêtements de tous les jours, cosmétiques, cigarettes, magazines…)(faut pas rêver : ses belles robes du soir ne lui sont que prêtées par la maison !). Elle va aussi payer les bouteilles qu’elle offre parfois à ses clients, et si elle brise quelque chose, se comporte mal avec un client ou une autre fille, la tenancière va en profiter pour lui filer tout un tas d’amendes et de punitions.

L’exploitation

Avec tout cet argent qui circule autour des prostituées, il n’y a pas que la tenancière du bordel qui se taille la grosse part : en réalité, tout le monde essaye de leur en soutirer le plus possible.

C’est notamment le cas de la « vendeuse à la toilette », sorte de marchande itinérante qui se déplace à domicile pour vendre des vêtements, des parfums, des cigarettes, etc. Comme les filles n’ont pas le droit de sortir, elles ne peuvent pas aller faire elles-mêmes du shopping et doivent se contenter des marchandises qu’on leur apporte. Et, étrangement, la vendeuse en profite pour leur faire payer ses produits deux fois plus cher que dans le commerce… Encore un grignotage qui n’aidera pas la fille à rembourser son dû !

C’est encore pire si la prostituée a un enfant (ou plusieurs) (je reparlerai dans un autre article de la contraception, des grossesses et des avortements). Ce dernier n’est jamais gardé au sein du bordel : dès qu’il est sevré, il est placé dans une famille d’accueil, et la mère va continuer de travailler pour payer la pension de l’enfant. Mais à l’époque, avec la difficulté de faire circuler l’information et l’alphabétisme très relatif des filles, la prostituée est rarement en contact direct avec son enfant. Elle doit s’en remettre à la tenancière ou à la famille d’accueil pour avoir de ses nouvelles, et c’est la porte ouverte à tous les abus : on peut lui faire croire qu’il est tombé malade, qu’il faut de l’argent pour les médicaments, ou bien exiger des frais plus élevés en menaçant de laisser le gamin à la rue si la mère ne paye pas…

Bref : on lui mange la laine sur le dos, et la dette ne se rembourse toujours pas…


En conclusion

À mesure que j’écris, j’ai des tonnes de sujets qui me reviennent en tête. Je vous parlerai au fur et à mesure de l’hygiène, de la contraception, du puritanisme et de la morale, de cette vision binaire des femmes « maman ou putain » qui date de cette époque et qu’on traîne encore aujourd’hui, des pratiques sexuelles, des types de bordels et de prostituées, des tenancières… J’ai de quoi faire !

Je vais beaucoup parler des bordels français. Il faut dire que c’est la France qui a, la première, instauré ce système de maisons closes et de filles inscrites auprès de la police, avant d’être ensuite progressivement imitée par les autres pays occidentaux.

Quand j’ai écrit Les filles de joie, dont l’histoire se déroule à Montréal vers 1890, je me suis renseignée sur les maisons closes à Paris, Londres, New York et Boston et le constat était le même partout : dans ce milieu, des femmes en difficulté, endettées ou vivant dans la misère, s’enferment volontairement dans des maisons closes, avec l’espoir de retrouver un jour leur liberté.

Mais c’est une chose qui n’arrivait à peu près jamais.

Photo tirée du film "L'Apollonide, souvenirs de la maison close" (sorti en France en 2011)
L’Apollonide, souvenirs de la maison close

SOURCES :
Wikipédia – Servitude pour dettes
Livre – Les maisons closes: 1830-1930, (Laure Adler)
Livre – De la prostitution dans la ville de Paris (A.J.B. Parent-Duchâtelet)
Wikipédia – Histoire de la prostitution en Occident
Wikipédia – Brigade de répression du proxénétisme

6 réponses à « La vie dans les maisons closes »

    1. Avec plaisir ! 🙂 Je vais continuer de raconter aussi plein d’autres trucs sur le XIXème, mais les maisons closes vont tranquillement trouver leur place dans ce blog 🙂

  1. Euh, il y a vraiment des gens qui pensent que la prostitution c’est glamour ? (et je dis ça, je ne savais même pas que ces femmes étaient séquestrées! Elles auraient mieux fait de choisir carrément la prison…)
    Cet article concerne aussi les maisons closes françaises du coup ?

    1. Disons que quand on montre ce genre de bordels dans les films ou les séries, c’est souvent avec un oeil un peu voyeur, en s’attardant sur les grandes fêtes, le sexy, le chic… On s’attarde sur les demi-mondaines, les belles « horizontales », on ne montre jamais le glauque, la violence, l’esclavage moderne, la misère… Mais j’aurai l’occasion de développer de tout ça 🙂

      Et oui, la majorité de mes recherches sont issues de sources françaises, donc c’est surtout des maisons closes françaises que je parle.

  2. bonjour Lise,
    tu évoques la série HARLOTS dont j’ai vu la saison 1 en replay.
    L’histoire se passe au 18ème siècle à Londres.
    Tout d’abord, il faut préciser que cette série a été écrite (dialogues et scenario), mise en scène et produite par des femmes. C’est ça qui a tout de suite attiré mon attention.
    Grand bien m’a pris !
    Comme tu en avais déjà parlé au sujet des règles, par exemple, voilà enfin une version féminine (et non pas féministe) d’un chapitre de l’histoire des femmes, vu par des femmes.
    J’avais aussi peur des éternelles scènes de sexe soi-disant indispensables quand on aborde le sujet. Il y en a très peu et plutôt suggérées.
    Force est mise sur les conditions de ces femmes, sur leur vie, leur(s) histoire(s)… et surtout l’aspect Humain.
    Si tu as l’occasion de le voir merci de partager ton avis avec nous.
    Merci pour tes précieux articles.

    1. Oh, merci pour tes précisions sur Harlots ! Tu me donnes sacrément envie de regarder cette série 🙂 Le fait qu’elle soit écrit par des femmes change forcément la donne (tout comme ça avait changé la donne pour Gentleman Jack, à mon avis).

      Dans les fictions, le sujet du bordels est délicat : difficile de ne pas montrer le sexe, puisque c’est la vie quotidienne des filles, mais on tombe généralement dans un voyeurisme assez facile et complaisant. C’est quelque chose auquel j’ai fait attention, quand j’ai écris ma trilogie, parce que je ne voulais pas tomber moi aussi dans ce genre de racolage.

      Promis, quand je l’aurai vu, je reviendrai en parler sur le blog 🙂

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