Une domestique toute particulière : la still room maid


- Époque georgienne, - Époque Régence, - Époque victorienne / mercredi, avril 17th, 2019

Comme je l’ai expliqué ici, la domesticité d’une maison fonctionne comme une entreprise : s’il s’agit d’une maison modeste (exemple au hasard : les Bennet… 😉 ), il y aura moins de domestiques et ils devront se répartir les tâches en faisant un peu de tout, alors que s’il s’agit d’une grande maison fastueuse (autre exemple au hasard : les Darcy… 😉 ) on pourra se permettre d’attribuer un domestique pour une fonction particulière.

Et dans les grandes maisons, justement, on trouvait la still room maid, qui avait des tâches bien spécialisées.


Pharmacie et droguerie au XIXème siècle

Difficile de traduire tel quel le mot still room maid, mais si je vous dis que still se traduit par “alambic”, ça devrait vous mettre sur la piste…

Still room de l'époque médiévale, qui sert d'herboristerie ou de laboratoire rustique
Still room médiévale (Rye Castle, Angleterre)

À une époque où les supermarchés n’existent pas et où il peut être compliqué de se rendre dans la moindre petite boutique, on fabrique chez soi la majorité des produits de consommation courante. Le DIY, c’était déjà tendance… 😉

Si on possède une grande maison et qu’on a les moyens d’y dédier une pièce entière, on aménage alors une still room, autrement dit une distillerie qui sert de laboratoire de chimie autant que d’herboristerie ou d’infirmerie. C’est là qu’on va produire, par exemple :

  • des potions, remèdes et onguents
  • des cosmétiques, lotions, parfums, produits d’hygiène
  • des extraits de végétaux (l’équivalent de nos huiles essentielles)
  • des savons, de la lessive, des encaustiques ou des cires
  • de l’encre pour écrire, des teintures en tous genres
  • des bougies et chandelles (j’en parle ici)

DÉTAIL : en Amérique du Nord, où la culture anglo-saxonne a été importée, les drugstores (= pharmacies) sont des still rooms modernes.

C’est dans une pharmacie qu’on se rend pour acheter des médicaments, bien sûr, mais aussi des cosmétiques et tout ce qui relève de la parapharmacie, du savon, du papier toilette ou des mouchoirs, de la lessive, des éponges et des produits pour le ménage, des piles électriques, de la cire à chaussures, des produits de première nécessité… Tandis qu’en France les pharmacies ont plutôt le monopole du médical, et ce sont les drogueries qui vendent le reste.

Le mot “drogue” (dans drugstore ou droguerie) est ici à prendre dans son sens le plus large, c’est à dire n’importe quel composé chimique provoquant un effet : ça peut donc être un médicament tout autant qu’une lotion, un savon, une teinture… ou un stupéfiant.


Un petit garde-manger spécialisé

Avec le temps, la still room perd un peu son côté “pharmacie à domicile”. Il faut dire que la science des apothicaires s’est développée, ce sont eux qui, désormais, fabriquent les remèdes pour se soigner.

En revanche, comme on y distille toujours les alcools, elle reste étroitement connectée avec la cuisine. On y produit ou conserve un certain nombre de d’aliments, tels que :

  • des alcools (liqueurs, vins ou bières faits maison)
  • des bocaux (fruits au sirop ou à l’alcool, légumes ou oeufs au vinaigre)
  • des confitures
  • des gâteaux (en particulier les gâteaux de fête, denses et alcoolisés, qui se conservent des semaines)
  • du thé, du café, du cacao
Still room de l'époque victorienne, installée près de la cuisine, où on prépare des confitures et des alcools
Still room victorienne (Cragside House, Angleterre)

Une servante dédiée : la still room maid

“The Chocolate Girl”, par Jean-Etienne Liotard (peintre suisse de la fin du XVIIIème). Cette jeune servante apportant une tasse de cacao est un bel exemple de ce que pouvait être une still room maid.

Si on possède une still room, c’est sûrement que la maison est grande et le train de vie élevé. Il y a donc de fortes chances pour qu’on puisse y assigner une domestique à temps plein : la still room maid.

Elle avait la charge de préparer le thé (voir ici le produit de luxe que c’était !), le café ou le cacao, et de fabriquer tous les produits que j’ai cités ci-dessus.

Cette domestique, généralement une jeune fille en apprentissage, était sous la responsabilité directe de l’intendante. Cela dit, il n’était pas impossible que la maîtresse de maison vienne aussi jeter un oeil sur la confection de certains produits délicats, comme les cosmétiques, pour donner ses instructions directement.

Cette vidéo décrit la vie quotidienne d’une still room maid à l’époque victorienne, mais la même chose s’appliquait déjà à l’époque de Jane Austen.

En conclusion

La nécessité de préparer soi-même ses remèdes et les produits de la vie courante ne date pas d’hier. C’est plutôt nous, à notre époque moderne, qui sommes un peu déconnectés à trouver si original le fait de fabriquer soi-même son dentifrice ou sa lessive, ou de soigner ses petits bobos avec des huiles essentielles.

La still room maid était une servante un peu à part : elle était proche de la cuisine sans être une cuisinière, proche des blanchisseuses et des bonnes pour qui elle préparait les produits de ménage et de lessive, et parfois en contact direct avec la maîtresse de maison pour qui elle confectionnait des cosmétiques et des remèdes, et à qui elle servait le thé.

Il ne s’agissait pas d’une jeune fille éduquée (comme la majorité des domestiques, elle était généralement issue du milieu rural ou de la classe ouvrière), n’empêche qu’elle apprenait sur le tas des rudiments de sciences. Et comme elle était en relation étroite avec l’intendante, qui la formait, il était assez commun qu’une still room maid, en prenant du galon, devienne intendante à son tour.

Tant qu’à n’être qu’une simple domestique, il me semble que ce poste-là devait être assez intéressant !

SOURCES :
Wikipedia – Still room
Wikipedia – Still room maid
Rye Castle, the stillroom in the tower
Housekeeper and housmaids. Females rule!

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2 réponses à « Une domestique toute particulière : la still room maid »

  1. En effet, il y avait un paquet de choses à faire, dans une maison, c’est assez passionnant de s’arrêter à tous ces détails 🙂

    Pour ce qui est de préparer le déjeuner (et surtout le thé, le café, le cacao), je pense que c’est lié au niveau de confiance que l’on doit placer dans une servante pour gérer ces produits “précieux”. Si le thé se conservait dans une boîte fermée à clé, c’est bien parce qu’on ne voulait pas en confier la responsabilité à la première venue (et il y avait pas mal de monde, en cuisine, donc autant d’occasions de chaparder). Techniquement, ça serait à l’intendante de préparer le thé pour ses maîtres, mais si elle a autre chose à faire elle délègue ça à la still room maid, qui est en quelque sorte son bras droit.

    Pour ce qui est de l’éducation, je voulais surtout souligner que ce n’est pas un pré-requis à l’embauche… On n’attend pas d’elle qu’elle sache à l’avance comme distiller des herbes médicinales ou fabriquer des teintures, car elle va apprendre ça sur le tas. Par contre, si elle ambitionne de devenir un jour intendante, il faudra impérativement qu’elle sache lire, écrire et compter (chose qui n’est pas nécessaire pour une cuisinière, une bonne ou une blanchisseuse). Encore un point qui la met un peu à part des autres domestiques…

  2. C etait super intéressant !! Je n avais jamais entendu parler de ce post. Il est étonnant de voir l étendu et la diversité de ses tâches sans qu il y est réellement de liens. Je pense au thé ou petit dej par exemple ! Pourquoi c est elle qui le fait et pas les filles de cuisine ? Qu est ce qui justifie cette distribution des taches ?
    Et c est vraiment étonnant de se dire qu elle n est pas « éduquée » alors qu on a l impression qu au contraire, elle en sait des choses !! Bon clairement elle en sait des choses de toutes façons 😉
    Merci pour cette découverte 😘

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