L’ordre de préséance en Angleterre


Belle époque, Époque georgienne, Époque Régence, Époque victorienne / mercredi, mai 26th, 2021

On va encore parler d’étiquette (parce que c’est fascinant… 😉 )

Quand un évènement public important a lieu et qu’il implique la présence de beaucoup de personnes, on organise son déroulement selon une certaine chorégraphie pour que ça ne soit pas le chaos (sinon, on imagine bien que tout le monde jouerait des coudes pour être au premier rang et voir ou se faire voir). Or, on ne se contente pas d’aligner les gens en rangs d’oignons pour le plaisir d’avoir de belles rangées : il faut que tout cela ait un sens, et en particulier que cela reflète les relations qui relient les individus les uns aux autres. Bref, il faut de l’étiquette, du protocole, un ordre de préséance…

« EN RANG D’OIGNONS » : certains pensent que cette expression viendrait du baron d’Ognon, qui était maître de cérémonie sous le règne de Henri II, au XVIe siècle, et qui était en charge d’établir le protocole lors des grands évènements. Être placé en rang d’Ognon signifierait donc être placés dans l’ordre souhaité par Ognon.

Cela dit, cette explication est contestée, car il semblerait qu’à l’époque du baron d’Ognon l’expression signifiait plutôt « s’intégrer à une compagnie où on n’a pas sa place » ou bien « prendre place dans une réunion où on n’est pas invité ». Une autre explication possible serait une déformation de la phrase « en rang d’union », ou encore une allusion aux oignons que les paysans avaient l’habitude d’attacher ensemble en les triant par tailles.


C’est quoi, un ordre de préséance ?

Le mot préséance apparaît dès le XVIe siècle et signifie « droit de s’asseoir, de prendre place, de siéger; place où l’on s’assied; ordre dans lequel on est assis ». Par conséquent, l’ordre de préséance désigne l’ordre dans lequel les gens arrivent, partent, marchent, sont assis, annoncés ou accueillis lors de cérémonies officielles, des réceptions, des dîners, ainsi que dans la documentation à leur sujet. Pendant une cérémonie, l’ordre de préséance se traduit notamment par la position spatiale respective des gens : les personnes les plus importantes sont placées plus en hauteur; à hauteur égale, l’avant prime sur l’arrière; sur une rangée, la droite est plus honorable que la gauche; dans un banquet ou dans une procession où le roi est placé au milieu, c’est la proximité par rapport à celui-ci qui compte plus que la position en avant… Bref. Des codes et des symboles, en veux-tu, en voilà.

On attribue un ordre de préséance aux gens dotés d’un statut particulier (membres de la royauté, de la noblesse, etc) ou d’une fonction qu’ils occupent (hauts fonctionnaires, dignitaires de l’Église, juges…). Ces règles de protocole évoluent avec le temps et sont mises par écrit dans des décrets ou des mandats officiels, pour qu’on s’y retrouve et que tout le monde ne soit pas tout le temps en train de contester la place qui leur a été attribuée.

Dans l’Angleterre médiévale, une certaine préséance existait déjà, car les lois anglo-saxonnes admettaient la différence de rang social entre les gens. Les choses se corsent encore lorsque l’Angleterre est conquise par Guillaume de Normandie à partir de 1066, puisqu’il y importera le protocole qui se pratiquait en France à la même époque. Mais il semblerait que c’est surtout sous l’Ancien Régime (du XVIe siècle jusqu’à la Révolution française) que ce protocole se durcit et s’ancre durablement dans les cours royales européennes : la hiérarchie sociale se précise – on a déjà parlé ici – et il faut déterminer qui se place où afin de représenter les degrés hiérarchiques entre les gens, et notamment entre le souverain et son entourage. Les règles de l’étiquette ne feront ensuite que se multiplier au fil du temps.


Aperçu simplifié de l’ordre de préséance dans l’aristocratie anglaise

Petites précisions

La préséance dont on va parler dans cet article s’applique aux membres de l’aristocratie. Cela dit il existait aussi une préséance de courtoisie, plus souple, qui s’appliquait aux gens non titrés (c’est pourquoi j’ai déjà dit ailleurs dans ce blog que lors d’un bal, d’un dîner mondain ou tout évènement social important, on met de l’avant les personnes qui sont socialement plus élevées par rapport au reste du groupe, nobles ou pas nobles).

L’ordre ci-dessous décrit l’organisation des hommes, mais vous pouvez partir du principe que si ces hommes sont mariés, leurs épouses les accompagnent en tenant le même rang (elles sont en quelque sorte « fusionnées » avec leur mari). En revanche, quand une personne détient un poste précis, le rang lié à cette fonction n’est pas partagé avec l’époux/épouse (ex : Grand Chancelier ou dame de compagnie de la Cour).

Pour les hommes ou les assemblées mixtes

On commence avec la famille royale et son entourage proche :

  1. Le souverain régnant (on va dire « roi » pour simplifier, mais on sait que ça pourrait être une reine)
  2. Le fils aîné du roi (et futur roi lui-même)
  3. Les filles du roi
  4. Les autres fils du roi
  5. Les frères du roi
  6. Les oncles du roi
  7. Les petits-fils du roi
  8. Les neveux du roi (issus des frères ou des soeurs du roi)
  9. L’archevêque de Canterbury, chef de l’Église anglicane
  10. Le Grand Chancelier, le Trésorier, le Chef du Cabinet Privé, le Garde du Petit-Sceau, le Grand Amiral, le Grand Intendant (on a parlé ici) et plusieurs autres hauts fonctionnaires de la Cour dont je vous passe les détails

Vient ensuite le reste de la noblesse. Notez que pour chaque titre, les nobles sont classés en fonction de leur ancienneté, c’est à dire la date de création de leur titre.

  1. Les ducs (selon leur ancienneté)
  2. Les marquis (selon leur ancienneté)
  3. Les fils aînés de ducs
  4. Les filles de ducs
  5. Les comtes (selon leur ancienneté)
  6. Les fils aînés de marquis
  7. Les filles de marquis
  8. Les fils cadets de ducs
  9. Les vicomtes (selon leur ancienneté)
  10. Les fils aînés de comtes
  11. Les filles de comtes
  12. Les fils cadets de marquis
  13. Les barons (selon leur ancienneté)
  14. Les fils aînés de vicomtes
  15. Les filles de vicomtes
  16. Les fils cadets de comtes
  17. Les fils aînés de barons
  18. … de nombreux autres titres de juges et de hauts fonctionnaires dont je vous passe les détails également
  19. Les fils cadets de vicomtes
  20. Les filles de barons
  21. Les fils cadets de barons
  22. Les dames de compagnie de la Cour
  23. Les baronets
  24. Les chevaliers
  25. Les écuyers

AÎNÉS vs CADETS : La distinction protocolaire entre les fils aînés et les fils cadets remonte à aussi loin que le XIVe siècle. Une fois encore, on constate que les cadets sont considérés avec moins d’égards que les autres : ils sont moins importants qu’un noble de deux rangs inférieurs, moins importants qu’un fils aîné d’un rang inférieur, et ils sont aussi moins importants que leurs propres soeurs, placées plus haut qu’eux ! On est bien dans une société articulée autour de l’héritier masculin unique, où l’aîné hérite de tout, la fille a de la valeur pour faire une alliance matrimoniale avantageuse avec une autre famille, et les cadets, eux, n’ont d’intérêt que pour remplacer leur frère au cas où celui-ci décède précocement…

(si le sujet vous intéresse, j’avais écrit il y a longtemps un article sur les jeunes hommes célibataires, le plus souvent des cadets, obligés de faire tous seuls leur chemin dans la vie puisqu’ils ne pouvaient pas compter sur un quelconque patrimoine. Voyez ici)

Les exceptions

Il n’y a jamais de règles sans des exceptions pour les contredire, n’est-ce pas ? Et il se trouve que l’ordre de préséance n’est pas immuable : il peut être modifié, à condition que le souverain officialise tout ça sous la forme d’un mandat spécial.

Ce fut notamment le cas pour les époux des reines, car vous remarquerez que dans l’ordre de préséance ci-dessus on n’a pas prévu de place pour le conjoint d’une souveraine (pour la simple et bonne raison qu’il y a quand même rarement eu des reines régnantes sur le trône d’Angleterre). Il a donc fallu gérer la situation au cas par cas, et c’est pourquoi on a obtenu ceci :

Léopold de Saxe-Cobourg-Saafeld (qui devint plus tard Leopold Ier, roi de Belgique)
  • En 1816, George III était toujours roi (mais dément), son fils George était Prince régent (en attendant de devenir George IV), et la fille de ce dernier, Charlotte, qui devait devenir reine d’Angleterre après son père (sauf qu’elle est morte en couches, j’ai raconté ça ici), était mariée à Léopold de Saxe-Cobourg-Saalfeld. À l’origine, Léopold était placé nettement plus bas dans l’ordre de préséance, mais comme il avait un rôle important dans la famille royale (tout le monde partait du principe qu’il deviendrait plus tard le consort de la reine), le Prince régent signa un mandat pour faire grimper son gendre en position 9, juste après les neveux du souverain.
  • En 1840, quand Victoria épousa Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, le Parlement assigna à ce dernier la préséance juste après sa femme. Albert passa donc en position 2, avant leur fils aîné Edouard, pourtant héritier de la couronne.
  • En 1952, rebelote avec le Prince Philip Mountbatten, époux de la reine Elizabeth II, qui obtint lui aussi la préséance juste après sa femme, et devant leur fils Charles.

Pour les femmes

Je disais plus haut que lorsque les évènements sont mixtes, l’épouse apparaît aux côtés de son époux et est traitée selon le même rang. Lorsque les femmes sont seules entre elles, on applique exactement le même ordre :

  • Si la femme est mariée, elle occupe le rang correspondant à celui de son mari. Si elle est mariée à un noble, mais qu’elle possède par ailleurs son propre titre de noblesse à elle (c’est rare, mais ça existe, on avait parlé ici), alors on appliquera en priorité la préséance liée à son mari.
  • Si elle n’est pas mariée, son rang est déterminé en fonction de sa naissance (les « filles de… » mentionnées ci-dessus). Notez au passage qu’une fille célibataire passe après l’épouse de son frère aîné, mais avant les épouses de ses frères cadets.
  • Si elle occupe un poste précis (par exemple : dame de compagnie de la Cour), c’est ce statut qui lui donnera une place dans l’ordre de préséance.

AU SUJET DES VEUVES ET DIVORCÉES : la veuve d’un noble conserve le rang de son époux, même après que celui-ci soit décédé. Cela signifie que dans le cas d’une ex-duchesse veuve, dont le fils est devenu duc avec une épouse devenue la nouvelle duchesse, l’ex-duchesse conserve son rang, qui sera supérieur à celui de sa belle-fille. Même chose pour une femme divorcée qui, en principe, conserve le rang qu’elle avait du temps de son mariage.

Dans les deux cas, ces femmes changeront de rang si jamais elles se remarient.

Aux tout débuts de ce blog, j’avais aussi parlé, à propos de Lady Catherine de Bourgh, de la courtoisie qui fait souligner le rang de naissance lorsque celui-ci est supérieur au rang d’épouse (Lady Catherine étant fille de comte, mais mariée à un chevalier non titré, on souligne dans son appellation le fait qu’elle soit fille de comte, voyez l’article ici).

En réalité, ce n’est pas de la courtoisie, c’est la simple application de l’ordre de préséance. La règle, c’est que n’importe quelle fille dont le père est duc/marquis/comte/vicomte/baron, et qui épouse un homme d’un rang inférieur au sien, va tenir ce nouveau rang aux côtés de son époux. Mais si jamais elle épouse un chevalier, ou un écuyer, voire un simple un roturier, qui sont non titrés, alors va lui accorder l’ordre de préséance correspondant à sa naissance, et non pas son mariage. Ça donne ce cas paradoxal : si un duc a deux filles, dont la première aurait épousé un comte et la seconde aurait épousé son prof d’équitation, ça signifie que cette dernière sera placée dans l’ordre de préséance AVANT sa soeur aînée, car elle conservera son titre de « fille de duc » alors que sa soeur aurait acquis celui de « comtesse ». Rigolo, non ?

Si vous ne connaissez pas la terrible Lady Catherine, lisez « Orgueil et préjugés » 😉

En conclusion

En France aussi, on était très bons pour établir un protocole solennel lors des grands évènements. La Révolution française a eu beau essayer de mettre toutes les couches sociales sur un pied d’égalité, aussitôt que Napoléon a commencé à bâtir son empire, il s’est employé à remettre en place toute l’étiquette et la préséance qui avaient cours lors des monarchies précédentes. C’est le décret napoléonien du 13 juillet 1804 qui relate tout ça, et qui fera autorité pendant tout le XIXe siècle (mais je n’ai pas réussi à mettre la main dessus, alors si vous le trouvez sur le web, envoyez-moi le lien, je serais très curieuse de comparer avec le Royaume-Uni !).

N’empêche… Toute ce protocole était un sacré casse-tête, et les faux pas devaient être assez courants, que ce soit par les domestiques, qui devaient aussi maîtriser toutes ces subtilités, ou par les nobles eux-mêmes. D’autant plus qu’ils changeaient régulièrement de statut (à la suite d’un mariage, d’un héritage, du décès d’un proche). Un de vos amis pouvait se trouver à telle place dans l’ordre de préséance, et quand vous le revoyez trois mois plus tard tout a changé, il ne porte plus le même titre et vous devez vous adresser à lui différemment… De quoi en perdre son latin, c’est sûr !

SOURCES :
Order of precedence in England and Wales
Table of precedence for women (1818)
Wikipédia – Ordre de préséance en France
Wikipédia – Ordre de préséance au Royaume-Uni
Wikitionnaire – En rang d’oignons
Expression.fr : en rang d’oignons

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