Des clochettes pour appeler les domestiques


Belle époque, Époque Régence, Époque victorienne / mercredi, juin 2nd, 2021

Il y a deux jours, j’ai visité le musée Colby-Curtis, à Stanstead, dans le sud du Québec. C’est une maison victorienne qui a appartenu à des notables de la ville dans la deuxième moitié du XIXe, et qui a été conservée telle quelle, avec tout son mobilier et ses objets anciens.

Parmi eux, j’ai découvert un système pour appeler les domestiques que je n’avais encore jamais vu dans une maison comme ça, et ça m’a rappelé que je voulais aborder ce sujet depuis bien longtemps. Alors voilà, c’est pour aujourd’hui ! 🙂

HÉ OUI, je suis actuellement en roadtrip à temps plein à travers le Québec (en attendant que les mesures sanitaires me permettent d’explorer le reste du Canada et des USA). Vous pouvez suivre mes pérégrinations de vanlifeuse sur ma bébé-chaîne YouTube, Écrire sur la route. 🙂


Appeler ses domestiques, un besoin relativement nouveau

À l’époque médiévale, nul besoin de s’égosiller pour indiquer à un serviteur qu’on a besoin de lui : un château ou un manoir (voyez la différence ici), est construit comme une grande maison, articulée autour de quelques pièces principales qui servent un peu à tout, et où maîtres et domestiques évoluent ensemble, de sorte que les seconds ne sont jamais bien loin des premiers. Parfois, une partie de la pièce principale est simplement divisée par des écrans ou des parois derrière lesquelles se tiennent les serviteurs, pendant que les maîtres font leur vie de l’autre côté.

Avec le temps, les choses changent : les bâtiments s’agrandissent toujours plus, les pièces se spécialisent (une pour recevoir, une pour manger, une pour cuisiner, une pour dormir…) et le nombre de domestiques augmente lui aussi en conséquence afin de faire tourner tout ça. Mais ils sont relégués à l’arrière plan, car on ne veut pas les voir (ou alors seulement quelques minutes, pour épater les invités en leur montrant qu’on en a beaucoup). Au quotidien, un bon domestique est d’abord un domestique invisible et inaudible (les seuls visibles étant les valets de pied décoratifs dont on a parlé ici, mais qui, eux aussi, doivent se faire oublier même quand ils se tiennent juste à côté de vous). C’est flagrant dans l’architecture victorienne, à partir de 1830-40, où on construit des maisons littéralement séparées en deux, avec le logis des maîtres d’une part et les pièces de service des domestiques d’autre part. Les deux espaces ne communiquent que par de rares portes, discrètes, dérobées, et parfois capitonnées afin d’étouffer les bruits de ceux qui travaillent derrière.

De plus, comme l’écart se creuse toujours plus entre ceux qui se font servir et ceux servent, on assiste parfois à des situations absurdes où le maître en question ne fait plus rien de ses dix doigts et s’en remet constamment à son domestique pour lui servir un verre, remettre une bûche dans la cheminée, allumer une bougie, chercher à sa place les lunettes qu’il vient d’égarer, se faire apporter un livre qui se trouve dans la pièce d’à côté, etc. C’est en grande partie une question de démontrer son pouvoir (« Je te paye pour me servir, alors sers-moi, même si j’aurais très bien pu faire ça moi-même »), mais parfois c’est le maître qui ne sait tout simplement pas comment exécuter certains gestes, même les plus simples, tellement il est déconnecté de la vie pratique et domestique. En lisant le livre de Lucy Lethbridge, Servants: a downstairs view of twentieth-century Britain, je suis par exemple tombée de ma chaise avec cette anecdote de l’époque édouardienne :

Lord Curzon, dont l’intelligence était pourtant considérée comme l’une des gloires de l’Empire, fut tellement déconcerté par le défi qui consistait à ouvrir une fenêtre dans la chambre de la country house où il séjournait – aucun serviteur n’étant disponible si tard le soir -, qu’il prit simplement une bûche dans le foyer et brisa la vitre.

Nous voilà donc, au XIXe, avec des maîtres qui ne veulent pas avoir leurs domestiques dans les pattes, mais qui ont quand même besoin de les appeler à tout instant, vu qu’ils s’en sont rendus dépendants…

Ça tombe bien, on est à une époque où la technologie avance, et où les inventions ne manquent pas.


Exemples de systèmes pour appeler les serviteurs

La clochette de table

Une clochette posée sur une table, à portée de la main, voilà un système qui fonctionne parfaitement bien. Mais ça oblige le domestique à rester pas trop loin, alors pour ce qui est de lui donner la liberté de vaquer à ses occupations, c’est raté.

Malgré tout, ça reste la base. Et puis, même s’il s’agit d’un objet tout simple, on peut toujours le transformer en un accessoire luxueux – ça fait chic, sur la table…

De gauche à droite : 1/ clochette de table du XVIe siècle en bronze, 2/ fin du XVIIIe en laiton, 3/ milieu du XIXe en bronze doré et nacre, 4/ fin du XIXe en argent

Les sonnettes câblées

Dès les années 1720 à 1740 environ, en Angleterre, on invente un système de clochettes activées par des fils tendus tout au long de la maison, passant à l’intérieur de tuyaux de cuivre, et reliés par des leviers et des poulies. Un maître qui se tient dans une des pièces de la maison va, en tirant sur un câble, actionner une clochette placée beaucoup plus loin, dans les quartiers des domestiques. On va alors tendre un câble différent pour chaque pièce de la maison, puis les ramener tous ensemble à un même endroit, et c’est ainsi qu’apparaît le panneau de sonnettes que les spectateurs de Downton Abbey connaissent bien, où chacune est identifiée par la pièce correspondante, afin de savoir d’où on appelle.

Notez que ces clochettes sont montées sur des ressorts (les lanières de métal enroulé). Cela permet de n’actionner le câble qu’une seule fois, d’un coup sec, et cela fera quand même retentir le petit battant de la clochette pendant plusieurs secondes, afin de créer une sonnerie qui attirera mieux l’attention des domestiques.

Dans cette photo du panneau des sonnettes de Beaulieu Palace House, on voit distinctement les câbles qui actionnent chaque clochette (photo de davidgsteadman). Ce n’est pas toujours le cas, parfois ils étaient cachés en arrière du panneau.
Panneau des sonnettes de Downton Abbey, installé dans le hall des domestiques

Il existait plusieurs manière d’activer ce genre de système. Au début, on utilisait surtout le fameux cordon de sonnette, qui pouvait – comme toujours – être très beau et ouvragé puisqu’il était intégré à la décoration de la pièce, mais par la suite on a aussi vu arriver des boutons à tirer ou des leviers à faire tourner, qui produisaient le même effet. La plupart du temps, on les installait au mur près de la cheminée, puisque c’est là où se tenaient les gens.

Un cordon de sonnette (ici sous la forme d’un ruban avec un anneau), un levier, et une poignée à tirer semblable à un bouton de porte
La compagnie s’affole du fait qu’une dame se soit levée pour tirer la sonnette, caricature de James Gillray (1805). Non seulement les gentlemans ne font rien sans appeler un serviteur, mais en plus ils doivent veiller à ce que les dames ne se fatiguent pas trop non plus… 😉

Le tube acoustique

Perso, j’ai découvert ce système au musée Colby-Curtis. Il est bien connu des marins, qui l’utilisaient déjà couramment sur les bateaux, mais j’ignorais qu’il était aussi utilisé dans les maisons.

Il s’agit d’un tube en métal qui permet de communiquer directement : le tube contient un sifflet, afin d’attirer l’attention, après quoi on peut entendre et parler dedans. Cela simplifie la vie des domestiques, qui n’ont plus à se déplacer juste pour prendre leurs ordres. Inventé vers la fin du XVIIIe, ce système a été très populaire dans les maisons bourgeoises de la seconde moitié du XIXe, et a aussi été utilisé dans les voitures, pour faire communiquer les passagers avec leur chauffeur lorsqu’ils étaient dans des compartiments séparés.

À gauche, le tube acoustique d’un bateau brise-glace (1933). À droite, le tube acoustique de la maison Colby-Curtis, installé le long de la porte de la cuisine et qui comporte un sifflet (fin du XIXe).

Différents systèmes électriques

Avec l’arrivée de l’électricité, à la fin du XIXe siècle, les panneaux de sonnettes se perfectionnent : plutôt que d’être activés de façon mécanique, ils le sont maintenant de façon électrique. Cela dit, le principe reste le même (et nécessite quand même toujours de faire courir des fils dans la maison pour faire circuler l’impulsion électrique qui déclenchera la sonnerie).

Un panneau électrique, très similaire aux sonnettes câblées vues plus haut

On voit aussi arriver, avec l’invention du téléphone dans les années 1880, les premiers interphones : certaines grandes maisons se font installer un système téléphonique privé, pour permettre aux maîtres et aux domestiques de communiquer. Plus tard, ces systèmes se transformeront en de véritables petits standards en se connectant aussi aux lignes téléphoniques externes, et en permettant de réacheminer un appel extérieur sur n’importe quel téléphone de la maison.

LA SONNETTE DE MAJORDOME : comme les fils électriques ont l’avantage d’être malléables et discrets, on peut désormais installer des boutons de sonnette à peu près où on veut, incluant… dans le sol.

La sonnette de majordome est un bouton électrique fixé dans le plancher (typiquement sous une table de salle à manger) et que le maître actionne l’air de rien, du bout du pied, pour appeler ledit majordome. Pratique, quand on a des invités à divertir et qu’on ne veut pas s’interrompre dans sa conversation !

Sonnettes de majordome, composées d’une plaque vissée dans le plancher avec un bouton central relié à un fil électrique, et d’une sorte de rosette par dessus sur laquelle on appuie avec le pied

En conclusion

Quand de nouvelles technologies apparaissent, les précédentes ne sont pas abandonnées pour autant. Elles cohabitent, en fonction des besoins et des envies, et selon qu’on prenait ou pas le temps et les moyens de rénover la maison pour y installer un système plus moderne.

Lady Violet ? Utiliser une de ces horribles machines électriques ? Jamais !

Sans compter que c’est aussi une question de goûts : certaines personnes trouvaient plus élégant de continuer à utiliser une clochette de table plutôt que de se lever pour tirer sur un cordon ou actionner un levier.

Au final, cette séparation physique entre les maîtres et les serviteurs, avec entre les deux un système de communication, a fait que les premiers ont pu récupérer leur intimité (ils n’avaient plus besoin d’avoir des domestiques présents en permanence autour d’eux), tandis que les seconds pouvaient vaquer à leurs diverses tâches quotidiennes en attendant qu’on les appelle. Bon, après, c’est bien beau de disposer de tous ces mécanismes sophistiqués, encore faut-il que les domestiques aient envie de répondre…

« Oh, ils n’auront qu’à re-sonner… », caricature de George Cruikshank (1841) montrant un valet bien au chaud près du feu et peu pressé de répondre à la clochette qui s’agite

Il semblerait en effet que le délai de réponse d’un serviteur quand on l’appelle soit un motif de plainte récurrent chez les employeurs, qui trouvent que c’est toujours trop long… Cela dit, comme ils sont – on l’a vu – pas mal déconnectés de ce qu’est la vie et le travail de leurs domestiques, ils ne se rendent probablement pas compte que ces derniers ont aussi d’autres chats à fouetter que de se faire déranger toutes les 10 minutes pour des motifs futiles ! 😉

Ah là là… L’éternelle oppositon entre les servis et les servants…

SOURCES :
Did you ring, sir? Country house communication through the ages
Brief History of the Bell Pull
Call of the Bell Pull
The smart home of 1895: Dumbwaiters, servant call systems, and milk receivers
YouTube – Campbell House Call Bells
YouTube – Minutes in the museum 4 – Electric Servants’ Bell System of Urrbrae House
Wikipedia – Bell pull
Wikipedia – Bell hanger
Wikipédia – Tube acoustique
Pinterest – Servants bells
The Elegance of Bell Pulls

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