C’est quoi, au juste, un valet de pied ?


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, avril 21st, 2021

À l’origine, un valet de pied était un serviteur qui courait aux côtés de l’attelage d’un aristocrate pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’obstacles sur le chemin, ou bien qui courait en avant pour préparer le lieu de destination à accueillir l’arrivée dudit aristocrate.

Avec le temps, ce valet-coureur-de-fond est devenu celui qui sert son maître à table, tout en conservant son côté athlétique, qui présente bien et qui fait bonne impression sur les amis et visiteurs. Un domestique aussi esthétique qu’utile, en somme !

ATTENTION, valet de pied et valet de chambre, ce n’est pas la même chose. Je vous renvoie ici pour la distinction entre les deux.


Premier, second, troisième valet de pied ?

Dans la saison 3 de Downton Abbey, Carson est majordome, Thomas Barrow est premier valet de pied, Jimmy Kent est second, et Alfred Nugent est troisième (je crois… 😉 )

Nos amis britanniques ont un vocabulaire très étendu pour dénommer chaque poste de domestique, en particulier pour les grandes maisons où les serviteurs étaient nombreux et où ils étaient organisés selon une hiérarchie complexe (dont j’ai fait un résumé ici). Nous, on se contente en général de les appeler des valets de pied, ou des laquais, mais eux y ajoutent en plus une distinction de rang.

Le premier valet accède à des responsabilités plus importantes, un meilleur salaire et un rang supérieur – il est le bras droit du majordome. Ça signifie que s’il s’agit d’un truc aussi peu glorieux que d’aller porter son thé à l’intendante ou bien de servir à la table des enfants, on relègue ça au deuxième ou troisième valet. On est premier, second ou troisième valet de pied en fonction de son expérience et de son ancienneté dans la maison, mais les tâches sont sensiblement les mêmes. Le premier aura le privilège de s’occuper de ce qui est moins pénible à faire, et laissera le reste aux suivants, voilà tout.


La livrée : culotte et perruque poudrée ?

Livrée (1915)

Au contraire de l’armée de serviteurs invisibles qui travaillent en coulisses, le valet de pied est un domestique visible, qui évolue au contact de la famille et des invités. Comme il fait partie du décor, on aime qu’il ait une belle apparence, qu’il soit grand, bien fait, joli garçon, avec de la prestance et des manières. Et pour qu’on l’identifie bien en tant que serviteur, on lui fait porter un uniforme, aussi élégant que possible pour convenir au faste de la famille : la livrée. Le valet en a généralement deux par an, qui lui sont fournies par ses maîtres (mais sont déduites de son salaire, comme je l’avais précisé ici) (et s’il quitte son poste moins de 6 mois après les avoir reçues, il ne pourra pas les emporter avec lui !).

Quant à la coiffure et au style…

J’ai déjà parlé sur ce blog des perruques blanches (ici) et du retour aux cheveux naturels à l’époque napoléonienne/Régence (ici). Vous savez donc que les Français ont cessé de porter la perruque au moment de la Révolution française, et que les Anglais ont cessé de le faire 10 ou 20 ans plus tard, pour laisser place à la mode des dandys initiée par Beau Brummell (ici), avec costume sombre et cheveux naturels courts.

Or, il suffit de regarder n’importe quel film ou série télé qui se passe plus tard au XIXe siècle pour constater que les valets continuent d’être affublés d’une perruque et d’une livrée colorée avec culotte et bas de soie, alors que la mode masculine n’a plus rien à voir.

Scène du film Orgueil et préjugés, dont l’histoire se déroule vers 1810. Les maîtres sont vêtus à la dernière mode, et les domestiques sont encore « à l’ancienne » (je me demande pourquoi j’ai pris cet exemple-là pour illustrer, tiens… 😉 )

Ce n’est pas une erreur : on a effectivement continué de faire porter aux domestiques des livrées d’inspiration baroque tout au long du XIXe, parce qu’on trouvait ça joli. Bien sûr, la mode a évolué, et petit à petit les valets se sont mis à porter des smokings noirs, mais on trouvait encore occasionnellement ce genre de livrées baroques jusqu’au début du XXe.

Au fait ! Je ne vous ai pas dit qu’un des critères de beauté recherché chez les valets, c’était d’avoir de beaux mollets, qui présentent bien dans leurs petits bas de soie ? 😉

À gauche, un valet de pied en smoking (1905), et à droite, un valet de pied en livrée baroque (1920)

Les responsabilités d’un valet de pied

Un valet assure différentes tâches dans les pièces de réception, c’est à dire auprès des maîtres, et d’autres plus salissantes qu’il effectue dans les communs. Il a donc une livrée pour son service, mais aussi des habits de travail, et il se change dans la journée en fonction de ce qu’il a à faire.

Dans les pièces de réception

Valet de pied annonçant l’arrivée de deux dames à une réception, par John Leech (1858)
  • Dresser la table
  • Sonner l’heure des repas
  • Apporter les plats, les vins, et servir à table
  • Apporter les repas sur un plateau si les maîtres souhaitent manger dans leur chambre
  • Répondre à la cloche dès qu’un maître appelle
  • Effectuer pour ses maîtres des courses ou des achats à l’extérieur
  • Porter des messages
  • Répondre à la porte et introduire – ou pas – les visiteurs
  • Préparer les pièces pour les diverses activités des maîtres (allumer les foyers, sortir les tables de jeux…)
  • Gérer le vestiaire
  • Agir comme valet de chambre auprès des fils de la famille, ou des invités (exactement comme la bonne qui peut tenir le rôle d’une femme de chambre au besoin, on en avait parlé ici)
  • Ouvrir ou fermer les portes, fenêtres, volets au début et en fin de journée

Techniquement, c’est la bonne qui fait le ménage des pièces de réception, mais c’est la responsabilité du valet de pied de s’assurer que tout est bien rangé et prêt pour accueillir les maîtres. Il donnera donc chaque jour un coup de chiffon ou de balai.

EN PASSANT : répondre à la porte est un exercice plus délicat qu’il n’y paraît. Le valet doit identifier le visiteur qui se présente, et considérer s’il doit l’introduire auprès de son maître (ex : un ami de la famille, un notable ou un dignitaire important), ou si au contraire il s’agit d’un indésirable qu’il faut envoyer balader (ex : un commerçant venu réclamer paiement d’une facture).

Si c’est une personne à introduire, le valet utilisera la carte de visite fournie par le visiteur (on a déjà parlé des cartes et du protocole des visites de courtoisie, voyez tout ça ici). Il mettra de préférence des gants blancs pour manipuler la carte, car on considère que c’est un objet noble, qui est littéralement l’incarnation du visiteur. Donc, respect.

Dans les communs

Valet de pied faisant une provision de charbon (source inconnue)
  • Nettoyer les bottes et souliers, brosser les manteaux (bref, enlever la boue)
  • Nettoyer les couteaux et couverts
  • Nettoyer l’argenterie
  • Nettoyer les verres
  • Entretenir et alimenter les lampes à huile
  • Assister le majordome

Un valet de rang inférieur va également se charger des tâches physiques et salissantes :

  • Transporter l’eau pour la toilette ou le bain des maîtres
  • Transporter le bois ou le charbon
  • Transporter les bagages des maîtres
  • Réceptionner et ouvrir les livraisons de marchandises
  • Ranger et balayer le porche, la cour intérieure
  • Aider à nettoyer les chambres (retourner les matelas, décrocher les rideaux…)
  • Casser et apporter de la glace pour les besoins de la cuisine
  • Effectuer tout ce qui demande « des bras d’homme »

UNE HISTOIRE DE PLONGE : quand il s’agit de laver la vaisselle, on ne confie pas tout à tout le monde ! Un valet de pied lavera ce qui est en argent (plats, couverts, ustensiles) ainsi que les assiettes, les verres et le cristal. Mais pas la porcelaine fine, ça, c’est une bonne qui s’en charge – allez savoir pourquoi. Quant à la fille de cuisine, elle s’occupe de laver les chaudrons et la vaisselle des domestiques, mais ne touche pas à celle des maîtres (elle est trop junior et mal dégrossie pour ça, elle risquerait de casser quelque chose…).

En conclusion

J’ai souvent lu qu’à l’époque victorienne, on disait à propos des enfants :

On veut les voir, mais pas les entendre.

Pour les valets de pied, c’est exactement pareil. Ils doivent être beaux à regarder et efficaces dans leur travail, mais aussi d’une discrétion absolue, en parlant aux maîtres le moins possible. Un valet n’est pas un majordome (qui, lui, a une relation beaucoup plus privilégiée avec les maîtres), et si jamais, pendant qu’il sert le repas, un des invités sort une bonne blague qui fait rire toute la tablée, le valet n’est pas supposé réagir.

Reste que par rapport aux autres serviteurs, il faisait partie des domestiques « supérieurs ». Si on avait la chance de tomber dans une maison avec beaucoup d’autres valets pour se répartir les tâches ingrates, c’était un poste plutôt enviable en comparaison du reste de la hiérarchie.

SOURCES :
Livre : Mrs Beeton’s Book of Household Management par Isabella Beeton (1861)
Wikipedia – Footman
Footmen: Male Servants in The Regency Era
What Is A Footman And What Were The Duties Of Footmen?
The footman and his duties
Generally recognized duties of the footman
Livery – How to Dress Like a Servant (and how to avoid dressing like the butler)

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