Puces et punaises : quand ça gratte, ça gratte !…


Époque georgienne, Époque Régence, Époque victorienne / mercredi, avril 14th, 2021

Vous avez déjà eu des punaises de lit ? Moi, oui, il y a quelques années. Quand on vit en ville, où toutes les habitations sont collées les unes aux autres, il suffit d’avoir un voisin envahi par les punaises pour que, en les abreuvant de répulsif chez lui, il les fasse fuir… chez vous ! Et après, c’est l’enfer chaque nuit, jusqu’à ce que les exterminateurs viennent à votre secours.

Les détails triviaux de la vie quotidienne, c’est ce qui, personnellement, m’amuse et m’intrigue le plus quand on parle d’Histoire. Ces saletés de punaises existent depuis des millénaires, alors comment faisaient les gens pour s’en débarrasser, avant l’invention des insecticides contemporains ?


Puce ou punaise ?

Deux bestioles, un fléau

Aujourd’hui encore, il arrive qu’on se mélange les pinceaux pour distinguer ces deux bêtes, et il semblerait que par le passé ça ait été le cas aussi. On parle d’un insecte piqueur, une vermine qui mène la vie dure aux humains et dont il est difficile de se débarrasser, mais comme vous le verrez un peu plus loin, il est parfois fait mention de puce alors qu’il est en réalité question de punaise, et vice-versa.

Cela dit, il s’agit bel et bien de deux insectes distincts :

  • la puce, qui saute, qui est diurne, qui vit en permanence sur son hôte, qui aime en particulier les animaux à fourrure (et s’en prend aux humains de temps en temps)
  • la punaise, qui ne saute pas – mais qui court sacrément vite, par contre ! -, qui vit cachée dans les recoins et qui sort la nuit pour s’en prendre aux humains (elle n’est pas contre s’attaquer à un animal de compagnie, mais c’est nettement plus rare)

La couleur « puce »

Depuis toujours, les humains ont dû composer avec les invasions de punaises venues les manger tout crus dans leur sommeil. C’est particulièrement vrai dans les agglomérations, où les punaises sont plus nombreuses puisque leurs hôtes – nous ! – sont eux aussi plus nombreux et faciles d’accès.

Contrairement à une idée reçue, avoir des punaises chez soi n’est pas en lien avec un problème d’hygiène, mais bien de concentration de population, avec des gens qui se déplacent et transportent les punaises d’un endroit à un autre, et des appartements collés les uns aux autres qui font que les punaises passent facilement chez le voisin. Ce qui fait que toutes les classes sociales étaient touchées, et que même lorsqu’on était un grand aristocrate vivant dans le plus grand luxe, on pouvait subir les affres de ces sales bêtes.

C’est pourquoi je ne peux pas m’empêcher de vous partager l’anecdote d’une reine Marie-Antoinette se présentant à la cour dans un nouvelle robe, d’une belle teinte brun-rouge. Extrait de la Gazette anecdotique (1892) :

Couleur « puce » : un marron tirant sur le rouge ou le violet, qui évoque une puce ou une punaise après son repas

Durant l’été de 1775, la reine ayant choisi une robe de taffetas d’une couleur brune, le roi en l’apercevant, s’écria en riant :
— C’est couleur de puce.
Immédiatement le mot fit fortune et les dames de la cour, puis les bourgeoises de la ville, voulurent posséder des taffetas puce. Les hommes ne tardèrent pas à adopter la même couleur.
Les marchands d’étoffes concentrèrent leurs efforts sur cette couleur et à l’ouverture de l’hiver, ils exposèrent des étoffes « jeune puce », « vieille puce » et ces nuances se subdivisèrent en ventre, dos, cuisse et tête de puce ; il y eut même la couleur « puce royale ». »

Visiblement, Louis XVI aussi a déjà eu des punaises dans son lit…

Jolie femme en circassienne de gaze d’Italie puce, Galerie des Modes et Costumes français (1778)

Chasser la nuit

Quand on se réveille en pleine nuit parce qu’on est en train de se faire bouffer, la seule chose à faire est d’allumer la lumière et de partir à la chasse… Une punaise, ça court vite, mais si on la voit, on peut l’attraper à mains nues et l’écrabouiller entre ses doigts, ou la faire cramer à la flamme de la bougie (pas de pitié pour ces sales bêtes !). Si on trouve ça trop dégoûtant, on peut essayer de les attraper avec une pince, mais je doute un peu de l’efficacité de la manoeuvre…

Pour vous faire une idée de ce que ça pouvait être, je vous recommande chaudement d’aller lire l’article de Savoirs d’Histoire au sujet d’une voyageuse anglaise traversant la France d’auberge en auberge, et racontant ses nuits infernales dans des lits pleins de vermine. Elle s’appelait Mrs. Cradock (un nom prédestiné, n’est-ce pas !), et c’est le genre de témoignage que je trouve absolument savoureux. En voici un aperçu, vous irez lire le reste sur Les tribulations (crasseuses) de Miss Cradock dans la France du XVIIIe siècle :

« Je partageai ma chambre, servant aussi de salle à manger, avec ma femme de chambre, mais, hélas ni l’une, ni l’autre, nous ne pûmes goûter un repos complet nos lits fourmillaient de punaises, et nous en tuâmes jusqu’à soixante-quatre. »

« Je me couchai sur et non dans le lit, d’où me chassèrent les puces et les punaises, et passai le reste de ma nuit sur deux chaises. »

Et pour illustrer le tout :

Piqûres de puces, ou le chanteur de ballade, artiste inconnu (1818)
« Mon Dieu, qu’est-ce qui fait tant piquer les puces ?
Je ne leur ai pourtant jamais fait de mal
Au début, elles venaient par deux ou trois
Mais à présent, c’est un véritable essaim ! »
Vieille fille cherchant une puce, par Thomas Rowlandson (1794)
Amusement d’été : la chasse aux punaises, par Thomas Rowlandson (vers 1800)

Chasser le jour

Vous aurez remarqué que ci-dessus, on nous parlait de puces alors qu’il s’agissait de punaises de lit attaquant la nuit. Quand je vous disais qu’il y avait une confusion…

Ceci dit, dans la journée aussi on peut se faire piquer. Dans ce cas, il peut très bien s’agir encore d’une punaise de lit qui s’est faufilée dans les vêtements (elles fuient la lumière mais peuvent piquer en journée sous les tissus, j’en témoigne personnellement… 😉 ), ou alors c’est une puce sauteuse récupérée d’après un animal à fourrure. Dans les deux cas, c’est la galère, il faut fouiller pour trouver la bête.

La puce, par François-Antoine Aveline (vers 1770)

Le piège à puces

Pour se protéger, on peut aussi s’équiper d’un petit accessoire qui a toute sa place dans ma collection virtuelle d’objets chelous (voyez ici), j’ai nommé : le piège à puces ! Ok, je déborde du XIXe siècle, puisque cet objet était plutôt utilisé au XVIIe et XVIIIe, mais c’est tellement joli et curieux que je n’allais pas vous en priver ! 😉

Le principe est de porter sur soi (autour de son cou, dans les plis de ses vêtements, voire même sous sa perruque) un petit objet perforé, dont les parois intérieures ont été enduites d’une substance collante (miel, graisse…), et à l’intérieur duquel on glisse un petit linge imprégné d’un peu de sang. On imagine que la puce/punaise, attirée par l’odeur du sang, va entrer à l’intérieur et rester collée.

Mais plus qu’un objet utilitaire (dont on peut douter de l’efficacité), c’était avant tout un accessoire de mode, sculptés dans de l’ivoire ou des coquilles de noix exotiques, et destiné aux très riches. Il avait aussi une valeur purement symbolique, puisqu’on trouvait très romantique l’idée qu’un homme se fasse offrir par son amante un piège contenant une puce – réelle ou imaginaire – qui lui aurait sucé un peu de sang : le preu chevalier pouvait alors emporter avec lui un souvenir du corps de sa belle…

Pièges à puce en forme de noix, à glisser dans une poche
Pièges à puce en forme de tubes, à suspendre à son cou

Les insecticides et autres traitements

Évidemment, on fait aussi bien d’autres choses pour tenter d’enrayer l’infestation des punaises de lit.

À titre préventif (ça faisait partie du grand nettoyage de printemps et d’automne), on nettoie régulièrement les chambres, on change les draps, on change le matelas, et on enduit les montants des lits avec divers produits insecticides, comme par exemple la pyréthrine, ou bien un mélange de térébenthine et de sel, ou encore un mélange d’eau de vie, térébenthine et camphre. Et si on commence à se faire envahir de petites bêtes, alors on nettoie de fond en comble pendant plusieurs jours/semaines d’affilée, on enfume la chambre en y faisant brûler du souffre et du piment d’Inde (et en calfeutrant la porte pour ne pas asphyxier le reste de la maison !), ou encore on fait appel à un exterminateur professionnel.

Mais dans les auberges, les hôpitaux, ou pire les workhouses (dont on a parlé ici), c’est loin d’être simple. Il y a trop de monde de passage, et trop d’occasions que l’un d’eux ramène de nouvelles bestioles avec lui, et réinfeste les lieux. C’est une lutte sans fin…

MARCHÉ AU PUCES : à la fin du XIXe, le marché parisien de Saint-Ouen vendait des vêtements de seconde main, susceptibles de transporter des puces/punaises. C’est de là qu’est née l’expression « marché aux puces » pour désigner une broquante.


En conclusion

Pour avoir plusieurs fois fait la chasse aux punaises en pleine nuit, entre les draps, en allumant tout grand la lumière, incapable de me recoucher sans en avoir tué au moins une de crainte qu’elle ne me repique une fois la lumière éteinte (ce qui ne manquait jamais d’arriver), j’ai toute la compassion du monde face aux nuits insupportables qu’ont passé tous ces gens avant nous. Non seulement on ne dort pas, mais on endure ensuite les piqûres qui démangent pendant des jours, et ça ne finit jamais tant et aussi longtemps que la chambre n’a pas été entièrement vidée de ses parasites ! Yark ! Ça me gratte rien que d’y penser !

Et vous, vous avez déjà dormi avec des punaises ?

Éleveurs de punaises de lit durant une nuit de canicule, par Thomas Rowlandson (1812)

SOURCES :
Les tribulations crasseuses de Miss Cradock dans la France du 18e siècle
Wikipédia – Puce (couleur)
YouTube – Quand la chasse à la puce était un jeu…
Itching and scratching: 18th Century Flea Traps
The Flea: One’s Constant Companion
Antique trader – Vinaigrettes fight foul odors
How bed bugs were dealt with in the Georgian era
Pinterest – Flea traps
Zibellini « flea furs »

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