Les workhouses : des maisons pour pauvres, entre charité et travail


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, mars 17th, 2021

Sur ce blog, j’ai plusieurs fois insisté sur la nécessité pour les gens de l’époque victorienne de se mettre à l’abri financièrement – par tous les moyens possibles – puisqu’on est à un période où le tissu social se distend beaucoup (je pense par exemple aux exodes vers les villes, où les gens sont déracinés et sortis de leur réseau habituel), où la misère attend de l’autre côté de la porte, et où il n’y a pas encore les différentes formes d’assistance sociale dont nous, aujourd’hui, nous profitons.

En réalité, il y a bien un filet de sécurité : l’hospice. C’est là que se réfugient les plus pauvres d’entre les pauvres, pour pouvoir dormir quelque part et manger quelque chose. Au Royaume-Uni et dans le reste des pays anglo-saxons, ces hospices s’appellent des workhouses, des « maisons de travail », et les films et la littérature nous les décrivent comme de vraies prisons, où les gens cravachent comme des bêtes dans des conditions indignes.

Aucun doute sur le fait qu’il y a du vrai dans tout ça, mais il y a aussi quelques nuances à faire, alors penchons-nous sur la question…

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Prendre en charge les plus pauvres

La loi sur la pauvreté de 1601

Les très pauvres, c’est une réalité à toutes les époques, et on ne peut décemment pas les laisser mourir de faim sur le côté de la route. Et puis, il faut s’occuper de tous les indésirables et les laissés-pour-compte : enfants abandonnés, prostituées, vagabonds et mendiants, filles-mères, vieillards, malades, handicapés, malades mentaux… Quand ces gens-là n’ont pas de ressources ni de familles pour s’occuper d’eux, alors c’est à la société de les prendre en charge.

Au Royaume-Uni, la reine Elizabeth Ière a fait passer en 1601 une loi sur les pauvres indiquant que ces derniers sont à la charge des paroisses :

  • les impotents (malades, handicapés, vieillards…) seront hébergés dans des maisons de charité
  • les valides seront mis au travail dans des workhouses
  • les « paresseux » – dont on va reparler un peu plus loin – et les vagabonds/mendiants seront envoyés dans des maisons de correction

C’est donc la responsabilité d’une paroisse de mettre en place un ou plusieurs établissements pour répondre à ce besoin, et le tout est financé par une taxe payée par les paroissiens. Mais il arrive, dans certaines paroisses, qu’en plus de (ou au lieu de) construire une workhouse, on héberge plutôt les pauvres dans des maisons de location, ou bien qu’on leur fournisse une aide financière pour les maintenir chez eux.

Workroom at St James Workhouse, par William Henry (1808)

L’évolution de la loi en 1834

Pendant longtemps, tout cela fonctionne à peu près, malgré les inégalités d’une paroisse à l’autre (puisque chacune gère à sa façon et que certaines sont plus généreuses que d’autres), et malgré le fait que certains – pense-t-on – abusent du système pour se faire entretenir.

Mais au début du XIXe, entre le déséquilibre économique dû aux guerres napoléoniennes, la mécanisation agricole qui fait perdre leur emploi à pas mal de gens, une météo pourrie provoquant de très mauvaises récoltes et de la famine (on a parlé du petit âge glaciaire ici et de l’année sans été ici), la pauvreté augmente beaucoup et le système n’arrive plus à suivre. Ça coûte trop cher !

En 1834, le roi William IV et son premier ministre Charles Grey (oui, oui, le Earl Grey dont on parlait ici) mettent donc à jour la loi sur les pauvres : paradoxalement, ils la durcissent afin que l’assistance sociale se fasse exclusivement par le biais des workhouses. Désormais, ce ne sera plus l’Église qui s’occupera des pauvres, mais l’État, et plusieurs concepts (parfois contradictoires) sont à l’oeuvre :

  • on veut limiter le nombre de personnes éligibles à entrer dans une workhouse, car on considère que si on assiste trop les pauvres, ils vont se mettre à l’aise, faire plein d’enfants et empirer le problème
  • on veut que toutes les workhouses du pays offrent les mêmes conditions de travail et de vie, pour que tout le monde soit à la même enseigne et éviter des migrations de pauvres d’une région à l’autre
  • on veut que les conditions de vie dans ces maisons soient les plus minimalistes et déplaisantes possible, afin de décourager les valides de demander cette aide, ce qui permet de les maintenir sur le marché du travail (et c’est bon pour le libre marché et la concurrence d’avoir des gens qui accepteront des salaires moindres, faute d’une meilleure solution)
  • … mais en même temps, on cesse aussi de fournir l’aide financière qui permettait de maintenir les gens chez eux et sur le marché du travail, comme par exemple des subventions versées auparavant à un employeur afin qu’il fournisse plus d’emplois

Et comme, malgré toutes ces mesures censées décourager les gens, on a quand même beaucoup de pauvres à gérer, on assiste à la construction de pas moins de 500 workhouses supplémentaires dans les 50 ans qui suivent cette nouvelle loi…

Eventide: A Scene in the Westminster Workhouse, par Hubert von Herkomer (1878)

La vie dans une workhouse

  • Le jour de son arrivée, la personne est emmenée prendre un bain (sous la surveillance des responsables), puis on lui donne des vêtements (en général un uniforme). Elle aura également son propre lit dans un dortoir, avec matelas de paille, oreiller, draps et couverture.
  • La journée de travail se déroule de 6h à 18h, tous les jours de la semaine sauf le dimanche. On accorde une demi-heure de pause pour le petit déjeuner, une heure pour le déjeuner et une autre demi-heure pour le dîner.
  • Une personne qui refuse de travailler est privée de son prochain repas, ou bien on la met à l’eau et au pain sec pendant 48h). Si elle persiste, on rapporte son cas aux autorités de l’établissement, qui jugeront d’une punition ou éventuellement d’un renvoi. Même chose si la personne se prétend malade pour éviter de travailler.
  • Quelques exemples de ce qu’on servait à manger :
    • petit déjeuner : du pain et du fromage – ou – du pain et du gruau
    • déjeuner : du pain et du fromage – ou – de la soupe – ou – un peu de viande/bacon avec des patates – ou – du pouding de riz et des légumes
    • dîner : du pain et du fromage – ou – du pain, du fromage et un bouillon – ou – des patates
  • Les hommes, les femmes et les enfants vivent dans des quartiers séparés, de même que les malades/infirmes. Les familles sont donc séparées dès leur arrivée (excepté les enfants de moins de 7 ans, qui restent avec leur mère). En théorie, les maris/femmes ou parents/enfants sont supposés pouvoir se voir une demi-heure par jour, mais en réalité c’est surtout le dimanche qu’ils se retrouvent un peu, pendant leur temps de repos.
  • La discipline est sévère : pas de langage grossier, de cris, d’agressivité verbale ou physique, pas d’ivresse ou de comportements indécents, on ne joue pas aux cartes ni aux jeux d’argent, on n’abîme pas le matériel, on ne se promène pas sans permission dans un quartier auquel on n’appartient pas, on respecte les heures où l’on est autorisé à quitter la workhouse et on revient à temps, on respecte les heures de prière, on obéit aux ordres donnés par les responsables de l’endroit… Une personne qui se rebelle ou désobéit s’expose à recevoir des châtiments corporels, ou être mise au cachot pendant 24h. Elle pourrait aussi être forcée de porter un vêtement spécial ou un signe distinctif indiquant qu’elle est actuellement en punition.
Exemple d’une workhouse, conçue par l’architecte Sampson Kempthorne, et destinée à abriter jusqu’à 300 pauvres. Elle est divisée en 4 sections (hommes, femmes, garçons et filles).

Entrer et sortir d’une workhouse

Une workhouse n’est pas une prison

On y entre sur une base volontaire, après en avoir fait la demande officielle et avoir été accepté par les responsables de l’établissement à la suite d’une entrevue. On ne peut donc pas placer de force les gens dans des workhouses s’ils n’en ont pas envie.

Par la suite, même une fois inscrit comme résident, on peut toujours en sortir (sur autorisation), par exemple pour aller travailler à l’extérieur pendant la journée, et revenir y dormir la nuit. Des vagabonds ou des clochards peuvent également s’y présenter pour une seule nuit : ils seront alors hébergés et nourris en échange de quelques heures de travail.

Si on souhaite s’en aller, on va simplement prévenir les responsables, et puis on part. Quelques heures de préavis suffisent. En revanche, c’est un peu plus compliqué pour une femme de quitter la workhouse si jamais son mari y est inscrit lui aussi, car elle a besoin de son consentement (souvenez-vous : la loi de la coverture, l’ascendant légal du mari sur sa femme, tout ça, tout ça… voyez ici). Ce n’est qu’à partir de 1911 que les droits des femmes évoluent et qu’elles peuvent enfin disposer un peu d’elles-mêmes.

Alors, oui, on peut sortir quand on veut. Mais dehors, il n’y a pas d’autre aide sociale, donc mieux vaut bien préparer son coup pour réussir ensuite à survivre par soi-même.

En sortir seulement les deux pieds devant ?

Souvent, les vieillards rechignaient beaucoup à entrer dans une workhouse, de crainte de ne plus jamais en sortir autrement que dans une boîte en sapin…

C’était vrai dans la mesure où les workhouses étaient les seuls établissements à prendre en charge les vieux, les malades et les mourants, ce qui fait que nombre de vieillards y finissaient bel et bien leurs jours. Cela dit, en 1910, une pension de vieillesse a été mise en place, et a permis à des personnes âgée de quitter les workhouses où elles étaient hébergées afin de vivre de façon indépendante.


Le salut par le travail

Le principe d’une workhouse est d’offrir un toit en échange d’un travail.

Il faut dire que dans la culture occidentale (je ne saurais pas dire ce qu’il en est ailleurs, c’est une question complexe), le travail est une valeur fondamentale. On considère que les gens valides doivent nécessairement se rendre utiles à l’ensemble du groupe, car sinon ils sont considérés comme une charge, ils sont mal vus et mis à l’écart. Il faut travailler, comme ça on est productif (c’est bon pour l’économie), on n’a pas le temps de réfléchir alors on ne risque pas de remettre en cause l’état des choses (c’est bon pour l’équilibre politique et social), et c’est tout bénef pour la société en général (et les puissants qui exploitent ceux qui travaillent).

C’est ainsi qu’on associe travail avec prospérité, et paresse avec pauvreté. Mais je vous laisse regarder cette vidéo de Manon Bril, qui résume ça super bien…

Vous la connaissez probablement déjà, mais si ce n’est pas le cas, je vous recommande totalement de vous abonner à la chaîne de Manon Bril « C’est une autre histoire » : elle est excellente ! 🙂

Les « paresseux », les assistés, ceux qui aimeraient bien que le système les prenne en charge pour pouvoir se tourner les pouces tranquilou, c’est la hantise des dirigeants, et c’est pourquoi on fait en sorte que les conditions de vie dans une workhouse soient inférieures à celles du plus misérable des salaires, afin que même le pire des emplois reste une option plus enviable.

Et pour ceux qui y sont entrés malgré tout – les très pauvres, les parias, les charges de la société -, ils doivent montrer leur valeur grâce à leur travail afin d’être tolérés… et de manger, tout simplement.

EXEMPLES D’EMPLOIS :
Pour les hommes :
– casser des cailloux en petits morceaux pour la construction de routes
– broyer des os de boucherie pour en faire du fertilisant
– débiter du bois de chauffage en petites bûchettes
– broyer du gypse pour en faire du plâtre

Pour les femmes :
– faire des travaux de couture (filer la laine, tisser, tricoter, coudre, repriser)
– faire de la filasse en défaisant d’anciens cordages usagés pour en recycler les fibres
– assurer l’intendance de la workhouse (le potager, la cuisine, la lessive, le ménage, tenir l’infirmerie, s’occuper des grabataires…)

Vers la fin du XIXe, ces travaux évoluent vers des postes d’artisans un peu plus qualifiés : cordonniers, tailleurs, plombiers, maçons, peintres en bâtiment…


Des abus et des scandales

La malnutrition

Parlons-en, tiens, de manger…

Comme souvent, ces grands concepts ont l’air bien jolis en théorie, mais une fois mis en pratique ça ne donne pas toujours des résultats fameux-fameux. Ce qu’on constate, c’est que la nouvelle loi sur les pauvres de 1834 était tellement stricte, et les moyens financiers tellement limités, que ça a mené à de sacrées dérives. Plusieurs scandales ont éclaté dans les années suivantes pour dénoncer les conditions de vie indignes de ces nouveaux établissements.

Un scandale célèbre est celui de la workhouse de Andover, dans le Hampshire : on rapporte qu’en 1845, des résidents, dont le travail consistait à broyer des vieux os de boucherie pour en faire du fertilisant, étaient tellement mal nourris par l’établissement qu’ils s’étaient mis à sucer la moelle et les cartilages des ossements à moitié putréfiés. Andover est un exemple extrême, pas forcément représentatif de toutes les workhouses, mais la réalité quotidienne c’est que les responsables de ces établissements doivent fonctionner avec des budgets très serrés et qu’effectivement ils cherchent à gratter sur les quantités ou la qualité de la nourriture.

« Les pauvres se disputant les os pour survivre », caricature du journal The Penny Satirist illustrant les résidents de Andover (1845)
Photo extraite du film Oliver (1968)

S’IL VOUS PLAÎT, MONSIEUR, J’EN VEUX ENCORE…

En 1838, à peine quelques années avant le scandale d’Andover, Charles Dickens dénonçait déjà, dans son Oliver Twist, une workhouse où des enfants mal nourris n’avaient qu’un pauvre gruau insuffisant à se mettre sous la dent.

Les mauvais soins médicaux

Un autre problème, c’est que toute workhouse est supposée être équipée d’une infirmerie (même si un hospice n’est pas un hôpital, il y a tout de même des vieillards et des malades dont il faut s’occuper), mais la qualité des soins qu’on y prodigue est assez pathétique.

Souvent les professionnels de santé ne sont payés qu’une misère, donc ils ne s’y investissent pas beaucoup, ou alors ils travaillent sans moyens matériels. Souvent aussi, il n’y a carrément pas de professionnels et ce sont des résidents qui sont chargés de gérer eux-mêmes l’infirmerie, avec leur peu de connaissances et de compétences.

En 1848, un autre scandale important éclate à Huddersfield, dans le West Yorkshire : la workhouse est surpeuplée, les soins et l’hygiène sont inexistants (matelas par terre plein de puces et de punaises, draps jamais changés…), et les invalides sont victimes de graves négligences (on donne à de nouveaux résidents les lits où d’autres sont morts du typhus sans renouveler ni assainir la literie, on laisse des malades dans leurs déjections, on les fait dormir par deux et quand l’un meurt on met un temps considérable à enlever le cadavre…). Bref, c’est la maison des horreurs.

Ces problèmes d’hygiène et d’accès à de vrais soins médicaux indignent bien sûr l’opinion publique, et ils seront l’un des chevaux de bataille de la célèbre infirmière Florence Nightingale, qui a milité dans les années 1850 pour faire changer tout ça.


En conclusion

À la suite de ces scandales, la loi s’assouplit et la vie dans les workhouses s’améliore peu à peu. C’est sûr, ça n’est vraiment pas le Club Med, mais à partir de 1870 il y a quand même du mieux.

Dans Oliver Twist, l’horrible workhouse décrite par Dickens évoque celles qui existaient avant 1834 (c’est à dire des instituts anciens et débordés par trop de pauvres) ou bien juste après (avec la nouvelle loi trop stricte et les abus de Andover ou de Huddersfield), et ça allait tout à fait avec le travail de Dickens, qui dénonçait par ses romans les injustices sociales de son temps. Cela dit, ce n’est pas non plus représentatif de toutes les workhouses, puisque les conditions de vie se sont malgré tout adoucies dans les décennies qui ont suivi. À la fin du XIXe, certaines allaient jusqu’à fournir le journal, des rations de tabac ou de thé, voire même organisaient de temps à autre des sorties au bord de la mer. Il faut donc tempérer : toutes ne ressemblaient pas à d’horribles bagnes, ça dépend de l’endroit, du contexte, de l’époque.

Et, pour info, ces établissements ont fini par fermer leurs portes dans les années 1930, remplacés par les autres aides sociales mises en place après la Première Guerre Mondiale.

Le moment du dîner à St-Marylebone, Londres (vers 1901)

SOURCES :
YouTube – Surviving a horrid Victorian workhouse (24 Hours in the Past)
Wikipédia – Hospice
Wikipédia – Workhouse
Wikipedia – Poor Law Amendment Act 1834
Wikipedia – Andover workhouse scandal
Huddersfield Workhouse Abominations
The Workhouse : the story of an institution
The Workhouse : the story of an institution – Work
Les raisons d’être des institutions (Ontario, Canada)
Victorian Era Workhouses – The Poor People’s Shelter
The Victorian Workhouse
Workhouse rules
Workhouse diets
Crime and punishment – Victorian workhouses
History explorer: Life in the Victorian workhouse
Dark History – Workhouse

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