Époque georgienne,  Époque Régence

Du froid, des foires et un éléphant

Un éléphant sur la Tamise…

J’aurais bien aimé intituler mon article comme ça, mais c’est déjà le titre d’une chanson de Mireille Mathieu et je n’ai pas voulu vous induire en erreur. 😉

Pourtant, il y a bel et bien eu un éléphant sur la Tamise, plus exactement durant l’hiver 1814, où la pauvre bête (qui ne devait pas être bien réchauffée, tout de même) a été emmenée d’une rive à l’autre sur le fleuve afin d’épater le public.

Mais qu’est-ce que ces gens – et l’éléphant – fichaient au milieu du fleuve, dites moi ?


Le Petit Âge glaciaire

Pour nous, la planète se réchauffe. Mais auparavant, les gens ont plutôt vécu une belle grosse période de froid, avec une majorité d’hivers longs et rigoureux. Cette période, qu’on appelle le Petit Âge glaciaire, a été provoquée entre autres par une diminution de l’activité solaire et par des hivers volcaniques (voyez un exemple ici). Elle a duré du XIVe jusqu’au XIXe siècle, et a surtout touché l’Europe et l’Amérique du Nord.

Pour les populations, les conséquences étaient radicales : non seulement les gens devaient endurer des froids plus intenses, mais cela provoquait des famines puisque les récoltes étaient perdues, les champs et les vergers gelaient et ne produisaient plus l’année suivante, le vin ne se conservait pas (pour l’anecdote, sous Louis XIV il arrivait qu’on débite les tonneaux de vin à la hache !), l’eau potable devenait plus difficile d’accès, etc. Des fleuves qui jusque là coulaient sans trop de problème, se mettaient à geler : la Seine, la Tamise, les canaux des Pays-Bas… Non seulement les hivers étaient très froids, mais il arrivait que les températures chutent également pendant l’été ! Et pour couronner le tout, ça n’était pas régulier : certains hivers pouvaient être très durs, d’autres plutôt cléments, ce qui fait qu’on ne savait jamais à l’avance à quoi s’attendre.

Bref. Des difficultés météorologiques auxquelles les populations se sont adaptées tant bien que mal, mais qui ont clairement altéré/influencé le développement des pays.

En rouge, une période de réchauffement qui a eu lieu à l’époque médiévale, et en bleu le Petit Âge glaciaire (suivi de l’envolée des températures correspondant à notre réchauffement planétaire à nous)

Les « Frost fairs » de Londres

Tourner la situation à son avantage

Comme dit le dicton :

Quand la vie vous donne des citrons, faites de la limonade !

En 1607, la Tamise gèle à Londres pour la première fois depuis longtemps, et à partir de là elle gèlera au moins 23 fois jusqu’à la fin du XIXe. Parfois, la glace n’est pas assez épaisse pour qu’on s’aventure dessus, mais parfois, si.

Or, un fleuve tout entier solidement gelé, ça fait à la fois une attraction originale et beaucoup d’espace disponible pour faire venir des foules. Et comme on est à une époque où l’hiver est une période de ralentissement économique énorme et où on n’est pas certain de quoi sera fait l’été suivant, des commerçants s’organisent pour monter des foires hivernales, afin de générer de l’intérêt, des visiteurs et du chiffre d’affaire.

C’est ainsi qu’à au moins six reprises (très exactement en 1608, 1684, 1716, 1740, 1789 et 1814), on a organisé en plein milieu de la Tamise une Frost Fair, c’est à dire une « Foire de la Glace », un festival hivernal.

The Great Frost, pamphlet publicitaire pour la toute première Frost Fair, par Thomas Dekker (1608)
A Frost Fair on the Thames at Temple Stairs, par Abraham Hondius (1684)

La Frost Fair de 1814 et son éléphant

La Frost Fair de 1814 s’est déroulée entre le London Bridge et le Blackfriars Bridge. Pendant quatre jours, une petite ville faite de tentes, manèges et autres stands, s’est installée sur la glace.

The Fair on the Thames, par Luke Clennell (vers 1810)

C’était un lieu de rendez-vous et de divertissement, qui a attiré plusieurs milliers de visiteurs. On y trouvait par exemple :

  • quantité de nourriture et d’alcool : des pains d’épices, des marrons et des pommes chaudes, du thé/café/chocolat, du gin et de la bière, des rôtissoires pour cuire sur place des cochons ou des moutons, et même un boeuf entier,
  • des vendeurs de tabac, de livres, de vêtements, de jouets, de petite vaisselle,
  • des manèges, balançoires ou glissades,
  • des courses d’ânes, des jeux de bowling, des pistes de danse,
  • des acrobates et autres artistes de rue et de cirque,
  • des endroits pour faire du patin à glace, de la luge ou du traîneau,

… et un éléphant, donc, qu’on a exhibé en lui faisant traverser le fleuve d’une rive à l’autre. Ça devait être tout un spectacle pour les gens de l’époque !

LE TOUT, SANS ACCIDENTS… Il semblerait que pendant la Frost Fair de 1814 quelques personnes soient tombées à l’eau, mais elles ont pu être repêchées, et il n’y a pas eu de morts à déplorer.

Ni d’éléphant noyé non plus, d’ailleurs, heureusement pour lui !

La fin des Frost Fairs

En 1814, quand la pluie est tombée à partir du cinquième jour de la foire, mouillant et fragilisant la glace et signant la fermeture de la Frost Fair, personne n’imaginait qu’il n’y en aurait plus jamais.

Il a bien été question de refaire une Frost Fair en 1881, où l’hiver était à nouveau très rude, et puis il y a eu d’autres occasions où la Tamise a pas mal gelé, mais ça n’était plus assez pour supporter le poids de milliers de personnes, de stands et de manèges. Il faut dire que le London Bridge a été reconstruit depuis, avec des arches plus larges qui laissent mieux s’écouler l’eau du fleuve, ce qui diminue les chances que la glace prenne. Et, bien entendu, de nos jours c’est pire. On ne risque pas de revoir une Frost Fair sur la Tamise de sitôt !


En conclusion

On retrouve depuis longtemps, et dans beaucoup de pays différents, cette habitude d’organiser des festivités et des carnavals au coeur de l’hiver, à la fois pour divertir les gens qui en ont marre de rester bloqués au coin du feu, mais aussi et surtout pour booster le commerce en cette période creuse.

Cuillère en argent gravée en mémoire de la Frost Fair de 1684

Faire une foire hivernale à Londres n’a donc en soi rien d’original. C’est le fait que cela ait lieu sur le fleuve gelé et que ce soit un évènement ponctuel et plutôt rare, qui donnait à ces Frost Fairs une ampleur exceptionnelle.

On produisait d’ailleurs des objets souvenirs pour en garder une trace, telles que des cartes commémoratives imprimées ou… des petites cuillères ! (comme quoi, collectionner des cuillères en souvenir d’un lieu qu’on a visité, c’est vraiment pas nouveau !)

Mais l’artefact le plus surprenant – je trouve – qui existe encore sur la foire de 1814, c’est… un morceau de pain d’épices, acheté là-bas.

Un morceau de pain d’épices qui a plus de 200 ans, donc.

Vous croyez que ça goûte encore quelque chose ? 😉

« Ce morceau de pain d’épices a été acheté par mon père [nom indéchiffrable] à la Frost Fair, en janvier 1814″

Moi qui disais, dans mon article sur les pains d’épices, ici, que l’une des raisons de son succès populaire, c’est que ça se conserve bien, je ne m’attendais quand même pas à ça ! 😉

SOURCES :
Wikipédia - Petit Âge glaciaire
Les frost fairs, foires sur glace
Wikipedia - River Thames frost fairs
All the fun of the Frost Fair: why, when and how did Londoners party on the ice?
When elephants walked on the Thames
Frost fair: When an elephant walked on the frozen River Thames
When an elephant walked on the Thames
The Frost Fair of 1814
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