Tabatière argent pour tabac à priser
Tout le XIXe siècle

J’ai du bon tabac (à priser) dans ma tabatière

Tiens ! Me semble que ça faisait longtemps que je n’avais pas mis de l’avant un joli objet en argent !

Sauf qu’en tombant sur les tabatières, j’ai découvert un petit monde que je ne connaissais absolument pas. Je ne sais pas pour vous, mais de mon côté j’ai longtemps cru que le tabac à priser était du tabac en petits brins, qu’on s’en mettait dans le nez et qu’on respirait en quelque sorte à travers.

Innocente que je suis… 😉


Petite histoire du tabac à priser

Les origines

Pour faire ça vite, rappelons que le tabac est une plante qui, à l’origine, poussait exclusivement dans les Amériques, ce qui fait qu’avant leur découverte on n’avait jamais entendu parler de ce truc-là ailleurs dans le monde. Les Autochtones, par contre, le fumaient déjà à la pipe depuis des lustres, et ce sont les populations indigènes du Brésil qui sont reconnues pour avoir été les premières à le consommer en le prisant.

Le tabac à priser (et à fumer aussi, d’ailleurs) a été introduit en Europe au XVIe siècle, à commencer par l’Espagne et le Portugal, en se répandant d’abord dans les cours royales, puis dans le reste de la population, toutes couches sociales confondues. On l’utilisait notamment comme une plante médicinale destinée à soulager les maux de tête. On réduisait en poudre les feuilles de tabac séché en les broyant à l’aide d’une râpe ou d’un mortier, et pour ceux qui n’aimaient pas l’odeur on ajoutait des arômes.

À partir de là, c’est devenu avec le temps un produit de consommation courante. On transporte sa dose quotidienne dans une petite tabatière de poche (de préférence hermétique à l’air pour conserver la saveur du tabac), ou bien on en met sur la table dans une boîte commune afin d’en proposer à ses invités à la fin d’un repas. Et ce n’est pas un truc typiquement masculin : les femmes aussi peuvent très bien priser.

Tabatières du XIXe siècle

La technique

Maintenant, priser, c’est quoi ? (je me réponds à moi-même, là, parce que j’étais pas mal ignorante des détails 😉 )

C’est prendre du tabac en poudre et le sniffer par le nez pour que les muqueuses nasales absorbent la nicotine et que cette dernière produise son effet. Le but est donc d’inspirer un peu de poudre pour la faire entrer dans les narines (oui, les deux) et de l’y laisser un certain temps. On ne va donc pas inspirer comme un fou, sous peine de s’envoyer de la poudre jusque dans les poumons, ce qui n’est vraiment pas le but ! Et on n’oublie pas de s’équiper d’un mouchoir pour ne pas trop se beurrer le nez et rester propre sur soi. On finira de toute façon par se moucher un peu plus tard pour enlever les résidus (et si je peux me permettre : dans un mouchoir blanc, ça doit être bof, quand même, non ?…)

Pour inhaler, le plus souvent on en met une pincée sur le dos de sa main avant de la porter à sa narine, ou bien on utilise une toute petite cuillère.

Tabatière anatomique

EN ANATOMIE, on désigne par le mot tabatière anatomique le creux qui se forme sur le dos de la main lorsqu’on étire le tendon du pouce. Tout simplement parce que c’était à cet endroit que les priseurs déposaient leur petite dose de poudre avant de l’inhaler.

Mais, ça ne fait pas éternuer, ce truc ?

Si, bien sûr, parce que la poudre irrite les muqueuses (vous connaissez l’effet du Nesquik en poudre sur une tartine ? 😉 ). Cela dit, les priseurs réguliers finissent pas s’y habituer et ne réagissent plus, et c’est d’ailleurs au fait d’éternuer qu’on reconnaîtra un débutant.


Tabac à priser, à chiquer, à mâcher

Le tabac à priser est donc une poudre sèche, que l’on sniffe par le nez, et qui s’appelle en anglais snuff.

Mais il existe aussi le tabac à chiquer, qui est une poudre humide, appelée snus. Cette variante contient du tabac, du sel, du carbonate de sodium et des arôme, et elle se met sous la lèvre, afin d’être absorbée par la muqueuse de la lèvre et la gencive. De nos jours, ce sont surtout les pays scandinaves et l’Algérie qui en consomment.

Enfin, on pourrait aussi dire un mot rapide sur le tabac à mâcher, qui est une portion de feuilles sèches qu’on garde en bouche pour les mouiller de salive et absorber, là aussi, la nicotine.

Voilà. Avec ça, je pense qu’on a fait le tour… 🙂


Quelques tabatières originales

Comme j’adore les petits objets en argent joliment ciselés, j’ai cherché des images de tabatières en argent. Oh, j’en ai trouvé ! Des tas ! Mais j’ai aussi trouvé ceci :

Tabatières du XIXe siècle en matériaux exotiques
Des tabatières en matériaux exotiques : queue d’armadillo, coquillage ou carapace de tortue
Tabatières du XIXe siècle en forme de main pinçant du tabac
Des tabatières en forme de main en train de prendre une pincée de tabac.
Tabatières du XIXe siècle en forme de chaussures
Des tabatières en forme de chaussures… Quel rapport ? Je ne sais pas. J’ai vu que certaines d’entre elles sont liées au monde des cordonniers (un signe d’appartenance à une guilde professionnelle ?), mais il semblerait aussi que ce soit juste une forme d’art populaire.
Tabatières du XIXe siècle : canne, montre, vinaigrette
Des tabatières que je qualifierais de « combinées » : une tabatière-canne (voyez ici pour les cannes à système), une tabatière-montre, ou encore une tabatière-vinaigrette (voyez ici pour les vinaigrettes)
Tabatières de deuil du XIXe siècle
Une tabatière « memento mori » en forme de cercueil avec un squelette dans un tiroir, et des tabatières de deuil (sachant que le dessin de chien fidèle et les initiales ont été brodés avec les cheveux du défunt) (voyez ici pour les objets de deuil)
Tabatières écossaises du XIXe siècle
En Écosse, où les moutons sont nombreux et très présents dans l’art populaire, on utilisait couramment des cornes en guise de tabatières à priser. Parfois-même, on utilisait la tête entière de la bête… On appelait ça des snuff mull (« mull » étant ici une déformation de « mill », c’est à dire le moulin servant à réduire le tabac en poudre). Ah oui, je vous l’accorde, se servir du tabac à l’intérieur d’une grosse tête de bélier, ça peut surprendre ! 😉
Tabatière du Parlement de Londres (Palais de Westminster)

LA TABATIÈRE PARLEMENTAIRE. Au Parlement de Londres, il est interdit de fumer depuis 1694. Pour résoudre ce problème, on a pour tradition de fournir gracieusement aux Parlementaires du tabac à priser, aromatisé selon une recette unique appelée English Rose. Il est disponible en permanence, dans une petite tabatière en bois, à la Chambre des communes. Lorsque la boîte fut détruite (avec une partie des lieux) pendant la Seconde Guerre Mondiale, Churchill la fit remplacer, en y ajoutant une plaque commémorative.

« Cette boîte est faite avec du chêne provenant de l’ancienne Chambre, détruite par l’ennemi le 10 mai 1941 »


Du tabac en bouteille

Il n’y a pas que l’Europe qui a découvert le tabac au XVIe siècle : l’Asie également. Il a été importé là-bas par les Portugais, et au départ on le fumait surtout à la pipe. Mais, une centaine d’années plus tard, lorsque la dynastie Qing s’est installée au pouvoir (de 1644 à 1912), l’usage du tabac a été interdit en Chine… excepté sous forme de poudre à priser.

C’est ainsi que les Chinois, les Mongols ou encore les Tibétains ont créé quantité de petites bouteilles pour contenir cette poudre. Et là aussi, comme souvent, on a fait d’un objet utilitaire un signe de richesse, avec des bouteilles de plus en plus ornées et précieuses : laiton, ambre, corne, ivoire, bois, jade, quartz, porcelaine, émail, verre…

Tabatières chinoises
La dernière, à droite, est vraiment extra avec ses deux embouchures pour se tartiner les deux narines en même temps ! 😉

Et après la dynastie Qing, quand la République de Chine est arrivée ? Beeeen… Le tabac à fumer a été de nouveau autorisé, au détriment de celui à priser, qui a décliné dans les usages.


En conclusion

Dans le courant du XIXe, le tabac à priser sera peu à peu remplacé par le cigare, la cigarette à filtre, le tabac à rouler. Aujourd’hui, il y a toujours des gens qui prisent, mais ils sont peu nombreux.

Cela dit, attention. Certes, le tabac en poudre se prend sans aucune forme de fumée (et sans bitumes et autres produits ajoutés), et à ce titre il est moins à risque de provoquer le cancer du poumon. En revanche, les gens qui prisent sont quand même nettement plus à risque de développer d’autres cancers, comparé à des gens qui ne consomment pas de tabac du tout. Sans compter que l’addiction au produit, elle, est toujours bien là.

Mais bon, au XIXe, on se préoccupait plus des vertus de ce genre de produits que de leurs méfaits… 😉

SOURCES :
Wikipedia - Snuff (tobacco)
Wikipédia - Tabatière
Wikipédia - Tabatière anatomique
Wikipedia - Snuff bottle
Wikipedia - Parliamentary snuff box
Priseurs célèbres de tabac, ou le divertissement des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles
International Chinese Snuff Bottle Society
Pinterest - Snuff mull
Victorian Era Treen Snuff Boxes in the Shape of Shoes
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