Tout le XIXe siècle

L’érotisation de la soubrette

On parlait la semaine dernière de la différence entre une bonne et une femme de chambre (voyez ici). Ajoutons maintenant le terme de soubrette qui, dans l’imaginaire collectif, renvoie aussi bien à une petite bonne avec son tablier blanc et son plumeau à poussières, qu’à une femme de chambre au service exclusif de sa maîtresse.

Depuis, ce type de domestique a été complètement érotisé, ce qui fait qu’aujourd’hui, quand on entend le mot « soubrette », on pense généralement à ceci :

Ça ne vous choque probablement pas, mais moi oui, et je vais vous expliquer pourquoi…


D’abord, c’est quoi, une soubrette ?

Garde Française et soubrette, gravure de M. de Solar (1899) tirée du livre "La coiffure parisienne illustrée et le Moniteur de la Coiffure"
Garde Française et soubrette, gravure de M. de Solar (1899) tirée du livre « La coiffure parisienne illustrée et le Moniteur de la Coiffure ». Le personnage de la soubrette est montré comme une petite femme de chambre très apprêtée et à la mode, venue porter un billet (doux ?) à un soldat.

Le mot soubrette viendrait du provençal et signifie « affecté, qui fait des manières, qui fait la précieuse ». Mais ça pourrait aussi venir de l’espagnol sobretarde, qui signifie « sur le tard, à la brunante ».

On utilise ce terme pour parler d’une petite domestique dégourdie et entreprenante, qui sert d’entremetteuse pour faciliter les amours de sa maîtresse. Dans le théâtre classique (Molière, Marivaux, Goldoni…) ou dans les opéras, c’est elle qui porte discrètement les lettres d’amour, arrange les rendez-vous galants et secrets à la nuit tombée, écoute aux portes et favorise les quiproquos pour qu’à la fin les amoureux puissent se marier.

Mais elle est également la petite servante qui fait des manières, celle qui joue les grandes dames, qui fait la coquette. Une soubrette (qui est à priori bien plus une femme de chambre qu’une simple bonne, même si on a fini par mélanger les deux), se montre toujours jolie et avenante, pour se faire remarquer et – pourquoi pas – séduire.


L’apparition de la soubrette sexy

De « bonne » à « bandante »

Avec le temps, le personnage de la soubrette évolue.

Au départ, elle n’est que la servante qui sert d’intermédiaire pour que Monsieur puisse rejoindre Madame, et si jamais la soubrette a elle-même un amoureux, il s’agit plutôt d’un autre domestique (et non pas d’un maître). Mais peu à peu, c’est la soubrette elle-même qui devient un objet de convoitise pour Monsieur.

Elle est la femme de chambre qui évolue dans l’intimité de sa maîtresse, qui l’assiste pour son bain ou pour les soins du corps, qui sait tout de sa vie sexuelle, et qui assiste à l’arrivée dans la chambre du mari ou de l’amant. Ou bien, elle est la bonne, celle qui fait le ménage, et il se trouve que Monsieur dispose en permanence de une ou plusieurs petites soubrettes qui évoluent dans sa maison au quotidien, et qu’il trouvera facilement grimpées sur une échelle en train de laver les vitres, chevilles et jambes apparentes, ou bien à quatre pattes par terre, les fesses en l’air, en train de frotter le carrelage.

Qu’elle soit femme de chambre ou bonne, la soubrette est généralement jeune (voire même très jeune, vu que les servantes commençaient souvent vers 14 ans), non mariée, soumise, et à portée de la main. Autant dire qu’elle représente toute une tentation pour le maître de maison, et c’est comme ça qu’est apparue peu à peu cette image que nous avons aujourd’hui d’une jolie fille excitante, vêtue d’une robe mini-mini pour bien mettre ses charmes en avant, et dotée des accessoires typiques de la domestique, à savoir plumeau, bonnet et tablier blanc.

UN FANTASME BIEN ANCRÉ, au point qu’au XIXe siècle, les prostituées, qui avaient déjà depuis longtemps l’habitude d’enfiler des déguisement pour faire des jeux de rôles avec leurs clients, ont ajouté le costume de la soubrette à leur panoplie.

Sexy, peut-être, mais pour qui ?

Le problème que j’ai, avec cette caricature de servante sexy que l’on continue de véhiculer de nos jours, c’est que ça entretient la culture du viol.

Parce qu’une petite môme de 14, 16 ou 20 ans qui est en train de laver les vitres et qui se fait trousser par le maître de la maison, on s’entend que ce n’est pas exactement du sexe consenti. Les domestiques avaient des emplois précaires, ils pouvaient se faire licencier à tout moment, selon l’humeur de leurs patrons, perdant ainsi le gîte et le couvert, et sans la moindre assurance de retrouver rapidement un autre poste. Imaginez maintenant que la petite môme en question vient d’une région éloignée, elle n’a pas vu sa famille depuis des mois ou des années, elle ne connaît pas grand monde en dehors de la maison où elle travaille, et elle ne saurait peut-être même pas reprendre un train toute seule pour rentrer chez elle… Pour elle, perdre son poste, c’est tout perdre.

Alors quand son patron (ou le fils du patron, ou le frère, ou le cousin…) commence à la tripoter et finit par la plaquer dans un coin, elle ne peut pas faire grand chose. Juste subir, en espérant qu’il finira par la laisser tranquille. Sans en toucher un mot à personne. En essayant à tout prix d’éviter de se trouver à nouveau seule avec lui pour éviter que ça ne recommence. Et en espérant ne pas tomber enceinte, pour ne pas être découverte…

JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE : avec ce roman, sorti en 1900 (j’en avais parlé ici), Octave Mirbeau a provoqué un sacré scandale parce qu’il y parle constamment de sexe. Les domestiques entre eux, les maîtres entre eux, et surtout les maîtres avec les domestiques.

Célestine, l’héroïne, est décrite comme accordant volontiers ses faveurs à tous les hommes qui lui plaisent ou la traitent gentiment, et devant gérer les avances systématiques de tous les patrons pour qui elle travaille. Pour le coup, ce n’est pas du tout une gamine vulnérable et sans ressources (bien au contraire, elle sait parfaitement se défendre et manipuler son monde), mais ça illustre une certaine vision de la femme de chambre/bonne, clairement présentée comme un objet sexuel.

Triple peine

Pour notre petite môme de 14, 16 ou 20 ans qui se sera fait choper par son patron (ou le fils du patron, ou le frère, ou le cousin…), c’est triple peine :

  1. elle a été violée, et probablement pas qu’une fois, merci le traumatisme…
  2. enceinte, elle perd instantanément son boulot, et ne retrouvera pas d’autres place similaire puisque ses patrons la renvoient dans la honte (adieu, lettre de recommandation !) et elle a désormais une grossesse à mener (ou un avortement à risquer)
  3. mère célibataire d’un enfant sans père, elle sera rejetée d’à peu près partout, en particulier si elle décide de garder l’enfant. Bonjour la galère pour poursuivre sa vie, c’est à dire trouver un autre emploi, se marier et vivre bien intégrée dans la société.

Le témoignage d’une lectrice

Il y a plusieurs mois déjà, je discutais avec Aurore, une lectrice du blog, de la situation des jeunes servantes, qui étaient à la merci de leurs maîtres. Aurore m’a envoyé un témoignage sur sa propre histoire de famille, que voici :

Voici l’histoire de mon arrière-grand-mère maternelle. Elle était bonne chez un propriétaire, à Paris. Elle était déjà fiancée avec un chauffeur de taxi. Malheureusement le fils de son maître l’a engrossée. Enceinte, son fiancé l’a épousée et ils sont partis vivre en Creuse (si tu connais bien ta géographie française, tu sauras que c’est une région sacrément paumée). Pourquoi si loin? Je ne le sais pas, soit pour se rapprocher d’un membre éloigné de la famille, soit pour la bonne de se faire oublier afin qu’on ne voit pas que l’enfant à naître ressemble peu au père… On est dans la théorie, donc supposons ! Toujours est-il que l’enfant naît […]. En plein campagne. Je ne sais pas si ils ont changé d’emploi entretemps, est-il toujours chauffeur? Est-ce qu’elle s’est trouvé un emploi? Je ne le sais pas. Deux ans plus tard, les deux jeunes époux ont une autre fille, issue de leur union cette fois, ma grand-mère. […]

Une soubrette a eu un enfant avec le fils de son maître, elle s’en est bien sortie malgré tout. Et vu comment le père adoptif a accueilli l’enfant, comme sa fille, je suppose que cela devait être si courant que les hommes devaient se dire, pas grave, elle reste une enfant et c’est pas sa faute, ni celle de la bonne engrossée. Pour ces raisons, je pense que cela devait être un viol et non du sexe consenti. Et vu qu’on ne tombe pas toujours enceinte du jour au lendemain (oui, ça arrivait, mais niveau probabilité on s’entend que c’était pas si courant), elle a dû être abusée au moins quelque fois avant de tomber enceinte et de fuir. Je trouve quand même encore aujourd’hui, mon arrière-grand-père maternel bien fin et compréhensif pour avoir accepté d’épouser sa fiancée et d’élever l’enfant d’un violeur.

De mon côté, j’ai également une anecdote similaire. Mon arrière-grand-père, qui était pharmacien en Normandie au tout début du XXe, a embauché dans sa boutique une jeune fille qui travaillait auparavant comme bonne et s’était retrouvée enceinte. Malheureusement, il ne l’a pas gardée longtemps, car la grossesse avançait et ça faisait des commérages dans le village : on trouvait scandaleux que le pharmacien emploie une « fille perdue » pas fréquentable… Il a donc fini par la licencier, à sept mois de grossesse, et Dieu sait ce qu’elle est devenue par la suite.


En conclusion

ATTENTION : on est bien d’accord que toutes les situations ne se valent pas.

Il y avait probablement des jeunes filles ou femmes un peu mieux armées pour se défendre, et qui ne se laissaient tout simplement pas faire. Il y avait aussi certainement des domestiques qui cherchaient exprès à séduire le maître de la maison dans l’espoir d’obtenir des avantages, voire de se faire épouser et d’accéder à une meilleure vie (ce qui ne devait pas réussir bien souvent, d’ailleurs). Et puis, surtout, tous les patrons de domestiques n’étaient pas non plus des violeurs en puissance, la plupart étaient probablement tout à fait aimables, gentils et décents. Reste que la position de la soubrette est, par définition, vulnérable, puisqu’elle est dépendante et soumise à son patron, qu’elle vit sous le même toit et qu’il est assez facile pour eux de se retrouver seuls dans une pièce, où tout peut arriver à l’abri des regards.

Mais je répète encore que tous les hommes ne sont pas des salauds, et comme Aurore je salue ceux qui, ensuite, épousaient ces pauvres filles avec leurs enfants illégitimes, et leur permettaient ainsi de retrouver une vie normale. Je ne doute pas que nombre de gens de la classe des travailleurs devaient haïr profondément – et avec raison – les abus divers commis par les maîtres en position d’autorité, mais il y a un monde entre le fait de dénoncer ces abus et celui d’adopter comme le sien un enfant illégitime. Alors merci à tous ces hommes-là, qui ont eu le coeur à la bonne place.

Maintenant, mesdames, pensez-y, la prochaine fois que vous aurez envie de vous déguiser en soubrette sexy pour Halloween ou pour jouer avec votre partenaire. Et, messieurs, pensez-y, la prochaine fois qu’il vous viendra l’idée de le demander à votre compagne.

Vous devez me trouver chiante…

Rhôôôô, mais c’est pas grave ! C’est juste un costume, c’est pour s’amuser !

Possible. Vous ferez bien ce que vous voudrez, de toute façon. Simplement, pensez-y… De mon côté, je suis d’avis que continuer d’utiliser ou de colporter ce genre de caricature, c’est continuer de trouver normal qu’un homme en position de pouvoir abuse sexuellement d’une jeune femme vulnérable.

Me semble qu’on pourrait trouver autre chose, pour s’amuser, non ?

SOURCES :
Wikipédia - Soubrette
Wiktionnaire - Soubrette
La soubrette de Molière
Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales - Soubrette
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