Qui était l’Earl Grey, à l’origine du célèbre thé ?


Époque georgienne, Époque Régence / mercredi, février 24th, 2021

Amateurs et amatrices de thé, vous vous êtes peut-être déjà posé cette question…

Comme vous êtes incollables sur les titres de noblesse anglais (et sinon, allez lire tout ça ici 😉 ), vous savez déjà que Earl signifie en anglais « comte ». Le célèbre thé noir à la bergamote a donc été nommé ainsi en l’honneur d’un certain comte Grey. Lequel, de comte ? Le deuxième. Enfin… On suppose. Et pour quelle raison ? Ben… C’est pas très clair.

Allez, zou ! On va tâcher de décortiquer tout ça, parce que vous allez voir qu’il y a beaucoup de n’importe quoi !


Charles Grey, deuxième comte Grey

Charles Grey (par Thomas Lawrence, 1828)

Les Grey sont une famille de la noblesse anglaise qui remonte à Guillaume le Conquérant (ils sont d’ailleurs originaires de Normandie, plus précisément de Creully, dans le Calvados). Au fil des siècles, ils ont accumulé plusieurs titres, mais celui de « comte Grey » est tout récent : il a été attribué à Charles Grey (père) en 1801, en remerciement pour ses services militaires pendant les différents conflits qui ont suivi la Révolution française. Il n’en profitera pas longtemps car il mourra l’année suivante, et c’est son fils qui reprendra le titre.

Nous voilà donc avec Charles Grey (fils), deuxième comte Grey, né en 1764 et mort en 1845. C’était un homme politique, d’abord leader du parti adverse et meneur de réformes parlementaires, puis Premier Ministre sous le règne de William IV (soit juste avant la reine Victoria).

The Duchess (2008), avec Keira Knightley dans le rôle de Georgiana et Dominic Cooper dans celui de Charles Grey

Si vous avez vu le film The Duchess, qui raconte la vie de Georgiana Cavendish, vous avez déjà entendu parler de lui. Car en plus de sa carrière politique, Charles Grey est connu pour avoir eu une liaison avec Georgiana, alors mariée au duc du Devonshire. En 1792, ils ont eu ensemble une fille illégitime, Eliza. Georgiana est restée avec son mari (qui l’avait menacée de lui enlever ses trois autres enfants si elle partait), et a été forcée d’abandonner la petite Eliza aux parents de Charles Grey, qui l’ont élevée en la faisant passer pour la leur. Quant à Charles, il s’est marié deux ans plus tard.

Dominic Cooper, dans The Duchess. En médaillon, un portrait de Charles Grey à l’âge de 30 ans (par Henry Bone, 1794)

L’origine du thé Earl Grey

C’est bien joli, tout ça, mais quel rapport entre un homme politique et du thé ?

C’est là que ça devient fumeux.

En dépit du fait qu’on n’a rien de très solide pour étayer ça, il est couramment admis que c’est en référence à cet ex-premier ministre que le Earl Grey a été nommé ainsi. Mais quand on cherche l’origine de la recette, on tombe sur plusieurs histoires différentes.

Histoires ? Je devrais plutôt dire « légendes »…

Légende #1

En 1803, au cours d’un voyage en Chine, Charles Grey (lui-même ou un de ses hommes) aurait sauvé de la noyade le fils d’un commerçant de thé. Pour le remercier, le commerçant lui aurait offert une recette de thé toute spéciale, que le comte aurait par la suite ramenée en Angleterre.

Lady Grey adore, fait goûter à ses amis et invités, popularité, commercialisation à grande échelle, etc…

Légende #2

Un serviteur chinois travaillant pour la famille Grey, dans leur beau domaine ancestral de Howick Hall, trouvait que l’eau avait un sale goût (tiens ! ça me rappelle qu’on a déjà parlé du problème de l’eau potable, ici), ce qui, par conséquent, donnait un sale goût au thé. Il aurait alors eu l’idée d’y ajouter une tranche de bergamote avant de le servir à ses maîtres.

Lady Grey adore, fait goûter à ses amis et invités, popularité, commercialisation à grande échelle, etc…

Légende #3

L’un des actes politiques de Charles Grey fut, en 1834, de mettre fin au monopole que possédait la Compagnie des Indes Orientales sur le commerce du thé entre l’Angleterre et la Chine (j’en avais parlé ici). En remerciement, la Chine lui aurait envoyé ce thé à la bergamote en guise de cadeau diplomatique.

Lady Grey adore, fait goûter à ses amis et invités, popularité, commercialisation à grande échelle, etc…

En réalité…

Aucune de ces légendes ne tient debout.

D’abord, rien n’indique que Charles Gray ait jamais mis les pieds en Chine (d’autant que, de son vivant, c’était un voyage très long et périlleux, le canal de Suez n’existant pas encore). Ensuite, la bergamote est un fruit du bassin méditerranéen, qui n’a été importée et cultivée en Chine qu’au courant du XIXe siècle, alors l’idée d’une mystérieuse recette inventée là-bas ne tient pas beaucoup.

En fait, on ne sait pas avec certitude quand et comment ce mélange de thé est apparu, ni si il a bien été nommé en l’honneur de Charles Grey, ni pourquoi.

Deux maisons de thé londoniennes se disputent la paternité de la recette. La maison Twinings prétend que Lady Grey en personne leur aurait fourni la recette venant de son domestique chinois. La maison Jacksons of Picadilly prétend que Charles Grey en personne leur aurait fourni la recette en 1830.

Des prétentions, beaucoup de prétentions…

Une explication un peu plus plausible

En 2012, on a retrouvé dans des archives la trace d’un thé à la bergamote qui aurait été commercialisé dès 1824.

L’intérêt d’ajouter de la bergamote, c’est qu’il s’agit d’une huile aromatique très forte, capable de masquer le goût de thés de piètre qualité. Une recette comme celle-là permettrait donc de fabriquer un thé bon marché, auquel on ajouterait un peu de prestige en l’associant à un nom célèbre afin de le vendre plus cher. Si, en plus, on crée une petite légende avec ça (ou deux, ou trois…), et qu’on y mêle une touche d’exotisme chinois, c’est tout bon pour les vendeurs.

Une simple tactique marketing !

Une autre info qui penche dans ce sens, c’est qu’à ses débuts on-ne-sait-pas-trop-quand-entre-1800-et-1850, le thé à la bergamote est d’abord commercialisé sous le nom Grey’s tea et ce n’est qu’à partir des années 1880 qu’il est baptisé Earl Grey.

Or, vous allez rire, il se trouve qu’un commerçant du nom de William Grey a mis en vente un thé à la bergamote aux environs de 1850. Il le présentait dans ses encarts publicitaires sous le titre : « le célèbre mélange Grey »…


En conclusion

Même si, au final, l’ex-premier ministre semble n’avoir aucun lien avec le thé qui porte soi-disant son nom, ça n’a plus d’importance.

Aujourd’hui, la popularité et l’intemporalité de cette recette sont telles que le mot Earl Grey n’a plus besoin de faire référence à quelque personnalité que ce ce soit. Il est passé dans le langage courant et se fait référence à lui-même en devenant un synonyme de « thé noir classique », que les maisons de thé continuent de décliner à l’envi : Lady Grey avec zestes de citron et d’orange, Russian Earl Grey avec du citron, French Earl Grey avec des pétales de rose, Red Earl Grey avec du rooibos, Earl Green avec du thé vert…

De son vivant, Charles Grey n’a probablement jamais entendu parler de tout ça. D’ailleurs, s’il s’agissait au départ d’un thé d’une qualité discutable, je ne pense pas qu’il aurait été très flatté qu’on y accole son nom…

SOURCES :
Wikipedia – Charles Grey, 2nd Earl Grey
Wikipedia – Earl Grey tea
A Brief History of Earl Grey
An Introduction to Earl Grey Tea
C’est quoi le thé Earl Grey ?
Les origines du thé Earl Grey
The Origins of Earl Grey Tea
The mysterious history of Earl Grey

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