Les domestiques pouvaient-ils se marier ?


Belle époque, Époque georgienne, Époque victorienne / mercredi, juin 9th, 2021

J’ai déjà dit à quelques reprises sur ce blog que les domestiques sont en général célibataires, particulièrement les femmes, qui entrent en service très jeunes et cessent de servir une fois mariées. Mais, par ailleurs, vous avez sûrement vu, comme moi, des films, séries ou livres racontant des domestiques qui se marient, voire qui ont des enfants, tout en travaillant.

Alors ? Les domestiques pouvaient-ils se marier ET conserver leur poste ? Ou bien est-ce qu’ils devaient forcément rester célibataires et sans enfants, pour se dédier tout entiers à leurs maîtres ?

Mmmm… Comme toujours la réponse se situe un peu entre les deux.

PRÉCISION : je ne parle pas d’une femme de chambre qui aurait rendu fou d’amour son employeur, ni de la fille de la maison qui épouse son chauffeur – ça, c’est bon pour les romans ou les séries. Je ne parle pas non plus d’un maître qui profite de sa position d’autorité pour violer une de ses servantes, c’est un sujet que j’ai déjà traité à propos des soubrettes, ici.

Dans cet article, on parle uniquement de serviteurs se mariant avec des gens de leur condition.

The gentleman and the maid, par William Hounsom Byles (fin XIXe). À mon avis, le titre de la peinture est erroné et devrait plutôt s’appeler Le valet et la bonne, car il ne s’agit pas d’un gentleman (ils ne portaient plus de culottes ni de bas de soie à la fin du XIXe), mais bien d’un valet de pied en livrée, tel que vu ici.

Quitter le service pour se marier

Dans la mentalité (surtout bourgeoise) du XIXe, l’ordre des choses veut que Monsieur travaille pour nourrir sa famille et que Madame s’occupe du foyer.

Les jeunes filles célibataires sont mises au travail pour subvenir à leurs besoins ou bien aider leurs parents, mais une fois qu’elles ont trouvé un mari (et c’est ce que la société leur demande de faire), on s’attend à ce qu’elles restent à la maison pour gérer les tâches ménagères, les grossesses, les enfants. Alors qu’un homme qui devient chef de famille continuera à travailler sans que ça impacte sa carrière professionnelle.

ATTENTION, ça ne signifie pas pour autant que les femmes mariées cessaient automatiquement de travailler, ça c’est un gros mythe, mais on y reviendra dans un autre article. Entre les idées véhiculées par un idéal de société et la réalité, il y a toujours un monde…

Comme l’école obligatoire, c’est pas pour tout de suite, dans les milieux d’ouvriers, d’artisans, de fermiers, etc, on met à contribution les enfants très tôt, à 6 ou 8 ans. Mais pour ce qui est des domestiques, on les embauche dès l’âge de 13 ans (je suppose que c’est dû au fait que l’ado part vivre loin de sa famille, chose qu’il ne pourrait pas faire s’il est trop petit ?)(une hypothèse à valider… 😉 ).

Ça fait beaucoup de jeunes qui vont tout naturellement souhaiter, après quelques années, se mettre en couple et se faire une petite place dans la vie. Je l’ai dit je ne sais plus où dans un autre article, mais le métier de domestique n’est pas une vocation pour la vie. On est domestique quelques années, le temps de mettre un peu de sous de côté pour se faire une dot ou un petit pécule à investir, et puis on se marie, on achète un commerce, on démarre un petit business, et on essaye de vivre par ses propres moyens et de fonder son foyer. Beaucoup de domestiques quittaient donc le service avant l’âge de 30 ans, parce qu’ils se mariaient ou bien afin de se marier.

Bien sûr, pour une jeune cuisinière ou femme de chambre qui travaille comme une brute toute la journée, on peut comprendre qu’en effet elle ne pourrait pas continuer de travailler tout en menant une grossesse à terme ou en élevant des enfants en bas âge. Mais même si elle souhaitait accoucher, puis mettre l’enfant en nourrice afin de garder son emploi, ça ne se ferait tout simplement pas. La notion de congé de maternité n’existe pas, encore moins dans le cadre du travail des serviteurs. Souvenez-vous, j’avais parlé ici d’une petite bonne renvoyée pour s’être fracturé la cheville en tombant dans l’escalier. Un maître s’attend à ce que son domestique travaille tout le temps, il ne lui viendrait pas à l’esprit de lui accorder quelques semaines de répit pour se soigner ou pour mener une grossesse à terme : si le ou la domestique ne peut plus travailler là maintenant tout de suite, même si c’est temporaire, alors il sera renvoyé et remplacé. Aussi radical que ça. Alors imaginez si, en prime, la jeune cuisinière ou la femme de chambre annonce à sa supérieure qu’elle est enceinte sans être mariée… Mais on en avait déjà parlé ici, au sujet des soubrettes.

Tout ça pour dire que, chez les femmes, le travail de domestique est surtout quelque chose que l’on fait avant de se marier, ou alors après, si l’époux est décédé et que la veuve doit gagner sa vie.

DÉTAILS : certaines maîtresses pétaient un peu les plombs à force de redouter que leurs petites domestiques ne tombent enceintes. Par exemple, à Castle Howard, la comtesse de Carlisle demandait à ce qu’on lui confirme qu’elles lavaient régulièrement leurs linges menstruels. À Kelmarsh Hall, on a construit un tunnel pour que les lavandières/blanchisseuses cessent de traverser les étables, et restent ainsi à l’abri des regards des garçons d’écurie. Et on installait parfois la chambre de l’intendante à l’entrée du dortoir des filles pour les surveiller…


Rester en service une fois marié

Doit-on prendre chez soi le mari et la femme, ou garder à son service un homme marié dont le ménage est au dehors ?

Voilà l’une des questions que pose Henry Buguet, journaliste français, dans son Guide des maîtres et domestiques publié en 1881. Vous noterez qu’il ne pose pas la question de garder une femme mariée, ça n’a tout simplement pas de sens pour son époque, comme on vient de le voir.

La réponse qu’il apporte est la suivante :

Cette double question me paraît absolument négative dans le premier cas pour les jeunes mariés, en raison des grossesses et des couches, mais quant aux domestiques d’un âge mûr, je n’y vois pas d’inconvénient. Quant au second cas, il n’y en a pas davantage, pourvu que le serviteur marié soit sage, prudent et…

et il poursuit avec une liste de recommandations afin qu’un domestique marié :

  • n’apporte pas dans son propre foyer des objets appartenant à ses maîtres
  • ne soit pas trop assidu auprès de sa femme, car les maîtres doivent passer avant
  • ne partage pas à sa femme les évènements qui se produisent chez les maîtres
  • empêche sa femme de se lier aux autres domestiques, ou de s’ingérer d’une quelconque manière dans la maison et les affaires des maîtres

Contrairement aux femmes, sujettes à faire des bébés, un homme pourrait donc très bien conserver son poste de domestique même après s’être marié et avoir eu des enfants. C’est assez typique pour un majordome, par exemple.

D’ailleurs, comme on considère qu’un homme marié est un homme assagi, raisonné et responsable, on trouve même préférable, dans la mesure du possible, d’embaucher un serviteur marié plutôt qu’un célibataire, qui, lui, pourrait causer du trouble, démissionner facilement puisqu’il est sans attaches, et surtout tourner autour des jeunes servantes…


Le cas exceptionnel d’une domestique mariée et enceinte

Les hommes mariés peuvent rester en service, en gardant leur épouse et leur famille à l’extérieur, tandis que les femmes mariées quittent le service pour vivre leur vie de… ben… femmes mariées. Les couples que l’on conserve au travail sont les domestiques plus âgés, qui n’ont pas d’enfants à s’occuper et qui peuvent continuer de se consacrer exclusivement au bien-être de leurs maîtres.

Voilà la règle.

Mais comme à toute règle il y a des exceptions, laissez-moi vous parler de Dorothy Doar, intendante à Trentham Hall, l’une des cinq country houses du richissime Duc de Sutherland, dans les années 1830 (un témoignage tiré de The Housekeeper’s Tale, un livre documentaire sur les intendantes du XIXe).

Mrs. Doar, car Dorothy est mariée. Son mari est malade ou handicapé, donc il ne peut pas travailler et c’est elle qui fait bouillir la marmite. Ils ont une fille, qu’ils ont envoyée au pensionnat (un luxe pour lequel Dorothy se saigne aux quatre veines, d’ailleurs). Le mari habite au village, Dorothy habite dans le magnifique manoir de son employeur, ils se voient peu, et ils voient encore moins souvent leur fille. C’est comme si Dorothy était célibataire, autrement dit elle peut se consacrer corps et âme à son boulot.

Sauf que… après 14 ans de bons et loyaux services (littéralement), Dorothy a entre 40 et 45 ans, et découvre qu’elle est à nouveau enceinte. Elle attend le plus longtemps possible, mais la grossesse avance et elle ne peut plus la cacher. Voici un extrait de la lettre que rédige le régisseur du Duc :

Mrs. Doar a annoncé sa grossesse, et après y avoir mûrement réfléchi, elle a écrit pour dire qu’elle ne pourrait pas rester. Je suis d’avis que sa décision est la bonne. Ce serait un mauvais exemple pour les autres, une intendante qui a la responsabilité de servantes ne peut pas porter d’enfants, pas même ceux de son mari.

C’est rude, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas fini.

Peu après, Dorothy se ravise et demande quand même si on ne pourrait pas lui donner 6 semaines de congé, le temps qu’elle accouche et place l’enfant en nourrice. Et elle n’est pas n’importe qui, dans la maisonnée, elle est l’intendante ! Ils ne vont pas la remplacer si facilement, ça serait plus simple de lui accorder ce congé… Mais non. Le Duc de Sutherland, qui ne passe pas lui-même 6 semaines par an dans son manoir de Trentham House, refuse que son intendante s’absente temporairement et il la renvoie.

Il a la justice de son côté, car, à l’époque, la loi anglaise dit que si une servante est enceinte mais que son employeur l’ignorait au moment où il l’a embauchée, il peut la renvoyer (sans compensation, bien sûr). En revanche, si, après avoir appris la nouvelle, il décide de ne pas la renvoyer, alors il devra veiller à ses besoins le temps de la grossesse et jusqu’à un mois après l’accouchement, date à laquelle elle sera renvoyée chez elle.

Dans un cas comme dans l’autre, la servante est renvoyée dans ses pénates puisque, devenue mère, elle doit désormais s’occuper de son enfant et de son propre foyer, et non plus de la maison de son maître. Je ne pourrai malheureusement pas vous raconter la suite de l’histoire de Dorothy, car elle disparaît du radar après son renvoi. A-t-elle eu son bébé ? A-t-il survécu, et elle aussi ? A-t-elle pu continuer à payer l’école de sa fille ? À subvenir seule aux besoins d’un mari handicapé et de deux enfants ? Je vous laisse imaginer la fin que vous voulez, mais une chose est sûre : il était déjà inhabituel qu’une femme comme elle, mariée et avec un enfant, soit embauchée comme intendante, alors avec un nouveau bébé il est certain qu’elle n’a plus jamais travaillé comme domestique.


En conclusion

Dans ce contexte, la population des domestiques se composait en majorité d’ados, de jeunes adultes célibataires, ou bien de gens plus âgés qui ont passé l’âge de faire ou d’élever des enfants. Ou alors, des hommes mariés et pères de familles, mais qui voient peu leur femme et leurs enfants puisqu’ils se doivent de rester d’abord dévoués à leurs maîtres.

Être domestique, ça reste un travail où les maîtres exigent qu’on leur soit entièrement dévoués, puisqu’ils peuvent vous appeler tôt le matin ou tard le soir afin de se faire servir. Donc, oui, la très grande majorité du temps, les domestiques qui vivaient sous le toit de leurs employeurs étaient célibataires et sans enfants. Les rares qui avaient leur propre famille étaient les hommes, souvent plus âgés, donc plus expérimentés et plus haut placés dans la hiérarchie, comme les chefs cuisiniers ou les majordomes.

SOURCES :
Le guide des maîtres et domestiques (chapitre : « Des domestiques mariés »), par Henry Buguet (1881)
The Housekeeper’s Tale: The Women Who Really Ran the English Country House, par Tessa Boase
The Duchess, the Highland Clearances, the housekeeper … and a story to make you weep

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