Tout le XIXe siècle

Un titre de noblesse hérité par une femme ?

J’ai déjà plusieurs fois parlé d’héritages, mais jusqu’à présent il s’agissait seulement d’hériter d’une fortune ou d’un grand domaine. Suite à une discussion avec une lectrice du blog, on va aujourd’hui s’attarder sur les titres de noblesse.

Attention, je rappelle qu’on va parler uniquement du système anglais.

Je sais, je sais, c’est Noël, mais je ne ferai pas d’articles sur ce thème cette semaine. Je vous renvoie plutôt à tous ceux que j’ai déjà faits ici.

Joyeux Noël quand même, hein ! 🙂


La noblesse anglaise

Petit récap’ sur le système des pairies

Au Moyen-Âge, un baron était un chef de guerre au service du roi. Son rôle était de lui fournir des soldats quand le roi en avait besoin, de faire partie de la Cour et de lui servir de conseil (en siégeant notamment au Grand Conseil, qui deviendra plus tard le Parlement). En échange le roi lui confiait une partie de ses terres : le baron devenait alors une sorte de locataire prestigieux, il était responsable d’un territoire – on pourrait aussi dire un domaine – qu’il administrait au nom du roi. C’était ça, l’aristocratie médiévale (j’en avais parlé ici au sujet de la série « The Last Kingdom », je vous y renvoie pour une hiérarchie des rangs sociaux de l’époque).

Dès le XIIe siècle, ce système de baronage féodal évolue pour se transformer en pairies (peerage) et différents titres apparaissent : un pair (peer) est un noble portant le titre de duc, marquis, comte, vicomte ou baron.

POUR RAPPEL, les baronets et chevaliers ne font pas partie de la noblesse, ce ne sont pas des pairs. Vous retrouverez les différentes classes sociales ici.

Création et transmission des titres de noblesse

Alors qu’auparavant un titre de noblesse était relié à des terres, les choses évoluent et ça finit par ne plus du tout être le cas.

C’est pratique ! Comme on ne dépend plus d’une terre (le pays ne pourrait pas être subdivisé à l’infini), ça signifie qu’on peut en créer à peu près autant qu’on veut, des titres ! Les rois et les reines britanniques vont donc, au fil du temps, créer de nouvelles pairies pour récompenser certains de leurs sujets. Et ils ne vont pas juste anoblir des roturiers : parfois, ils créent aussi des titres supplémentaires à des nobles qui en possèdent déjà d’autres.

Lettre patente signée de la reine Victoria. Le genre de document qu’un souverain utilisait pour conférer un titre à quelqu’un.

Les titres les plus vieux, c’est à dire ceux qui remontent aux barons médiévaux, obéissent à d’anciennes lois et sont parfois transmis par primogéniture absolue (= à l’aîné des enfants quel que soit son genre), ou bien transmis par primogéniture masculine (= à l’aîné des fils, mais s’il n’y en a pas à l’aînée des filles).

DE NOS JOURS : Dans le cas des successions royales, la primogéniture masculine avait court depuis la Renaissance, mais elle a été abolie en 2013 pour devenir une primogéniture absolue : désormais, le successeur du trône britannique est l’aîné des enfants, et non plus le premier garçon.

Ça signifie que, parmi les enfants de William et Kate, George deviendra roi uniquement du fait qu’il est l’aîné, et non pas parce qu’il est un garçon. S’il décède sans enfants, c’est sa soeur Charlotte qui deviendra reine car elle est la suivante dans leur fratrie, et si elle décède également sans enfants, alors ce sera le petit Louis (tandis que si on avait conservé la primogéniture masculine, Louis aurait eu la priorité sur elle).

En revanche, pour les titres de noblesse plus récents (en gros, ceux créés depuis la Renaissance), ils se transmettent à travers la primogéniture agnatique (= à l’aîné des héritiers mâles uniquement). C’est ce qui fait que les titres de noblesse passent simplement de père en fils, et s’il n’y a pas de fils, on ira chercher un frère, un neveu ou un cousin.

Dans ce contexte, ça signifie que la très grande majorité du temps une duchesse ou une marquise n’est pas une personne titrée, elle est seulement l’épouse d’un duc ou d’un marquis qui, lui, est le vrai détenteur du titre.

Sauf si…


Les femmes nobles « suo jure »

Héritière d’un titre existant

Suo jure est une locution latine qui signifie « en son nom propre », et qui désigne une femme portant un titre de noblesse pour elle-même (et non pas parce qu’elle est mariée à un homme titré).

Pour que cette situation se produise, il faut un titre de noblesse ancien obéissant à la primogéniture absolue ou masculine. Dans ce cas, oui, il arrive qu’une femme devienne duchesse, marquise, comtesse, vicomtesse ou baronne suo jure.

Ça ne courait quand même pas les rues : par exemple, pendant tout le XIXe, il n’y a eu que 14 femmes qui ont hérité en leur nom propre d’un titre de noblesse.

Titulaire d’un nouveau titre, créé rien que pour elle

Il est aussi arrivé que les souverains britanniques créent des titres spécifiquement dédiés à des femmes.

Même chose : ça ne courait pas les rues. Dans tout le XIXe, seulement 22 titres de noblesse ont été créés pour elles. Les raisons sont multiples, et c’est vraiment du cas par cas. Quelques exemples :

  • on veut récompenser le mari, mais celui-ci refuse la pairie ou bien décède prématurément : on récompense alors sa femme à sa place.
  • un membre de la famille royale se marie d’une façon pas tout à fait réglo, et pour s’assurer que son épouse ait le rang suffisant pour faire à son tour pleinement partie de la famille royale, on la titre en conséquence.
  • une femme est récompensée pour des services qu’elle a rendus. Par exemple Angela Burdett-Coutts, fille d’un baronet (donc pas un noble), qui était très connue pour ses activités philanthropiques, fut récompensée par un titre de baronne.
Angela Burdett, devenue baronne Burdett-Coutts

Le statut du mari face à une épouse titrée

Je disais plus haut que lorsqu’une femme épouse un duc, elle va tout naturellement prendre le nom de duchesse, même si, techniquement, ce n’est pas elle qui porte ce titre. Pour un homme qui aurait épousé une duchesse suo jure, c’est pareil : il va pouvoir lui aussi se faire appeler duc. Il devient alors duc jure uxoris, c’est à dire « duc d’après sa femme ».

Ce qui n’empêche pas que la loi de la coverture est toujours en place et continue de le favoriser, lui (souvenez-vous, j’en avais parlé ici). Pour une femme, être titrée en son nom propre ne lui garantit pas du tout l’indépendance : dès qu’elle se marie, elle est assujettie à son mari, qui devient automatiquement propriétaire de ses biens. Le titre, en revanche, continue de lui appartenir à elle.

ROIS CONSORTS ET ROIS JURE UXORIS : Au fil des siècles, en Europe, on a vu passer quelques reines suo jure qui se sont mariées. Selon les cas (j’imagine que ça devait dépendre des lois en vigueur ou bien des négociations faites lors de l’accord du mariage), leur mari pouvait être :

un roi jure uxoris, qui co-dirige le pays avec un niveau d’autorité et de pouvoir égal à celui de la reine. Ça a été le cas en Espagne pour Isabelle de Castille et Jeanne la Folle, qui ont été rejointes sur le trône par leurs époux.
un roi ou un prince consort, qui est l’époux mais qui n’a pas de pouvoir politique, la reine restant l’unique souveraine régnante. Les époux de Victoria ou Elizabeth II, par exemple, n’ont d’ailleurs jamais porté le titre de roi, mais seulement de prince.


Aliénor, duchesse d’Aquitaine

Je m’écarte un peu de mon siècle de prédilection, mais attardons-nous un instant sur un exemple intéressant : Aliénor, duchesse d’Aquitaine, reine de France et reine d’Angleterre.

Eleanor of Aquitaine, par Frederick Sandys (XIXe siècle)

En France, contrairement au Royaume-Uni où la primogéniture masculine a tout de même permis de mettre sur le trône quelques femmes (Mary I, Elizabeth I, Anne, Victoria, Elizabeth II…), nous n’avons jamais eu de reines régnantes car nous appliquions la loi salique, qui interdisait que la Couronne de France soit portée par une femme. Nous n’avons donc eu que des reines consorts.

En revanche, il est aussi arrivé que des titres de noblesse français soient transmis à des femmes, à travers la primogéniture masculine. Au XIIe siècle, le duc d’Aquitaine avait trois enfants : Aliénor, Pétronille et Guillaume. En tant que fils, c’est Guillaume qui doit hériter, mais il meurt en bas âge, ce qui fait que c’est Aliénor, aînée des deux filles restantes, qui reprend le duché après son père. Comme c’est elle la duchesse en titre, c’est aussi elle qui passe son titre au premier héritier parmi ses enfants, toujours de préférence un garçon, mais comme elle vivra très vieille (plus de 80 ans, un exploit pour l’époque !), elle aura malheureusement le temps d’enterrer plusieurs de ses fils et c’est finalement le tout dernier, Jean Sans Terre, qui héritera de l’Aquitaine.

Aliénor a donc été duchesse en son nom propre, suo jure. Elle a ensuite, grâce à ses deux mariages, été également reine consort de France, puis reine consort d’Angleterre.

UN PEU DE PRÉCISION : Je ne pense pas que ça s’appliquait déjà pour Aliénor à son époque, mais sachez qu’en Angleterre une femme portant le titre de duchesse suo jure sera appelée « duc », tandis qu’une femme qui n’est que l’épouse d’un duc sera appelée « duchesse ». Ça permet de distinguer les deux.

Par exemple, la reine Elizabeth II est actuellement – en plus de sa couronne – à la tête du duché de Lancaster suo jure. À ce titre, elle est officiellement appelée « duc de Lancaster ». 🙂


La mort d’un titre de noblesse

Les limites de la transmission héréditaire

Une fois créé, un titre de noblesse ne peut plus être supprimé. Par contre, il peut arriver qu’il disparaisse tout seul.

Quel que soit le type de primogéniture appliquée (absolue, masculine ou agnatique), il peut arriver qu’on ne trouve pas d’héritier du tout, auquel cas le titre disparaît pour de bon.

L’abeyance

Encore plus rare, il existe également un problème juridique appelé l’abeyance.

Toujours dans le cas d’anciens titres médiévaux, qui n’obéissent pas à la primogéniture mais à de vieilles lois divisant les possessions à égalité entre tous les enfants, il arrive qu’on se retrouve avec deux héritiers à part égale d’un titre, sans qu’on puisse les départager. Au Moyen-Âge, le titre était lié à des terres, donc il était possible de couper les terres en deux, mais désormais ce n’est plus possible, un titre de noblesse ne peut pas être divisé. C’est donc un cul-de-sac, et ça peut durer des années, voire des centaines d’années.

Pour sortir de l’impasse, il faut que la famille se tourne vers la justice, et que l’un des deux héritiers parvienne à prouver sa supériorité sur l’autre. S’il y parvient, le titre de noblesse lui sera alors attribué.

On a ainsi vu renaître des titres restés en suspens depuis une éternité. L’exemple le plus fou est celui du baron Grey of Codnor : tombé en abeyance en 1496, il a été « réactivé » en… 1989 ! Il aura fallu 493 ans pour que la justice parvienne enfin à trancher !

EN RÉPONSE À @MARIANNE : c’est ce qui est arrivé au titre de baron Clifford dont tu me parlais. William Cavendish, qui portait ce titre, est mort sans enfants. Il avait deux soeurs qui n’ont pas pu être départagées, ce qui fait que le titre est tombé en abeyance. Il l’est toujours aujourd’hui.


En conclusion

J’ai l’impression que depuis le début de ce blog je passe mon temps à vous parler de primogéniture… 😉

Avec tout ça, ce qu’il faut retenir, c’est que les lois ont varié dans le temps, et que même si on peut dire qu’en général un titre de noblesse se passe de père en fils, il y a quand même tout un tas d’exceptions.

Reste un truc à élucider : quand une seule personne disposait de plusieurs titres de noblesse différents, comment faisait-on pour les répartir entre différents héritiers ? Parfois, le fils aîné héritait du plus important des titres, mais on en laissait d’autres à ses frères… Dans le même ordre d’idées, si la famille possède un titre de duc et un autre de comte, on pouvait voir Papa porter le titre de duc et Fiston porter celui de comte, tout cela de leur vivant… Un autre joyeux bordel que je me promets de creuser un de ces quatre ! 🙂

SOURCES :
Wikipedia - Hereditary title
Wikipedia - Peerages in the United Kingdom
Wikipedia - Privilege of peerage
Wikipedia - Suo jure
Wikipedia - Jure uxoris
Wikipedia - List of peerages inherited by women
Wikipedia - List of peerages created for women
Wikipedia - Abeyance
Creation And Inheritance Of The Peerage
Peerage, Abdication, Inheritance and Questions of Legality
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