Un Champlain, des chapeaux


Époque georgienne, Époque Régence, Époque victorienne / mercredi, juillet 15th, 2020

J’ai l’impression que ça faisait longtemps que je n’avais pas fait un immense détour pour vous parler d’un sujet. Ça vous avait manqué, j’espère ! 😉

On va donc aborder la mode des chapeaux du XIXème siècle, mais pour ça, je dois d’abord vous parler de Samuel de Champlain, explorateur du début du XVIIème siècle, sous Henri IV puis Louis XIII.

Quel rapport avec les chapeaux ? Vous allez voir !


Samuel de Champlain

Champlain, mon héros

Corrigeons une idée reçue : ce n’est pas Jacques Cartier qui est à l’origine de la colonisation française au Canada. Il est venu trois fois, entre 1534 et 1540, a essayé de trouver de l’or et des diamants, a voulu s’imposer aux nations autochtones par la force, s’est fait rire au nez, et ses tentatives ont été un échec cuisant (pour info, il n’a pas non plus « découvert » l’Amérique du Nord : les vikings et les marins portugais venaient pêcher dans le coin depuis bien longtemps déjà…).

Le vrai colon, celui qui est revenu à partir de 1603, qui a passé 30 ans de sa vie à bâtir la future la Nouvelle-France, qui a mis en place des comptoirs de commerce et une présence coloniale permanente, qui a fait de la diplomatie auprès des autochtones, qui a exploré et cartographié le territoire, franchi les rapides du Saint-Laurent, fondé la ville de Québec, celui qui a fait tout ça c’est Samuel de Champlain.

Oui, j’en suis fan, je le reconnais sans problème ! 😉

C’EST PARCE QUE j’ai travaillé deux ans sur la vie de cet homme-là, dans le cadre de mon boulot. J’étais game designer et j’ai conçu un jeu de gestion et de stratégie, Champlain 1603, ainsi qu’une application avec des jeux pour enfants, Le Petit Champlain. Tout ça se faisait en dans le cadre d’un documentaire télé en 6 épisodes, Le rêve de Champlain (essayez-vous, mais c’est un site canadien et je ne sais pas si c’est bloqué pour les visiteurs étrangers).

Ça remonte à 2015, et je suis super déçue de voir que les jeux ne sont déjà plus disponibles, alors je me contente de vous partager quelques images, issues des portfolios de Björn Feldman et Mathieu Lampron, les illustrateurs qui ont bossé avec moi sur ces projets (psssssst ! allez voir leur travail : ils sont super doués ! 😀 ).

La précieuse fourrure de castor

Une des raisons pour lesquelles l’entreprise de Cartier a échoué alors que celle de Champlain a réussi, c’est que le premier cherchait de l’or et des diamants, alors que le second cherchait des castors – plus exactement, leurs peaux. Et, ça tombe bien : au Canada, des castors, on n’en manque vraiment pas !

Castor du Canada

Ces peaux de castors, les Européens en faisaient des chapeaux.

C’est une fourrure très dense et imperméable, qui constitue un matériau d’excellente qualité, en particulier pour le feutrage, et il y a une forte demande à l’époque notamment parce que la mode occidentale évolue et qu’on ne sorte jamais de chez soi nue-tête. Le marché est en pleine expansion : il faut fournir !

Les premières expéditions de Champlain se font avec l’aval du roi Henri IV, qui aimerait bien savoir s’il existe une voie de passage jusqu’aux Indes à travers l’Amérique. Mais lorsqu’Henri IV meurt et que Champlain perd ce soutien, c’est une association de commerçants qui prend la relève : ils financent les autres voyages afin d’établir des comptoirs de commerce pérennes et alimenter le marché français en peaux de castors (et tout un tas d’autres fourrures aussi, tant qu’à faire). Ce n’est finalement qu’après plusieurs années que viendra l’idée de s’établir pour de bon, sous la forme d’une colonie.

AU CAS OÙ vous vous poseriez la question, comme moi 😉 : non, le mot chapeau ne vient pas de peau. Ça vient du latin capellus, lui-même dérivé de cappa (« capuchon ») et caput (« la tête »).

ET LE CASTOR D’EUROPE, ALORS ? Oui, il y avait bien des castors en Europe, en particulier en Scandinavie et en Sibérie (il y en a toujours aujourd’hui, d’ailleurs). Mais, justement, une chasse intensive pour leur fourrure les a fait complètement décliner au XVIIème siècle, raison pour laquelle on est allé se fournir en Amérique du Nord.

De vieilles peaux

Au départ, ce commerce était au bénéfice de tout le monde.

Champlain apportait aux Premières Nations ce qui leur manquait : des pointes de flèches, des couteaux, des chaudrons pour la cuisine, des couvertures… (oui, contrairement aux populations d’Amérique du Sud, ceux du Nord ne savaient pas fabriquer d’objets en métal) (ils n’utilisaient que des pointes de flèches en pierre, par exemple).

En échange, les Premières Nations procuraient des peaux de castor. Mais pas de belles peaux fraîchement chassées, non ! Ils refilaient leurs vieilles peaux râpées, celles qui avaient servi de vêtements et avaient déjà perdu une partie de leurs poils. Et Champlain était ravi, parce que ce qui l’intéressait c’était justement le sous-poil des castors, pas le poil long.

En gros, les uns donnaient des objets courants et pas chers, les autres leurs vieilles froques usées, et tout le monde avait l’impression d’avoir fait une super bonne affaire ! 😉

Ça n’a pas duré très longtemps. Les Premières Nations avaient leurs propres problèmes géopolitiques dans lesquels leurs alliés français se sont ingérés, et comme les Anglais et les Hollandais faisaient exactement pareil mais en s’alliant à d’autres nations, on a fini par faire parler la poudre, profiter des faiblesses et de l’instabilité pour envahir le territoire, etc. Sans compter que la présence de tous ces Européens mettait les autochtones en compétition pour le commerce. Alors, même si Champlain a été plus fin négociateur et politique que ne l’a été Cartier, reste que, dans les siècles qui ont suivi, tout ça s’est soldé par un envahissement pur et simple, suivi d’une quasi extermination des Premières Nations. On ne refera pas l’Histoire, bien sûr, mais n’oublions jamais le dramatique revers de la médaille.


Les chapeaux

Revenons en Europe, et voyons un peu ce qu’on en faisait, de ces peaux de castors…

Leur utilisation s’étend du XVIème jusqu’à nos jours, ce qui fait que les chapeaux ont eu amplement le temps d’évoluer en fonction de la mode. Comme je le disais plus haut, on utilisait cette fourrure essentiellement sous forme de feutre (on peut dire « feutre poil »), qui avait une excellente tenue et qui permettait ensuite de fabriquer des modèles comme ceux-ci :

Chapeaux en feutre de castor (mode anglaise, 1776 à 1825)

On retrouve le tricorne ou le bicorne typiques des militaires de l’époque napoléonienne (dans le genre que portent le commandant Nelson ou le capitaine Wentworth, dont j’avais parlé ici) (le célèbre bicorne de Napoléon aussi est en castor). On voit également les premiers hauts-de-forme de la Régence (le dernier en bas à droit s’appelle d’ailleurs le Régent, en hommage à George IV) qui deviendront l’emblème de la bourgeoisie du XIXème : le haut-de-forme pour sortir dans la journée est en feutre poil, tandis que le haut-de-forme pour les soirées mondaines est en satin.

Ces chapeaux sont plus chers, car de meilleure qualité. Ils sont souvent foncés, mais ce n’est pas du tout une obligation, car le feutre poil peut être teint : cette couleur noire n’est donc pas une contrainte de fabrication, c’est simplement un choix lié à la mode (à ce sujet, je vous renvoie sur l’article de Beau Brummell, ici, et l’évolution de la mode masculine vers des couleurs sobres… et sombres).

Chapeau de cavalière avec voile de dentelle (1865)

ET POUR LES FEMMES ? Il y a beaucoup plus de variété de matières pour les chapeaux des femmes (paille, tissus, etc…).

Cela dit, elles aussi portaient parfois des chapeaux en feutre de castor, notamment une variante des hauts-de-forme qu’on retrouve dans les costumes de cavalières amazones (voyez donc ici pour tout savoir sur les amazones 😉 )


Les chapeliers fous

En Angleterre, un ouvrier chargé de fabriquer le feutre poil s’appelait un beaver (qui signifie « castor »). Un chapelier s’appelait un hatter (du mot hat, soit « fabricant de chapeau »).

Le Chapelier Fou, version Johnny Depp dans le film de Tim Burton

Et si vous connaissez un minimum le célèbre Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll, qui se déroule en pleine époque victorienne, vous vous demandez peut-être pourquoi le personnage du Mad Hatter – le Chapelier Fou – est supposé être fou…

Le problème de ces poils de castor, c’est qu’ils coûtent cher. La situation devient même catastrophique quand la Nouvelle-France tombe aux mains des Anglais, car du jour au lendemain l’importation de fourrures de castor se complique. Avec quoi va-t-on faire nos chapeaux, maintenant ? Il y aurait bien le poil de lapin, mais ça ne feutre pas aussi bien, ça ne donne pas un aussi beau résultat. Sauf…

Sauf si on traite tout ça au mercure, bien sûr !

Hé oui, encore lui ! C’est décidément l’ingrédient chouchou du XVIIIème et du XIXème siècle (comme le savent bien tous ceux qui ont attrapé la syphilis, voyez ici). Mélangé à de l’acide nitrique, le mercure donne au vulgaire poil de lapin un lustre similaire au castor, et en passant il déglingue lentement les neurones du chapelier exposé à ces produits toxiques à longueur de temps, au point qu’une expression anglaise dit : « mad as a hatter » (« être fou comme un chapelier »).

La maladie des chapeliers est connue, et on sait très bien qu’elle est causée par une trop grande exposition au mercure, mais on ne sait pas par quoi remplacer ce produit pour obtenir les mêmes résultats sur les chapeaux. Alors, comme toujours, l’industrie continue d’avancer, au mépris de la santé des ouvriers, sacrifiés à leur travail.

C’est finalement à partir des années 1820 qu’on trouve enfin un substitut au mercure, certes pas tout à fait aussi efficace, mais au moins on économise les vies des chapeliers. En tout cas, de ceux qui accepteront de changer de produit, car tout ça ne se fait pas du jour au lendemain.

POUR TOUT SAVOIR sur l’utilisation du mercure par les chapeliers, je vous recommande chaudement le blog Savoirs d’Histoire et son excellent article Le « secret » des chapeliers fous…


En conclusion

Ne soyez pas inquiets pour la population de castors canadiens : malgré la chasse intensive à laquelle ils ont été soumis, ils s’en sont remis et se portent bien.

Quant aux chapeaux en feutre poil, on en trouve toujours aujourd’hui, parfois à base de castor, parfois à base de lapin ou autres animaux. Mais une chose est sûre : il n’y a plus de mercure dedans !

Et la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un associer les mots « Jacques Cartier » et « colonisation française du Canada », n’oubliez pas de remettre les pendules à l’heure et de redonner à Champlain ce qui est à Champlain… 😉

SOURCES :
Livre – Le rêve de Champlain (par David Hackett Fisher)
A brief history of the beaver trade
Wikipedia – Beaver hat
Le « secret » des chapeliers fous
How the Hatter went Mad

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