Des couverts en argent complètement décadents


Époque victorienne / mercredi, juillet 8th, 2020

Je suis sûre que vous vous attendiez à ce que je vous parle un jour des différents couverts en argent qu’utilisaient les victoriens les plus riches à table… Non ? La scène dans Pretty Woman, quelle fourchette il faut utiliser, tout ça, tout ça ? Mais oui, vous voyez bien de quoi je veux parler !

Sauf que si vous pensiez apprendre la différence entre une cuillère à thé, une cuillère à café et une cuillère à dessert, vous allez être déçus. Vous savez combien j’aime les objets chelous (surtout quand ils sont en argent) et vous vous doutez bien que j’ai plutôt essayé de trouver les ustensiles et les couverts les plus marrants !

Notez que tout ce qui suit concerne uniquement la fin du XIXème siècle, c’est à dire le moment où l’ère victorienne est à son plus haut et où les Occidentaux ont mené très loin leur idée d’un être humain extrêmement civilisé, éduqué, intégré, qui respecte une quantité de règles sociales, qui est propre sur lui, qui se tient convenablement à table, et qui, par conséquent, NE MANGE PAS AVEC LES DOIGTS ! C’est pourquoi ils ont créé une trâlée d’ustensiles aux usages très précis, afin que cet être humain civilisé puisse manipuler sa nourriture avec propreté et élégance.

En voici quelques exemples…


Les ustensiles de service

Les cuillères de service,

Dans l’article sur les poudings, ici, j’avais parlé des aspics et des gelées, qui étaient super en vogue à l’époque victorienne. Voici la cuillère à aspic qu’on utilisait pour les servir : peu profonde et en forme de feuille avec un bord tranchant pour pouvoir couper plus facilement (vu qu’il peut y avoir des trucs, dans la gelée).

Ça, c’est une cuillère à tomates. Plus précisément, on l’utilise pour servir les tranches de tomates : elle est trouée pour laisser échapper le jus, mais recourbée sur les côtés pour ne pas laisser échapper les tomates elles-mêmes.

Dans le même genre, on a la cuillère à concombres (promis, on ne va pas faire tous les légumes du potager non plus ! 😉 ). Même principe : les trous laissent échapper le jus, et les petites dents permettent de piquer les morceaux de concombres qui seraient restés au fond du plat.

Une autre, semblable avec sa forme de feuille et ses petites dents : la fourchette à beignets aux huîtres. En anglais ça se dit fried oysters (« huîtres frites ») et vous allez rigoler si je vous dit que je me suis vraiment demandée comment ils arrivaient à faire frire des huîtres… Ensuite, j’ai cherché et j’ai vu qu’il s’agissait en fait de petits beignets – comme des acras de morue, mais à base d’huître. La cuillère sert donc à prendre un beignet et, peut-être, récupérer un petit bout de friture tombé dans le fond.

Pour le coup, ça ressemble plus à une pelle qu’à une cuillère… C’est une cuillère à fromage Stilton, qui est un fromage bleu anglais semi-ferme. Avec la cuillère, on se creuse un morceau directement dans le fromage, au lieu de le couper au couteau.

Ceci est une cuillère à thé – pardon, je reformule : ceci est une cuillère à boîte à thé. Souvenez-vous, j’avais raconté il y a longtemps comment on prenait le thé pendant la Régence, et comment ça a évolué tout au long du XIXème (voyez ça ici). À la fin du siècle, le thé est bien meilleur marché qu’avant, n’empêche, c’est toujours tout un décorum de le préparer et c’est la maîtresse de maison qui s’en occupe devant ses invités, raison pour laquelle elle utilise une jolie cuillère.

J’avais parlé ici du chocolat, qu’on buvait surtout en boisson chaude au départ. À la fin du XIXème, les choses ont évolué et on consomme désormais le chocolat sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, à savoir une pâte sucrée et… ben… chocolatée, quoi. Des cuisiniers créatifs ont mis au point des recettes de chocolats de type truffes, qui font partie des sucreries et qu’on appelle couramment des bonbons. Cette cuillère à chocolats s’appelle en anglais bon bon spoon (« cuillère à bonbon ») et elle est faite pour prendre un chocolat sans s’en foutre plein les doigts.

les fourchettes de service,

En voilà une assez marrante et facilement reconnaissable : la fourchette à citron. Ses dents écartées en éventail permettent de piquer dans une tranche de citron sans qu’elle glisse et s’échappe.

Celle-ci est une fourchette à bacon. Étant donné que des tranches de bacon, c’est long, glissant et pas facile à manipuler (enfin, si, avec les doigts, justement !), on a prévu un ustensile qui ratisse large… Bon, je fais l’humour que je peux, hein ! 😉

Alors que la plupart des gens mangent essentiellement des viandes mijotées, cuites à l’étouffée ou bouillies (en raison des fumées de charbon, qui laissent un sale goût si elles entrent en contact direct avec la viande), ce sont surtout les riches qui peuvent encore se permettre de se régaler avec de belles pièces de viande rôties. Mais, une fois sur la table, c’est une galère à découper, alors on s’aide de cette fourche à rôti pour la maintenir.

Ça y ressemble… mais non ! Quand il y a trois dents, ce n’est plus une fourche à rôti, mais une fourchette pour les toasts ! C’est pour attraper une tranche de pain grillé, dans le plat. Oui, on est d’accord, c’est carrément intense de flanquer un ustensile précis pour un geste aussi anodin, mais je répète qu’on est ci-vi-li-sés ! On ne touche pas avec les doigts ! 😉

les louches,

Ça, c’est une louche à grog. Pour être précise, celle-ci date de la fin du XVIIIème, et elle est facile à identifier avec son double bec verseur. Pour l’époque victorienne, les louches à grog semblent très variables, plus ou moins grosses ou profondes, avec un manche plus ou moins long, certaines très ovales, ou avec un seul bec verseur, etc.

les pinces,

Au XIXème, le sucre n’était pas vendu en petits cubes, mais en cônes (les fameux « pains de sucre »), qu’il fallait briser en petits morceaux. On utilisait pour ça une sorte de grosse pince, en forme de ciseaux avec des extrémités bien piquantes pour se planter dans le sucre, et c’est probablement comme ça que l’outil a évolué pour devenir cette pince à sucre-là (qui ne casse plus de sucre, mais permet de saisir un petit morceau déjà coupé).

les pelles,

Vous voyez ces petites rainures bien rangées ? C’est une pelle à asperges. Mais c’est un doux rêve d’imaginer que les asperges vont rester gentiment parallèles, entrer dans les rainures et ne pas se casser la gueule ! C’est probablement ce qui fait que par la suite on commencé à utiliser des pinces à asperges.

Nope… Ce n’est pas un couteau à poisson ni une pelle à tarte, mais une pelle à crème glacée. À cette époque, on ne parvenait pas au même niveau de congélation que nos congélos modernes, donc la crème glacée était toujours un peu molle. Néanmoins, on ne la servait pas encore sous forme de boules, alors il fallait pouvoir la découper, un peu comme un gâteau.

Justement, parlons-en, des gâteaux ! (et non, ce n’est pas un peigne) Cette « pelle » super étrange est un tranche-gâteau. Il permettait de découper en douceur des gâteaux délicats (de type gâteau des anges), là où un couteau aurait tout écrabouillé.

… et les autres

Des ciseaux à raisin… Oui, pour couper la tige et prélever ainsi une partie de la grappe seulement, avec délicatesse et élégance.

Contrairement à la crème glacée dont j’ai parlé plus haut, le beurre, lui, était servi à la fin du XIXème sous forme de petites boules, disposées sur un lit de glace pilée pour les garder au frais. On a donc prévu pour ça un pic à beurre, avec une pointe entortillée pour que la petite boule de beurre ne tombe pas une fois piquée (et pour savoir comment on faisait le beurre, je vous renvoie à l’article sur la dairy-maid, ici)

Alors, celui-là, il me fascine complètement… C’est une râpe à muscade ! Souvent en forme de coquille de noix ou de gland, c’est une petite boule qui s’ouvre, et dans laquelle on trouve la noix de muscade et une grille minuscule pour la râper dessus. J’en ai aussi vu en forme de boîtes rectangulaires, qui me rappellent terriblement la vinaigrette (dont j’avais parlé ici).


Les couverts individuels

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les couverts et ustensiles individuels, mais je vais survoler sinon va tous y passer la nuit…

En plus des différents fourchettes-couteaux-cuillères de toutes les tailles et pour tous les usages, on trouvait aussi, par exemple :

  • une fourchette à fraises (oui, rien que pour les fraises)
  • un canif de poche pour couper les fruits (des fois que tu aies envie de manger proprement une pomme alors que tu es au milieu d’une partie de chasse)
  • une cuillère à moëlle (parce que, non, on ne suce pas bruyamment les os, mais on fouille dedans avec une cuillère longue et étroite)
  • et une quantité hallucinante de pics, fourchettes ou cuillères pour les fruits de mer : huîtres, homard, moules, sardines…

Sur la table, on trouvait aussi…

Vous en avez sûrement chez vous, c’est le genre de trucs qu’on ne sort qu’à Noël et aux grandes occasions. Hé bien les repose-couteau nous viennent de la fin du XIXème siècle, où ça aurait fait mauvais genre de tacher la nappe immaculée (apparemment, non, tu ne laisses pas ton couteau sur le bord de ton assiette).

On trouvait aussi sur la table un ramasse-miettes, composé d’une brosse et d’une pelle. Je ne saurais pas vous dire si le maître ou la maîtresse de maison l’utilisait directement ou bien si on faisait plutôt appel à un des domestiques faisant le service, mais de toute évidence le ramasse-miettes est utilisé à table pendant que les gens sont encore assis, et c’est pourquoi on en fait un objet élégant.

Et pour finir, encore un dernier objet bien chelou : le chauffe-cuillères ! Oui, oui, vous avez bien lu : c’est un récipient qu’on remplit d’eau bouillante et qu’on laisse sur la table du repas (ou pas loin) pour y faire tremper des cuillères, de façon à ce que ces dernières soient chaudes au moment où on voudra les utiliser.

C’est le même principe que les restaurateurs qui réchauffent les assiettes dans lesquelles ils vont servir leurs clients, de façon à ce que la nourriture soit aussi chaude que possible quand elle parviendra devant eux. Au XIXème, la cuisine est toujours loin de la salle où les maîtres mangent, et on utilise des chauffe-plats pour maintenir la température des aliments. Mais, apparemment, les gens de l’époque ont poussé leur petit confort jusqu’à avoir des cuillères elles aussi chauffées…


En conclusion

J’aurai d’autres occasions de parler de l’étiquette à table, car il y avait tout un décorum à respecter. Mais ce que je trouve intéressant, c’est le fait qu’on encourage l’être humain civilisé à ne jamais toucher directement sa nourriture : il est éduqué, il a de l’hygiène et il a les moyens de s’équiper de tous ces petits accessoires supposés lui apporter un confort de vie.

Après, on a ici la vision idéale. À mesure qu’on descend dans l’échelle sociale, ou bien si on change de contexte (souper mondain ou repas quotidien en famille), les habitudes de vie changent également et s’assouplissent.

Et ça nous laisse avec plein d’accessoires en argent, tous plus jolis les uns que les autres. On en parle, du fantastique travail d’artisan, sur ces objets-là ? 🙂

SOURCES :
10 Ingenious Cutlery Inventions From The Victorian Era
These 14 Obscure Silver Cutlery Pieces Will Turn Any Meal into a Decadent Masterpiece
Odd and unusual utensils
The Host’s Ultimate Guide to Flatware
You’ll Never Guess What You Use This Silverware for

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