L’absinthe, une fée devenue sorcière


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, septembre 16th, 2020
Cassignol, Le château de ma mère, Jean Rochefort
Jean Rochefort, dans le rôle de Cassignol

Quand j’étais gamine, il y a une scène du film « Le château de ma mère » qui m’avait fascinée : celle de Cassignol (joué par le fantastique Jean Rochefort) en train de se verser un verre d’absinthe. Même si je n’avais que 10 ou 12 ans quand j’ai vu ce film pour la première fois, j’avais senti qu’on me présentait cet alcool comme quelque chose de spécial, voire de malsain.

Et c’est vrai que l’absinthe traîne une très mauvaise image, de neurones déglingués, d’hallucinations et de folie. Mais parce que les choses ne sont jamais ni toutes noires, ni toutes blanches, on va essayer de comprendre le pourquoi de cette triste réputation.

RAPPEL : j’en profite pour rappeler que La renaissance de Pemberley est en promo sur Amazon pendant tout le mois de septembre ! 🙂


La fée verte

Petite histoire de l’absinthe

Depuis des siècles, l’absinthe est une plante aromatique utilisée à des fins médicales, notamment pour soulager l’estomac et stimuler l’appétit. C’était le genre de produit qui avait toute sa place dans les armoires d’apothicaires dont on a parlé ici.

Vers 1790, en Suisse, une herboriste, puis un médecin, puis une distillerie toute entière, mettent au point une recette qui mélange l’absinthe à d’autres plantes pour en faire un alcool avec des vertus bienfaisantes. C’est ainsi que naît l’absinthe, une liqueur verte ressemblant à du pastis, que l’on dilue avec de l’eau et qui prend alors une teinte laiteuse. Elle se compose de 10 plantes différentes : grande absinthe, petite absinthe, hysope, mélisse, menthe, anis vert, anis étoilé, fenouil, coriandre, réglisse (le nombre de plantes peut varier selon les recettes).

Affiche absinthe la fée verte
Affiche contemporaine (par Aly Fell), dans un style de la fin du XIXème

UNE FÉE ? à cause de sa couleur, de ses reflets vaporeux quand on la mélange à l’eau, de son effet et de sa popularité grandissante, on donne à la liqueur d’absinthe le joli surnom de « fée verte ».

C’est d’abord une boisson régionale, surtout bue en Suisse et dans les régions limitrophes. Puis elle commence à se répandre après 1830 dans le reste de la France, surtout dans le sud (elle est très rafraîchissante et parfaite pour les chaleurs de l’été), puis, par effet de mode, à Paris et jusqu’en Belgique.

Le rituel

L’absinthe a ceci de particulier qu’elle s’accompagne d’un petit rituel.

On verse un volume d’absinthe dans le fond du verre, puis on y verse 6 à 7 volumes d’eau leeeeeeentement, pour que le mélange des deux se fasse progressivement et délivre ses arômes tout en douceur. On utilise de l’eau bien fraîche (idéalement, celle d’une petite source de montagne helvète 😉 ), par contre on ne met jamais de glaçons directement dans le verre, parce que…

… l’absinthe, c’est comme une jeune fille : il ne faut pas la brusquer.

Et comme on est au XIXème, on y met un peu de décorum ! Même si un verre et une simple carafe font parfaitement l’affaire, on crée aussi des fontaines à eau spéciales avec de petits robinets qui ne délivrent qu’un filet d’eau, ainsi que des verres exprès pour cet usage.

Fontaine d'absinthe

De plus, comme l’absinthe est une boisson amère, on aime lui ajouter un morceau de sucre, posé sur une cuillère, elle-même posée en travers du verre, et qui fond à mesure que l’eau coule dessus. Ce qui ouvre la porte à une production de cuillères à absinthe toutes plus jolies que les autres (et qui avaient une place de choix dans l’éventail de couverts en argent que j’avais montré ici).

Cuillères à absinthe

L’apéritif à la mode

Par définition, un apéritif est un alcool servi avant le repas et destiné à vous ouvrir l’appétit. Ça tombe bien : figurez-vous que ce sont précisément les vertus thérapeutiques de l’absinthe !

De plus, son petit rituel faisait qu’en attendant qu’elle soit prête on passait le temps en bavardant agréablement entre amis (les fontaines sont d’ailleurs faites pour servir 2 à 4 personnes en même temps). Non seulement l’absinthe est devenue un alcool à la mode, mais elle a contribué à ancrer cette habitude de l’apéro que nous connaissons aujourd’hui, c’est à dire un moment convivial que des amis passent ensemble en buvant un verre avant d’aller dîner.

DE L’ABSINTHE POUR ASSAINIR L’EAU : j’avais parlé ici de l’eau qui – en particulier dans les villes à la démographie galopante – n’était pas ou peu potable, et du fait que les gens buvaient pas mal d’alcool pour compenser, ou mettaient de l’alcool dans leur eau.

Dans les années 1830, les soldats français partis coloniser l’Afrique du Nord ont fait pareil : ils mettaient de l’absinthe dans leur eau pour la rendre potable et lutter contre la malaria. Et ils ont gardé l’habitude, une fois rentrés chez eux.


Arrive la fin du siècle…

Elle vole, elle vole, la jolie fée verte !

Jusque là, elle était relativement chère, c’était donc essentiellement un alcool pour les bourgeois et les artistes. Mais à partir des années 1870, sa production explose, les prix baissent drastiquement, et un verre d’absinthe finit par coûter moins cher qu’un verre de vin, ce qui fait que les populations ouvrières se mettent à leur tour à en consommer en grandes quantités.

Le problème, c’est qu’à cause de cette popularité grandissante – et pour atteindre ce prix dérisoire qui fait vendre -, on voit l’apparition de tout un tas d’absinthes frelatées, additionnées de cochonneries toxiques.

On assiste alors à des cas d’intoxications sévères, et on commence à pointer l’absinthe du doigt. Puis, à la longue, on finit par l’accuser de tous les maux : en plus de rendre les gens addicts, elle les rendrait fous, déclencherait des hallucinations et des crises d’épilepsie, provoquerait des fausses couches ou la tuberculose…

Notre petite fée a du plomb dans l’aile, on dirait !


La sorcière verte

Le problème de l’alcoolisme

L’alcoolisme a toujours existé, à des degrés divers, dans la population humaine, mais jusque là ça n’avait encore jamais été géré à l’échelle nationale. Or, après le siècle des Lumières, c’est à dire au tournant du XIXème siècle, on voit émerger la médecine moderne, et les mentalités commencent à évoluer. Vers 1850, pour résoudre les nombreux problèmes de salubrité causés par des villes en croissance rapide, on voit émerger la pensée hygiéniste, qui jette les bases de ce qui deviendra « la santé publique ». On tente de mieux gérer les populations pour éviter les épidémies, on cherche des solutions pour contrôler – et si possible éradiquer – des fléaus comme la syphilis (dont j’ai parlé en détail ici) ou la tuberculose.

Dans la liste, l’alcoolisme est en bonne place. Il est pointé du doigt par les médecins, ainsi que par les Puritains qui aimeraient bien que les gens restent dignes, en pleine maîtrise d’eux-mêmes, et ne se laissent pas aller à leurs plus bas instincts lorsqu’ils sont ivres morts.

Mais attention…

C’est l’alcoolisme qui est un problème. Pas l’alcool !

Au contraire : dans une France très attachée à sa tradition culinaire et viticole, le vin tient un énorme place, la bière aussi (dans une moindre mesure). Alors, pour tous ces producteurs installés depuis des lustres et ayant bien en main le marché de la vente d’alcool, le succès de l’absinthe dérange.

Ni une, ni deux, on commence à faire pression… C’est également dans le courant du XIXème que les lobbys apparaissent pour influencer les gouvernements et les lois, alors laissez-moi vous dire que le lobby du vin ne s’en est pas privé !

Affiche de prévention contre l’alcoolisme, par le Dr. Émile Galtier-Boissière (vers 1900). Le vin et la bière ne sont donc pas des alcools mais juste des « boissons naturelles »…

L’absinthe, parfait bouc émissaire

Tant que l’absinthe n’était qu’un alcool de bourgeois, consommé en quantités raisonnables (je parle à l’échelle du pays), elle ne posait de problème à personne.

Mais en raison des intoxications graves qui lui ont été attribuées (peut-être à raison, d’ailleurs !), et du fait que sa consommation se soit répandue partout dans la population, on l’a en quelque sorte rendue responsable de l’alcoolisme en général. C’était bien pratique pour les autres producteurs d’alcool, qui n’avaient ainsi pas besoin de se remettre en cause et pouvaient continuer leur business.

La sorcière, au bûcher !

En 1906, la ligue nationale contre l’alcoolisme lance une pétition nationale intitulée « Supprimons l’absinthe », et qui commence comme suit :

Attendu que l’absinthe rend fou et criminel, qu’elle provoque l’épilepsie et la tuberculose et qu’elle tue chaque année des milliers de Français. Attendu qu’elle fait de l’homme une bête féroce, de la femme une martyre, de l’enfant un dégénéré, qu’elle désorganise et ruine la famille et menace ainsi l’avenir du pays. Attendu que des mesures de défenses spéciales s’imposent impérieusement à la France, qui boit à elle seule plus d’absinthe que le reste du monde… 

L’année suivante, le 14 juin 1907, sur la place du Trocadéro, se tient un grand rassemblement anti-absinthe soutenu par des personnalités influentes. Jules Claretie, académicien, y déclare :

Faisons que les marchands de vin, qui ont bien le droit de vivre, vendent du vin, du vin français, du vin naturel et sain, celui que le roi gascon faisait couler sur les lèvres de son nouveau-né. Alors, ils auront bien mérité de la France.

Tract du 14 juin 1907

C’est amusant de constater que ces fameuses ligues anti-alcoolisme s’en sont prises à l’absinthe, mais pas au vin, ni à la bière… Hum, hum…

Et elles ont fini par gagner, car après avoir commandé différentes études scientifiques pour déterminer lequel des 10 ingrédients de la liqueur posait problème – afin de ne retirer que celui-là -, c’est finalement l’absinthe toute entière qui a été totalement interdite au début du XXème siècle, d’abord en Belgique (1905), puis en Suisse (1908), et enfin en France (1915).

Au bûcher, l’absinthe ! Vive le pinard et la cervoise !


En conclusion

On dit que, dans un pays, la consommation de tel ou tel produit fait partie de « la culture ».

En fait de « culture », il s’agit bien souvent de vulgaires batailles économiques ou politiques, et c’est ça qui, au bout du compte, modèle les habitudes de consommation des gens. Pour le thé, par exemple (dont j’avais parlé ici), il n’est pas devenu la boisson nationale britannique parce que les gens en raffolaient, mais plutôt parce que, à une époque, des accords commerciaux l’ont favorisé au détriment du café. Avec l’absinthe, c’est pareil : si elle a été diabolisée à ce point, ce n’est pas parce qu’elle était dangereuse pour la santé, mais plutôt parce qu’elle faisait trop de concurrence aux alcools habituels.

Cela dit, depuis les années 2000, l’absinthe est de nouveau disponible et légale, en France et dans d’autres pays. Fabriquée comme il faut (et non pas frelatée), elle ne pose aucun problème particulier, à part le simple fait d’être un alcool fort à consommer avec modération, comme tous les alcools.

Je vous laisse sur ce joli reportage, qui vous emmènera en Suisse, au Val de Travers, où est née l’absinthe, et où elle de nouveau distillée aujourd’hui.

SOURCES :
Absinthe : grandeur et décadence de la fée verte
Wikipédia – Absinthe (spiritueux)
Wikipédia – Hygiénisme
L’absinthe ou l’histoire de la fée verte
La « fée verte »
Verlaine et la fée verte
Musée virtuel de l’absinthe
Absinthe Originals – Authentic absinthe antiques from La Belle Époque
Absinthe: The Green Fairy Of Alcohols

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