Des cartes de la Saint-Valentin au goût amer…


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, février 10th, 2021

C’est quand même dingue : maintenant, avec Internet, les gens se permettent d’insulter les autres sans aucune gêne, juste parce qu’ils sont anonymes derrière leurs écrans !

C’est vrai. Sauf que les gens n’ont pas attendu l’arrivée d’Internet pour ça : figurez-vous qu’au XIXe, déjà, on s’envoyait des messages anonymes franchement pas sympas… Sans Internet, on passait par la Poste, voilà tout !


Les « vinegar valentines »

La fête de la Saint Valentin, le 14 février, a été décidée dans les débuts de la chrétienté (vers le Ve siècle) pour célébrer un saint martyr romain. Ce n’est qu’au XIV et XVe siècle qu’elle s’est transformée en fête romantique, dédiée aux amoureux, et c’est à partir du XVIIIe siècle que ces derniers ont commencé à s’échanger des cartes de salutations, pour déclarer ou renouveler leur flamme.

« À mon/ma Valentin/e : Mon cher/ma chère, je ne sais pas comment vous faites pour vivre dans un endroit aussi glacial… »

Sauf qu’aujourd’hui, on ne parlera pas des cartes pleines de déclarations d’amour, mais de leur contraire : les cartes d’injures, qu’on appelait des vinegar valentines. Pour traduire ça littéralement, ça donnerait « des cartes de la Saint-Valentin au vinaigre », en raison de leur contenu particulièrement acide et caustique, du genre qu’on n’a pas envie de recevoir…. Attention, ça pique !

Ces cartes sont apparues aux États-Unis à partir des années 1840 et se sont ensuite répandues en Europe (surtout au Royaume-Uni, a priori, car je n’ai rien trouvé qui ressemble à ça ailleurs que dans le monde anglo-saxon). On en envoyait/recevait surtout à la Saint-Valentin, mais pas que. D’une qualité de papier et d’impression plutôt bas de gamme, elles étaient vendue pas bien cher, ce qui les rendait accessibles aux classes sociales des travailleurs. Cela dit, il arrivait aussi qu’on les utilise dans les milieux plus aisés, même si, évidemment, « ça ne se fait pas ».

Après tout, quand on est anonyme, hein… on peut se permettre d’insulter sans complexe l’apparence, l’intelligence, la personnalité, le métier, voire même l’hygiène personnelle des autres.

Et ils trouvaient ça drôle, je suppose ?

UNE CARTE À UN PENNY : En Angleterre, les vinegar valentines se vendaient à un penny. À cause de ça, et par confusion, certaines personnes les appellent parfois des penny dreadfuls.

Mais comme vous avez déjà lu ce que j’ai écrit à propos des penny dreadfuls, ici, vous savez qu’en réalité ce n’est pas du tout la même chose… 😉

QUAND L’INSULTE S’AJOUTE À L’INJURE : Avant les années 1840 c’est le destinataire d’un courrier qui devait payer les frais de port (tous les détails ici). La loi a ensuite changé, mais il a fallu quelques années avant que le système du timbre poste se mette en place, en Angleterre comme aux USA. Ça signifie qu’au tout début des vinegar valentines, non seulement quelqu’un pouvait recevoir une carte très insultante, mais en plus c’est lui qui devait régler les frais ! Ouch !


Quelques exemples particulièrement cruels

Pour les femmes

Les vinegar valentines sont souvent des petits poèmes qui riment, ou qui font des jeux de mots très précis. Tout ça se perd largement à la traduction, alors j’ai fait ce que j’ai pu pour que vous puissiez saisir l’essentiel de ce que ça raconte.

Et ce n’est pas joli-joli, vous allez vite vous en rendre compte !

MADEMOISELLE « JE FOURRE MON NEZ PARTOUT ». À force de passer votre temps à raconter des choses qui ne vous regardent pas, vous voilà à faire tapisserie pendant la plupart des danses. Si vous n’avez pas un seul ami, c’est parce que vous mettez trop de soin à vous mêler des affaires des autres.
UN VISAGE QUI POURRAIT STUPÉFIER MÊME UNE HORLOGE. On devrait vous enfermer en prison, car arborer un tel visage ne peut être qu’un crime. Si vous étiez née parmi les gorilles, ils vous auraient reniée sans hésiter, avec répugnance et mépris. Un singe, quel que soit son physique ingrat, passerait pour un vrai canon en comparaison de vous.
(cette carte fait un jeu de mot sur « Too much lip » / trop de lèvre, qui signifie « se montrer insolente ») J’ai fais tout ce chemin pour vous vous le dire : vous avez trop de lèvre. Si vous pouviez vous contenter de moins, vous épargneriez à vos amis beaucoup de souffrances !
DES BAINS TROP ESPACÉS. On chuchote qu’avec vous, le bain serait une affaire annuelle. Et, en effet, vos effluves indiquent que les nettoyages sont rares. Je vous en prie, chère amie trop odorante, visitez plus souvent votre baignoire. L’eau et le savon ne devraient pas vous faire si peur.
MÉFIEZ-VOUS DES CONNAISSANCES FAITES DANS LA RUE. Vous semblez croire que c’est une chose fantastique que d’avoir un homme à vos pieds au moindre clin d’oeil. De telles conquêtes sont trop faciles pour faire honneur à votre vanité. La seule chose que vous démontrez, lorsque vous flirtez avec ce menu fretin, c’est à quel point vous manquez de cervelle.
UNE BONNE À RIEN. Il faut bien avouer, vieille fille, grosse et coriace, qu’au travail vous n’êtes qu’une plaisanterie. Vous faites toujours les choses à moitié. Jamais on n’a vu une telle bonne à rien !
VOUS ÊTES AUSSI GRINCHEUSE QU’UN VIEUX CHAT. Pleine de furie, de haine, de méchanceté, prête à griffer, déchirer et mordre : dans le caractère autant que dans l’apparence, vous êtes semblable à un vieux chat en colère.
VOUS NOUS CASSEZ LES OREILLES. Quand on tue le cochon, les cris qu’il pousse sont de loin préférables à vos trilles et vos trémolos. Et les miaulements des chats, dans la ruelle, à la tombée de la nuit, sont un délice absolu comparés à votre chant. Vos braillements et vos hurlements sont une telle torture à écouter qu’on souhaiterait ne pas avoir d’oreilles. Si quelqu’un pouvait vous étrangler, et ainsi apaiser leurs souffrance, il gagnerait la reconnaissance éternelle de vos pauvres voisins.
Par pitié, vous n’arrangez donc jamais vos vêtements, ni ne peignez vos cheveux ? Hé bien, je suppose que vous n’en avez pas le temps, car on dit de vous que vous lisez des romans toute la journée.

Pour les hommes

UN VULGAIRE PORC. Vous êtes toujours un porc, où que vous soyiez, à la maison, au spectacle ou en voiture. Tout le monde s’accorde à dire que c’est très pénible, car puisque vous êtes bien vivant, il faut vous endurer, ainsi que toute votre famille.
TÊTE CHAUVE. On peut apercevoir votre tête bien brillante à tous les spectacles, invariablement assise dans la rangée des gens à la tête nue, où vous vous démarquez par le soin et l’amour sans failles que vous portez à cette petite mèche, qui doit se sentir bien seule.
VIEUX COQ. Vous prétendez être encore jeune, mais vos muscles sont faibles et vos nerfs relâchés. Tous vos gestes vont de mal en pis, ce qu’il vous faut désormais, c’est une infirmière.
GRIPPE-SOU. Vous vous lamentez pour chaque cent que vous dépensez et vous vous agrippez à chaque penny comme si le coût de la vie allait vous tuer. Mais vous savez bien comment finissent les avares.
On dit que vous partagez votre amour avec tout le monde, mais je crois qu’en réalité vous n’en avez pas du tout. En tout cas, pas assez pour le donner. Alors, gardez-le donc pour vous.
LE PARESSEUX. Lève-toi et va travailler, range cette pipe et débarrasse-toi de cette pinte. On ne t’a pas vu bouger le petit doigt depuis des années, espèce de bon à rien.
Je ne suis pas attirée par vos paillettes, car je sais à quel point ma vie serait empoisonnée si je vous prenais pour époux, serpent que vous êtes. Oh non, je ne me risquerais pas à accepter votre bague, ce serait comme une éternelle morsure.
Votre portrait, monsieur ! Examinez bien chacun de ses traits particuliers. Avez-vous jamais observé de plus hideuse créature ?
Voici un accueil pour le moins glacial… Au moins, vous ne pourrez pas dire que je vous ai trompé sur mes intentions, car je vous le dis de la façon la plus simple : mon ami, vous feriez mieux de ne pas allez plus loin.

En réponse aux cartes de flirt

Vous vous souvenez des cartes pour draguer dans la rue, dont j’avais parlé ici ? Toujours aux États-Unis, vers la fin du XIXe, certains hommes distribuaient des cartes aux jolies filles qu’ils croisaient dans la rue et qu’ils voulaient draguer.

Ça n’était pas toujours de très bon goût, et les demoiselles ne devaient pas souvent se sentir flattées de recevoir de telles demandes. Hé bien, en retour, elles répliquaient parfois à l’aide d’une carte de refus bien cinglante, assez semblable à une vinegar valentine

Carte de flirt : « Puis-je avoir le plaisir de vous escorter à la maison ce soir ? Si oui, gardez cette carte. Si non, me permettez-vous de m’assoir sur la barrière et de vous regarder passer ? »
Et sa réponse vinaigrée : « Vous avez demandé à me raccompagner chez moi, gentil monsieur; je vous remercie mais je décline. Un seul prétendant est bien assez pour moi, je suis satisfaite du mien. Inutile de vous assoir sur la barrière pour me regarder passer, je ne peux pas vous laisser un tel privilège. Allons, maintenant ! Ne me pleurez pas. »

Maintenant, il va falloir m’expliquer pourquoi ce genre de cartes utilise une moufle en guise de réponse négative… Curieux, non ? Je n’ai pas trouvé d’explication !


En conclusion

Non, les vinegar valentines ne sont pas de l’humour. Ces cartes sont d’une méchanceté gratuite qui ne faisait faire rire que les petits malins qui les envoyaient. On aurait pu croire que c’était un phénomène de mode qui est vite apparu et a vite disparu, mais non : on retrouve des vinegar valentines jusque dans les années 1950, ce qui signifie qu’on en a produit pendant un peu plus d’un siècle !

Les gens avaient à ce point besoin de d’injurier et d’humilier les autres, à l’époque ? Il faut croire que oui.

Ça doit faire partie du genre humain…

SOURCES :
Wikipedia – Vinegar valentines
Vinegar Valentines: A mean note on day of love
Happy Valentine’s Day, I Hate You
The Vinegar Valentine That Ruined a Romance
Love letters and hate mail: Victorian vinegar valentines
Pinterest – Vinegar valentine

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