Penny Dreadful : une série inspirée d’un genre littéraire


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, novembre 4th, 2020

Je ne sais pas si vous fêtez Halloween par chez vous, mais chez moi, à Montréal, oui. Certes, pandémie oblige, il n’y a pas eu cette année la cohorte habituelle de parents/enfants pour faire du porte à porte dans la rue, mais pour ma part j’ai quand même eu droit au traditionnel concours de costumes entre collègues de bureau (et non, je n’ai pas participé, j’avais la flemme… 😉 ).

Cette fête des morts, qui rend le macabre ludique, charrie toujours son lot de sorcières, vampires, fantômes et autres monstres, et c’est pour ça que ça m’a fait penser à la série Penny Dreadful.

Parce que cet attrait pour les créatures surnaturelles et pour tout ce qui fait peur, ça ne vient pas de nulle part. Et parce qu’un penny dreadful, avant d’être une série télé, c’est d’abord un genre littéraire hyper populaire au XIXe siècle.


Une série qui a manqué l’occasion d’être excellente

Ça commençait bien, pourtant…

L’intrigue de départ est assez simple : le père de Mina Murray (la jeune épouse séduite par Dracula, dans le roman de Bram Stoker) cherche à retrouver/venger sa fille vampirisée et à lutter contre les forces maléfiques qui rôdent dans le Londres de la toute fin du XIXe. Pour ça, il s’entoure d’une petite équipe, notamment d’une mystérieuse medium et d’un as de la gâchette.

Je ne veux pas spoiler quoi que ce soit, donc je ne parlerai pas des différents personnages ni de ce qui leur arrive. Sachez juste que Penny Dreadful nous sert les traditionnelles créatures surnaturelles de la littérature victorienne : on a déjà une allusion à Dracula et aux vampires, mais aussi aux sorcières, aux loups-garous, aux démons en tous genres, à la folie mystique, à Frankenstein et sa créature, au portrait de Dorian Gray…

Le concept de départ est super intéressant. Nous sommes tellement abreuvés de films et de séries sur les vampires et loup-garous que ça n’a plus rien d’original, mais là on nous offre un thème cohérent, qui se tient bien, et on attend avec un plaisir coupable de voir débarquer petit à petit des personnages de romans célèbres, dans le style de la Ligue des gentlemen extraordinaires.

Le casting est excellent, les costumes sont magnifiques et l’ambiance visuelle est typique de ce qu’on aime de l’ère victorienne. Ce n’est pas d’un réalisme historique dingue, mais on s’en fout, ce n’est pas le but : c’est beau, c’est dark, ce sont les codes du film d’horreur et du style gothique, avec tout ce qu’il faut de noirceur, de brouillard et de ruelles coupe-gorge (dans le genre aussi de Taboo, une autre série que j’adore, voyez ici). Il y a de l’action et du psychologique, d’ailleurs les scènes qui traitent de la folie ou de la possession par des démons sont impressionnantes. Il y a bien un maquillage de monstre foireux – si vous connaissez la série, vous devinez sûrement de qui je parle -, mais excepté ce petit souci, l’ensemble est très beau et très porteur.

… malheureusement, ça finit n’importe comment

La scénariste en moi a hurlé devant l’absurdité de la soi-disant « fin »…

La série se déroule en trois saisons : la première plante le décor et fait se rencontrer les personnages principaux, la seconde les développe et les approfondit (c’est la saison que j’ai préférée), et la troisième… fout tout ça en l’air.

Les personnages ne sont plus eux-mêmes, l’espace-temps est condensé jusqu’à devenir n’importe quoi, tout le monde se rencontre « complètement par hasard » au détour d’un couloir ou d’une rue (comme c’est pratique !), on tourne pendant des plombes autour d’un big-boss-super-grand-méchant qui a l’air invincible, mais quand vient le temps de l’affrontement final c’est un pétard mouillé : en une seconde, on oublie qu’on était là pour éradiquer le méchant, et on passe à un autre sujet.

Ce qui se ressent clairement, c’est que l’histoire aurait du se poursuivre avec une saison 4, voire 5 (voire plus ?), mais qu’elle a été annulée et que le créateur de la série s’est grouillé de boucler quelque chose. Et, je suis désolée, mais ce n’est vraiment pas du bon boulot. C’est bâclé, c’est n’importe quoi.

Quel dommage…

Il y avait pourtant du potentiel, surtout quand on saisit que le titre est une référence à un phénomène populaire au XIXe : les penny dreadfuls. Mais avant, pour comprendre d’où vient cet intérêt pour les histoires d’horreur, il faut remonter un peu dans le temps.


L’apparition des figures surnaturelles effrayantes dans la culture pop

Le roman gothique

C’est pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle que se développe un vrai engouement pour les histoires qui font peur. Apparaissent alors les romans gothiques, un genre littéraire qui a connu ses plus belles années en Angleterre entre 1760 et 1830.

Certains de ces romans sont plus orientés sur le sentimental, d’autres plutôt sur l’horreur, mais tous montrent qu’on aime les histoires à sensations fortes. Le célèbre Frankenstein de Mary Shelley, par exemple, dont j’avais parlé ici, est considéré comme la quintessence du roman gothique d’horreur (en plus d’être un roman à saveur philosophique).

DU TEMPS DE JANE AUSTEN, vers 1800, les romans gothiques sont donc en vogue, même s’ils sont considérés comme une littérature peu recommandable du point de vue de la morale puritaine. Et justement, Northanger Abbey est une satire qui critique clairement ce genre de romans, en montrant comment la jeune et influençable Catherine Morland s’imagine des choses terrifiantes (mais fausses), et se met à confondre l’imaginaire et la vraie vie à force de lire ce genre de bouquins.

Le roman fantastique

Par la suite, après 1830, le roman gothique se transforme peu à peu en roman fantastique et se répand dans le reste des pays occidentaux.

Les écrivains qui s’y essayent jouent avec le surnaturel, l’épouvante, la mort. Oscar Wilde écrit son Portrait de Dorian Gray, Bram Stoker son Dracula, Edgar Alan Poe écrit ses contes à vous flanquer une peur bleue (sans déconner, j’avais 13 ou 14 ans quand j’ai lu Le puits et le pendule et je ne m’en suis pas remise…) et H.P. Lovecraft – qui arrivera plus tard – fera de même. Quant à Jules Vernes, on n’en parle même pas.

Les romans fantastiques ne parlent pas systématiquement de monstres, mais quand c’est le cas ils utilisent volontiers tout le bestiaire qui nous est si familier aujourd’hui : sorcières, vampires, loups-garou, fantômes et autres démons…

FOLKLORE D’EUROPE DE L’EST : Pour créer son personnage de Dracula, Bram Stoker a été lourdement inspiré par l’oeuvre d’Emily Gerard, une autrice écossaise. Mariée à un Polonais avec qui elle a longuement voyagé partout en Europe, et notamment en Transylvanie, elle a rapporté par écrit ce qu’elle voyait des paysages, de la culture et du folklore local, dont le personnage du nosferatu/vampire.


Avec tout ça, c’est quoi, un penny dreadful ?

Le mot penny dreadful se traduit par « histoire d’épouvante à un penny ».

C’est un roman fantastique d’horreur bas de gamme et abondamment illustré, qu’on publie sous forme de feuilletons hebdomadaires, où chaque feuilleton ne coûte que 1 penny (ce qui équivaudrait grossièrement à 0.50 euro aujourd’hui).

Ils sont surtout destinés aux populations de travailleurs, en particulier les ados et les jeunes hommes. C’est un divertissement grand public facile d’accès à une époque où le train et l’imprimerie permettent de distribuer en grandes quantités partout dans le pays, à des petites gens qui n’ont pas les moyens de se payer grand chose d’autre. Le mot penny dreadful est d’ailleurs plutôt péjoratif, pour bien montrer que c’est de la lecture cheap. On les appelle aussi penny horrible, penny awful ou penny blood.

Parfois, un penny dreadful n’était qu’une mauvaise réécriture d’un roman gothique pré-existant, ou bien une parodie (on trouve par exemple un Oliver Twiss, en référence à Charles Dickens). Ça pouvait aussi être une histoire vite écrite inspirée d’un fait divers un peu croustillant/glauque, comme par exemple les méfaits d’un criminel célèbre – Jack l’Éventreur a fait un parfait héros pour des penny dreadfuls de mauvais goût alimentant la fascination morbide des lecteurs pour ce genre de drames. D’ailleurs, à force de présenter des histoires toujours plus abominables pour vendre, les penny dreadfuls furent aussi pointés du doigt : on pensait qu’ils encourageaient la violence et le vice chez les jeunes gens (oui, oui, comme les jeux vidéos à notre époque).

Exemples

Ci dessous, quelques personnages du folklore anglais de l’horreur qui ont été rendus populaires grâce aux penny dreadfuls :

  • Varney le vampire, un des premiers vampires de fiction, qui inspirera aussi grandement le futur Dracula
  • Spring Heeled Jack, un genre de diable effrayant monté sur des talons à ressorts qui le font bondir/voler dans les airs
  • Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street (on dit merci à Tim Burton 😉 )
  • Le Hollandais Volant, le navire fantôme et son équipage maudit (qu’on retrouve aussi bien dans Pirates des Caraïbes que dans un opéra de Richard Wagner)
Quelques couvertures, qui ne laissent pas de doutes quant à toutes les histoires sanglantes qu’on va trouver à l’intérieur…

En conclusion

Dans les années 1890, le penny dreadful décline, la faute à une nouvelle concurrence : le half-penny ! Un autre genre de publication jeunesse hebdomadaire qui coûte trois fois rien, et qui propose du divertissement plus ou moins sensationnaliste, et avec de plus en plus d’illustrations. Au tournant du siècle, le penny dreadful disparaît complètement, remplacé par les British comics qui deviendront dans les années 1930 les comics et autres bandes dessinées (et qui donneront les superhéros dont on a parlé ici).

Mais les personnages propres aux histoires fantastiques et d’horreur, eux, n’ont pas disparu. Aujourd’hui, on les fait évoluer selon notre vision moderne, et si je tenais un blog sur le XXe siècle, je pourrais sans doute vous parler de l’évolution du vampire (d’abord créature horrifiante et répugnante, devenue aujourd’hui créature sexy et séduisante), et puis on pourrait amener le sujet des zombies, dont le concept est connu depuis longtemps mais qui ont mis un peu plus de temps à faire leur place dans la culture pop.

Mais je tiens un blog sur le XIXe, pas sur le XXe, alors je vais m’arrêter là, en espérant que je ne vous ai pas complètement dégoûtés d’aller regarder la série… 😉

SOURCES :
British Library – Penny dreadfuls
Exemple de penny dreadful : The Flying Dutchman, or The Demon Ship
Wikipedia – Penny dreadful
Wikipédia – Roman gothique
Wikipédia – Roman fantastique
Wikipedia – Emily Gerard
“Murder for a Penny: Jack the Ripper and the Structural Impact of Sensational Reporting”
Penny dreadfuls: the Victorian equivalent of video games

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