Carte ancienne Père Noël
Belle Époque,  Époque victorienne

Noël victorien (2/2) : les origines internationales du Père Noël

C’est Coca-Cola qui a inventé le Père Noël !… Non ?

Non, absolument pas.

C’est vrai qu’il y a eu dans les années 1930 des publicités marquantes de Coca-Cola le mettant en scène, mais le personnage lui-même remonte à bien plus loin que ça. Même son apparence de vieux barbu jovial, ventru, en costume rouge et avec un traîneau, avait déjà été établie longtemps avant.

En réalité, il faut suivre deux pistes différentes, celle du Father Christmas anglais et celle du Saint-Nicolas germano-néerlandais, puis faire un détour par New York, pour aboutir enfin, à la fin du XIXe siècle, au Père Noël que nous connaissons aujourd’hui.


L’allégorie de Father Christmas

Vous voyez la différence entre une allégorie et un personnage ?

À gauche, la femme avec une balance, un glaive et les yeux bandés est une allégorie de la justice. À droite, Marianne est une allégorie de la république française.

Une allégorie est la personnification d’un concept abstrait, tandis qu’un personnage représente un individu avec une histoire, un contexte et un caractère qui lui sont propres.

Chez nos amis britanniques, on trouve dès le XVe siècle la mention d’un Sir Christmas, Prince Christmas, Lord Christmas, Captain Christmas, Old Christmas ou encore Father Christmas (littéralement « Père Noël »). Il ne s’agit pas d’un personnage mais d’une allégorie de Christmastide, c’est à dire une représentation humanisée de la période de réjouissances générales qui s’étend entre Noël et l’Épiphanie (ce qu’on appelle aujourd’hui les « fêtes de fin d’année », ou encore « le temps des fêtes »).

Father Christmas a déjà l’apparence d’un bonhomme assez âgé, bedonnant et bon vivant puisqu’il incarne l’abondance et le festin. Il porte parfois une couronne de verdure qui le désigne comme roi de la fête, il préside à table, boit, mange, joue, danse et festoie, il ne représente pas seulement la seule nuit de Noël mais toutes les festivités de fin d’année, et surtout : il n’a strictement rien à voir avec les cadeaux, ni les enfants. D’ailleurs, comme je l’ai dit dans l’article de la semaine dernière (ici), ce n’était pas à Noël qu’on s’offrait des cadeaux, mais plutôt au Nouvel An ou à l’Épiphanie (ou le jour de la Saint-Nicolas, dont on va reparler plus bas).

Il s’agit donc d’une figure folklorique importante, qu’on retrouve dans les textes littéraires, les pièces de théâtre, les illustrations et les histoires qu’on se raconte au coin du feu, mais il ne possède pas encore les caractéristiques que le XIXe siècle va lui ajouter. Il se contente de faire la bringue, et à la rigueur d’annoncer l’arrivée du Petit Jésus.

« Joyeux Noël », par Kenny Meadows, tirée du magazine Illustrated London News (1847). On mange, on picole, on danse et on joue.
« Le vieux Noël à dos de chèvre », par Thomas Kibble Hervey (1836). Toujours pas de cadeaux, mais de la bonne bouffe et un bol de wassail tout chaud (voyez ici ce que c’est). Par contre, si vous comprenez ce que c’est que cette tête d’enfant coincée sous son bras, je veux bien une explication ! 😉

La légende de Saint-Nicolas

Pendant ce temps-là, dans toute la région qui couvre le nord-est de la France, mais aussi l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, l’Autriche et la Pologne, on fête la Saint-Nicolas. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, il vient distribuer des jouets et des gourmandises aux enfants sages.

Saint-Nicolas distribuant des bonbons… par la cheminée.

Il s’agit à l’origine de deux saints différents, deux évêques nommés Nicolas qui ont vécu l’un au IIIe et l’autre au VIe siècle, mais dont l’Histoire a fini par les confondre pour n’en faire qu’un. Un culte autour de Saint-Nicolas apparaît en Lorraine vers le Xe siècle, et encore quelques décennies plus tard émerge une légende, dont je vous fais un résumé :

Un soir de décembre, trois enfants égarés frappent à la porte d’une maison pour trouver refuge. L’homme qui leur ouvre s’appelle Pierre, et c’est un boucher sanguinaire. Il les tue, les découpe en morceaux et les met dans un tonneau pour en faire du petit salé.

Peu après, arrive l’évêque Nicolas sur le dos de son âne, qui demande lui aussi l’hospitalité, et qui, une fois à table, demande qu’on lui serve du petit salé. Le boucher comprend qu’il est démasqué et avoue tout. L’évêque ressuscite alors les trois enfants. Quant au méchant boucher, il est enchaîné à l’âne, condamné à suivre l’évêque comme une âme damnée, et devient Pierre le Noir, ou encore le Père Fouettard.

Contrairement au Father Christmas allégorique dont on parlait plus haut, Saint-Nicolas est un personnage de légende, c’est à dire un individu avec des caractéristiques très nettes : il a une histoire, il est le saint patron protecteur des enfants, il est âgé et bienveillant, il possède les attributs vestimentaires d’un évêque (mitre, manteau mauve ou rouge, crosse…), il a un âne ou un cheval, ainsi qu’un acolyte, le Père Fouettard (qui, lui, est une sorte de diable avec un fouet). Selon les régions, Saint-Nicolas descend du ciel dans une luge ou arrive d’Espagne en bateau, il passe à travers les portes verrouillées ou bien descend dans la cheminée, et il dépose des présents dans les souliers des enfants sages. Quant aux enfants pas sages, ils sont punis en se faisant fouetter, ou bien ils reçoivent, en guise de cadeau, un morceau de charbon ou un fagot de bois.

L’ORIGINE DES CHAUSSETTES DE NOËL – Figurez-vous que les chaussettes qu’on suspend devant la cheminée et dans lesquelles on glisse des cadeaux viennent d’une autre légende de Saint-Nicolas.

Un homme trop pauvre s’apprêtait à vendre ses filles à un proxénète car il ne pouvait plus les nourrir. En entendant ça, Saint-Nicolas a jeté à travers la cheminée (ou la fenêtre) des bourses pleines d’or, qui sont tombées dans les chaussettes des filles mises à sécher devant le feu. Elles ont ainsi eu de quoi manger et une dot pour se marier.


La naissance d’une nouvelle légende : le Père Noël

Réorienter Noël vers la famille

De façon générale, l’époque victorienne se tourne beaucoup vers les enfants. Ils sont la prunelle des yeux de leurs parents, on se préoccupe de leur santé, de leur développement, de leur éducation. On considère que la famille nucléaire (papa + maman + enfants) est à la base de la société et que le bonheur se trouve au sein du foyer.

Peu à peu, les fêtes de fin d’année et Noël en particulier changent de cap. Finis, les festins, les danses, les jeux et l’alcool à outrance ! Désormais, ce sera une fête avant tout pour la sphère familiale, et la mentalité puritaine s’en réjouit car ça va enfin faire cesser tous les débordements liés à des fêtes trop… festives, justement. Le Father Christmas qui faisait bombance à table et qui picolait beaucoup trop va devoir s’effacer au profit d’un personnage plus doux, plus orienté sur les jouets et les enfants comme l’est Saint-Nicolas.

Un petit détour par les États-Unis

Notre Père Noël actuel a bien une origine américaine, mais pas en raison de Coca-Cola.

Ce sont les immigrants hollandais qui ont importé aux États-Unis leur Saint-Nicolas, appelé Sinterklaas en néerlandais (n’oublions pas que la ville de New York a été fondée par les Hollandais en tant que New Amsterdam, ils y ont laissé leur marque). Et c’est à New York qu’on voit poindre les premières évocations de Sinterklaas, vite anglicisé en Santa Claus :

  • 1809 : l’écrivain américain Washington Irving écrit une « Histoire de New York » où il retrace les origines hollandaises de la ville et raconte que les familles immigrées continuent de fêter ce Saint-Nicolas qui descend du ciel en traîneau et passe par la cheminée pour déposer des cadeaux dans les souliers des enfants.
  • 1821 : un poème illustré anonyme, intitulé Old Santeclaus with much delight, décrit un Santa Claus en manteau rouge, avec un traîneau plein de cadeaux tiré par un renne.
  • 1823 : un certain Clement Clark Moore embellit encore l’histoire dans un autre poème The night before Christmas. Santa Claus n’est plus un évêque hollandais, mais un vieil elfe débonnaire, avec des joues rubicondes, une grande barbe blanche, et un troupeau de rennes magiques qui peuvent voler dans le ciel pour tirer son traîneau.
  • Années 1860 : les cadeaux sont aussi apportés par des personnages magiques de type elfes/fées/lutins, qui font – pendant un temps seulement – concurrence à Santa Claus.
  • 1881 : l’illustrateur Thomas Nast stabilise l’apparence physique de Santa Claus, qui est celle qu’on lui connait aujourd’hui. Il introduit aussi la notion d’atelier de fabrication des cadeaux par des lutins et le fait que la base de Santa Claus se situerait au Pôle Nord.
Illustration tirée du poème « Old Santeclaus with much delight » (1821)
« Le joyeux vieux Santa Claus », par Thomas Nast (1881).

Le Père Noël (re)traverse l’Atlantique

Après avoir été importé aux États-Unis sous la forme de Saint-Nicolas, voilà que Santa Claus revient en Europe se frotter à Father Christmas.

On considère que c’est en 1864 que Santa Claus a mis un premier pied en Angleterre. Il apparaît cette année-là dans une histoire écrite par une autrice américaine, qui s’amuse à le faire interagir avec Father Christmas. Pendant quelques décennies, on voit dans l’imaginaire collectif (enfin, surtout celui des auteurs et dessinateurs) un joyeux mélange entre les deux, et finalement c’est Santa Claus qui l’emporte et Father Christmas qui disparaît progressivement. D’ailleurs, pour désigner le Père Noël les anglo-saxons parlent essentiellement de Santa Claus mais utilisent parfois le nom Father Christmas comme un pur synonyme, ce qui montre à quel point la fusion a opéré. En revanche, Saint-Nicolas a beaucoup mieux résisté car on continue de le fêter : lui et le Père Noël sont deux personnages distincts qui arrivent à cohabiter.

Quant à la France, il a fallu attendre après la Seconde Guerre Mondiale (les années 50 ! c’est tard !) pour que le Père Noël américain fasse son entrée dans nos habitudes.

« Father Christmas fait sa tournée » (1879). Un mélange improbable de Father Christmas dans un chariot tiré par des… parents ? et distribuant des cadeaux dans un bol qui ressemble furieusement à un bol de wassail.
« Father Christmas mis à jour » par John Tenniel, tiré du magazine Punch (1896). Un autre gros mélange de plein de choses : Father Christmas a encore sa couronne de verdure sur la tête, mais aussi un wagonnet chargé de cadeaux et de jouets, des sapins, et il est assis sur une grosse bûche de Yule (voyez ici).
Pendant un moment, les représentations se mélangent et on ne sait plus trop à qui on a affaire. Ce n’est pas un vrai Saint-Nicolas avec les insignes de l’évêque (mitre, crosse, manteau rouge), mais ce n’est pas non plus un Père Noël magique venu du ciel en traîneau. C’est plutôt une sorte de pèlerin, avec un bâton de marche, un petit sapin sur l’épaule, parfois un fagot de bois (pour les enfants pas sages) et un sac rempli de jouets.

En conclusion

Ce qui est fascinant dans tout ça, c’est de voir l’influence de la culture pop et sa durée dans le temps.

On pourrait citer Charles Dickens, car son roman Un chant de Noël a joué un grand rôle pour montrer Noël comme une période de rapprochement avec les siens et de compassion pour les plus démunis. On pourrait aussi citer le succès du conte Hansel et Gretel, qui a été à l’origine des maisons en pain d’épice qu’on fabrique à Noël (voyez ici). De la même façon, le Père Noël n’est ni plus ni moins que le résultat de l’imagination de quelques auteurs qui ont eu – allez savoir pourquoi – plus de succès que d’autres, et dont les idées ont fait leur chemin pour se transformer, à la longue, en traditions populaires.

Quand on parle de ces époques révolues, on dit souvent :

Ah oui, ça fait partie du folklore !

Et à propos d’aujourd’hui, on dit :

Ah oui, ça fait partie de la culture pop !

Ben oui. C’est la même chose, en fait. 🙂 D’ailleurs, je me demande bien ce qui, dans notre culture pop actuelle, va perdurer dans le temps…

SOURCES :
The history of Father Christmas
Wikipedia - Father Christmas
Wikipedia - Sinterklaas
Wikipedia - Santa Claus
Wikipédia - Saint-Nicolas (fête)
Father Christmas or Santa Claus
From St Nicholas to Santa Claus
Dickens and the Construction of Christmas
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