L’avènement du chat


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, septembre 2nd, 2020

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi Internet était devenu fou avec ses millions de photos et de vidéos de chats trop mignons ? Moi, oui.

Je me suis demandée, en fait, à quel moment le chat avait pris tant d’importance, alors qu’en matière d’animaux de compagnie c’est le chien qui occupait jusque là la place prépondérante de « fidèle ami de l’homme ». Il n’y a pas si longtemps encore, le chat avait plutôt mauvaise presse, on l’associait au Diable et aux sorcières, on l’utilisait comme une nécessité pour chasser les rats, mais on le chassait hors de la maison à coups de balais.

Et en effet, il semblerait que ce soit au XIXème siècle que l’image du chat a basculé, pour devenir un animal de compagnie apprécié, destiné à vivre dans nos maisons, jouer sur le tapis et ronronner sur nos genoux.

Creusons un peu la question, il y a des trucs intéressants à déterrer… 🙂

APARTÉ : j’en profite pour rappeler que La renaissance de Pemberley est en promo sur Amazon pendant tout le mois de septembre !


Plutôt chiens ou plutôt chats ?

Force est de constater que, parmi tous les animaux de compagnie actuels, le chat est bien plus répandu aujourd’hui qu’il ne l’était avant, au point même de détrôner le chien (on compte aujourd’hui plus de foyers français qui ont un chat plutôt qu’un chien).

On pourrait avancer que c’est dû au fait de vivre en ville, où il est plus simple d’avoir un chat en appartement, et ça serait sûrement une très bonne réponse. Mais on pourrait aussi faire un parallèle entre les valeurs morales attribuées au chien ou au chat, et les valeurs qui ont cours à notre époque, en comparaison des époques précédentes.

À ce sujet, je vous renvoie à cette interview de l’historien Damien Baldin, (entre les minutes 50:40 et 56:00 environ), dont je vous fais un récap’ ci-dessous. Globalement, on considère que :

  • LE CHIEN est fidèle, c’est un animal de groupe/meute, il est attaché à son maître, il est dressable et obéissant, il est très utile (chien de garde, de berger, de chasse, d’assistance, etc…)
  • LE CHAT est indépendant et solitaire, infidèle (il changera de maître si ça ne lui convient plus), il est difficile à dresser, c’est un animal peu utile (ne fait rien d’autre que chasser les souris)

Au XIXème, c’est le chien qui est valorisé car il représente les valeurs de l’élite bourgeoise de cette époque : la famille (fidèle au maître et au groupe familial), la propriété (chien de garde), la force de travail obéissante (le chien soumis est aussi l’image de la classe ouvrière au service du bourgeois).

Au XXème et de nos jours, en revanche, les valeurs de la société sont complètement différentes : on est désormais dans le libéralisme, où c’est chacun pour soi, où on valorise l’autonomie et l’individualisme, et où un employé ne restera pas fidèle à son patron mais s’en ira s’il trouve de meilleures conditions de travail ailleurs. C’est le chat qui correspond à cette notion d’indépendance et d’individualisme, ce qui lui permet d’être revalorisé (et ça donne des millions de photos et de vidéos de chats trop mignons sur Internet…).

Intéressant, comme point de vue, non ? 🙂


Rendre le chat à la mode

Avant le XIXème

Quel que soit le siècle, avoir un animal de compagnie, c’est un truc de riches. Ou de « assez riche », en tout cas. Car il faut avoir les moyens d’élever et d’entretenir un animal juste pour le plaisir, sans que celui-ci ne rende de services utiles en retour.

Au fil du temps, on a fait évoluer le chien en 368 races différentes, afin de l’affecter à des tâches de plus en plus spécialisées, c’est dire son niveau d’utilité ! À l’opposé, le chat est répertorié en seulement 79 races, et qui n’ont qu’un but esthétique. Conclusion : un chat, c’est beau, mais ça ne sert à rien… 😉

Ah, si, c’est vrai : il chasse les souris. Autrement dit, il vit dehors ou dans la grange, et on ne le nourrit pas (ou peu), histoire de le garder motivé à attraper lui-même sa pitance. Pas exactement de quoi favoriser un attachement de folie entre les habitants d’une maison et les chats qui rôdent autour !

Dans ce contexte, on comprend qu’il est assez facile pour un chien d’utilité (qui passe déjà tout son temps aux côtés de son maître) de se transformer en chien de compagnie. Tandis que pour un chat… disons que le pas à franchir est nettement plus grand !

Alors, oui, il y a bien eu, par le passé, des gens qui ont possédé des chats et qui en étaient fous : le cardinal de Richelieu en avait quatorze, Louis XV avait un angora blanc qu’il appelait « le Bien-Aimé »… Mais il s’agissait surtout de riches personnages, pouvant se permettre d’héberger des bêtes pour le plaisir et pour l’esthétique, et ça ne reflète pas vraiment le statut du chat dans la population, qui se soucie beaucoup de ses chiens, de ses chevaux ou de ses animaux de ferme, mais assez peu de ses chats.

Chat angora blanc guettant un papillon, par Jean-Jacques Bachelier (fin XVIIIème)
Chat angora blanc guettant un papillon, par Jean-Jacques Bachelier (fin XVIIIème)

Un changement progressif de mentalité

C’est dans le courant du XIXème, surtout vers la fin, que le chat prend petit à petit sa place dans les foyers. Quelques raisons qui pourraient expliquer cette tendance :

Le plus célèbre chat de gouttière : celui du cabaret du Chat Noir (affiche de 1896)
  • avec le confort grandissant qu’apporte la modernité et la société industrielle, les populations s’enrichissent doucement et peuvent se permettre d’avoir des animaux uniquement pour le plaisir
  • les villes grandissent, et les populations de rats aussi, ce qui permet aux chats de prospérer (30.000 minous à Londres dans les années 1860 !). Dans le lot, un grand nombre sont des chats errants (l’expression « chat de gouttière » vient des chats de Paris à cette époque), n’empêche qu’ils restent à proximité des hommes
  • l’éducation des enfants est prise très au sérieux dans la mentalité bourgeoise. Leur offrir un petit animal est considéré comme une bonne chose pour leur apprendre la douceur et le soin des autres
  • c’est le siècle du romantisme (j’en ai parlé ici), auquel le chat correspond parfaitement avec son côté mystérieux et sauvage. Il est la coqueluche des artistes peintres, des musiciens, des écrivains et des poètes

Trois indices de l’engouement croissant pour le chat

Indice 1 : l’élevage félin

Comme le chat n’était pas utile à autre chose que chasser les souris, on n’avait jusque là jamais cherché à développer d’autres de ses caractéristiques. L’élevage félin et la plus grande partie des 79 races que j’ai mentionnées ci-dessus ne sont apparus qu’à partir des années 1850.

Le fait que l’élevage se développe de façon aussi rapide montre bien que c’est à cette période qu’on a commencé à vraiment s’intéresser aux chats pour en faire des animaux de compagnie, et à développer des races esthétiques et adaptées à la vie en intérieur, auprès des humains. C’est également vers la fin du siècle qu’on organise les premières expositions félines : à Londres en 1871, à New York en 1898, à Paris en 1925…

Ça y est ! Le chat commence enfin à être à la mode ! 🙂

Indice 2 : la nourriture pour chats

Autre élément qui montre l’engouement croissant des gens pour les animaux de compagnie : l’apparition des vendeurs de viande pour chiens et chats.

Vendeur de viande pour chiens et chats, 1885
Vendeur de viande pour chiens et chats (1885)

Hé oui, les croquettes et les boîtes de thon, ça n’existait pas encore ! Pour les propriétaires de chats, le plus simple était d’acheter de la viande à un vendeur itinérant faisant sa tournée dans le quartier (comme le faisaient tout un tas d’autres vendeurs du même genre, comme le laitier, le boulanger…). Ce genre de petits fournisseurs achetaient à bas prix de la viande de cheval issue de l’équarrissage, puis la mettaient dans une brouette et allaient la revendre.

Cela dit, même si ces vendeurs étaient très attendus des chats eux-mêmes et de leurs propriétaires, ils ne l’étaient pas toujours des autres habitants, car leur brouette plus qu’odorante attirait aussi tous les chiens errants du quartier, porteurs de maladies et prêts à montrer les dents pour chaparder un morceau…

Indice 3 : les enterrements de chats

La plupart du temps, et comme pour n’importe quelle petite bête qu’on a aimée, les gens enterrent leur chat au fond du jardin, en improvisant une prière.

Mais, parfois, le propriétaire endeuillé veut faire les choses en grand pour montrer toute l’affection qu’il avait envers son animal, et il tente de le faire enterrer dans un vrai cimetière, avec un homme d’église (les religions chrétiennes n’acceptent pas qu’on donne de véritables sacres à des animaux, mais on peut leur donner malgré tout une bénédiction) et un fossoyeur pour creuser le trou. On l’enterre comme si c’était un membre de la famille, en somme.

Lorsqu’il se produisait, ce genre d’évènement relevait plutôt du caprice d’une personne riche, et il était considéré comme une mascarade – la population étant généralement scandalisée qu’on cherche à enterrer une bête comme un vrai chrétien. Mais le fait qu’un propriétaire cherche à faire une cérémonie officielle pour un « simple » chat montre que la mentalité est en train d’évoluer et que les animaux de compagnie prennent de plus en plus de valeur et d’importance.

À force, on finira par trouver un compromis entre respect de la religion et besoin de faire le deuil en ouvrant des cimetières pour animaux domestiques. Vers 1850, il s’agit surtout de petits cimetières privés qui contiennent les dépouilles des animaux de la famille (du genre famille riche qui possède une belle propriété avec sa propre chapelle et son cimetière), mais quelques dizaines d’années plus tard on commence à créer des cimetières publics. Celui de Londres ouvre en 1881 et n’est d’abord destiné qu’aux chiens, et celui de Paris (à Asnières) ouvre en 1900 pour accueillir les chiens, chats, oiseaux et autres animaux domestiques (dont des chevaux, des vaches… ou des lions !).

Cimetière des chiens, chats et autres animaux de compagnie (Asnières, début XXème)
Cimetière des chiens, chats et autres animaux de compagnie (Asnières, début XXème)

En conclusion

La relation de l’homme avec les animaux domestiques est passionnante, et elle n’a pas fini d’évoluer. La notion même d’animal de compagnie, leur côté utilitaire ou pas, l’affection qu’on leur porte et celle qu’ils nous portent en retour, le tabou de les manger ou pas… tout ça bouge et bougera encore dans les années à venir.

Pour ce qui est du chat, il a complètement changé de statut au cours du XIXème siècle, pour devenir aujourd’hui le premier animal de compagnie de nos maisons et nos appartements. Le cheval arrive pas loin derrière (oui, je sais, il ne rentre pas facilement dans une maison, mais je veux dire par là qu’il est en train de perdre son côté utilitaire pour devenir exclusivement un animal de compagnie), et j’attends de voir le jour où on se sera tellement pris d’affection pour les cochons qu’on sera choqués à l’idée d’en manger. Ne riez pas, ça pourrait très bien arriver ! 😉

Elizabeth Platonovna Yaroshenko, par Nikolai Yaroshenko (1880)

SOURCES :
Histoire des animaux domestiques (XIXème-XXème siècles) par Damien BALDIN
Wikipédia – Élevage félin
Histoire du chat, figure tutélaire du foyer
Our domestic animals, their habits, intelligence and usefulness
Livre : Cats & Dogs: Nineteenth and Early Twentieth Century Perspectives par Nathaniel Shaler (1907)
Cats’ meat sellers in the 1800s
Cat Funerals in the Victorian Era
Le plus anciens cimetière animalier au monde voit le jour à Asnières
Wikipédia – Cimetière des Chiens (Asnières-sur-Seine)

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