Le wassail, une tradition de Noël typiquement anglaise


- Époque georgienne, - Époque victorienne / samedi, mars 16th, 2019

Darcy et Elizabeth se marient en novembre. Cela signifie qu’en écrivant la suite La renaissance de Pemberley, l’une des première choses sur laquelle j’allais tomber en déroulant le fil chronologique, ce sont les fêtes de fin d’année.

J’y ai consacré des pages et des pages, car j’ai eu un plaisir fou à faire revivre les traditions de l’époque, où le sapin de Noël n’existait pas encore (devinez… il date de l’époque victorienne ! 😉 ) mais où on brûlait une grosse bûche symbolique, et où les célébrations en famille et entre amis duraient douze jours entiers, avec plein de traditions et de superstitions. Je vous ferai d’autres articles pour ça.

Parlons déjà du wassail, une tradition qui n’existe nulle part ailleurs en Europe.


La nuit des rois

Le temps des fêtes de fin d’année dure très exactement 12 jours : il commence avec la nuit de Noël, le jour de Noël, le jour de l’an, et se termine avec la nuit des rois, puis le jour des rois, c’est à dire l’arrivée des rois mages venus apporter des présents à l’Enfant Jésus (notre Épiphanie).

La douzième nuit du temps des fêtes, c’est la nuit des rois (qui, justement, se dit Twelfth Night en anglais, c’est à dire la “douzième nuit”). C’est la dernière occasion de se faire un bon gros gueuleton, avec dîner copieux, gâteau des rois (et fèves !) et beaucoup d’alcool.

Comme l’année ne fait que commencer, il est également de bon ton d’offrir des voeux de bonheur et d’abondance à son entourage, et pour cela il y a ce fameux wassail.

PRÉCISION : L’une des pièces de Shakespeare s’intitule la Nuit des rois, car elle était destinée à être jouée au théâtre à cette période de l’année.

L’histoire qui y est racontée n’a pas de rapport direct avec l’Épiphanie, mais elle raconte le travestissement de maîtres en domestiques, de femmes en hommes, jouant sur la confusion où on ne sait plus très bien qui est qui. Or, c’est justement ce qui arrivait lorsqu’on tirait les rois (grâce au gâteau et à la fève), car un domestique pouvait en effet se prendre pour la reine, et vice-versa, le temps d’une soirée.


Un rituel d’abondance

Le wassail consiste à porter un toast en l’honneur de ceux qui travaillent pour notre bénéfice, afin de les mettre de bonne humeur pour qu’ils continuent de bien travailler et que la nouvelle année soit prospère.

C’est un rituel dérivé d’anciennes fêtes médiévales, une période où la population anglaise était métissée de Danois, ces vikings qu’on appelait aussi les Anglo-Saxons. Hé oui, si vous ne le saviez pas déjà, vous venez d’apprendre que les Angles et les Saxons sont, à l’origine, deux peuples envahisseurs venus du nord de l’Allemagne et du Danemark (on les appelait aussi les Normands, un autre nom qui est resté lorsqu’ils ont envahi notre actuelle Normandie). 😉

Le mot wassail vient d’ailleurs du vieil anglo-saxon Wæs þu hæl (“sois en bonne santé” ou “à ta santé”). C’est devenu le nom du rituel en lui-même, ainsi que de la boisson typique que l’on sert à cette occasion. Et comme les vikings ne trinquaient pas avec du jus de navet, ça implique forcément de boire quelque chose d’un peu plus costaud…

Au sud, on fait la fête dans les vergers

Dans le sud de l’Angleterre, le climat est assez doux pour les arbres fruitiers, notamment les pommiers qui jalonnent le paysage et produisent du cidre.

Ici, le wassail consiste à honorer les pommiers afin de s’assurer que la récolte sera abondante dans l’année qui vient et qu’on pourra en faire du bon cidre.

En famille, entre amis, entre voisins, on se rend dans un verger, on choisit un arbre qui va servir de représentant pour tous les autres, et on fait la fête en dansant et en chantant autour de lui, tout en l’arrosant de cidre ou en accrochant dans ses branches des offrandes de nourriture. On boit à la santé de l’arbre, on le remercie pour ses bienfaits et on lui rend hommage en lui souhaitant de produire à l’avenir encore beaucoup de pommes.

Peinture ancienne montrant la tradition anglaise du wassail, où les gens allaient boire et faire la fête autour d'un arbre du verger
En pleine nuit et sous la neige, il fallait être motivé pour aller chanter des chansons à un pommier ! Ou alors, il fallait être déjà un peu bourré… 😉

On a beau cacher ça sous une nuit de rois mages bien chrétienne, il n’empêche que faire des offrandes à un arbre c’est pas très catholique… On retrouve là un côté druidique mâtiné d’un je-ne-sais-quoi inspiré de ces fameux vikings danois (considérés comme païens, puisque lorsqu’ils envahissent l’Angleterre à partir de 550 après J.C. les populations locales sont déjà christianisées).

En passant, vous avez vu la série tv The Last Kingdom, avec Uhtred-le-beau-gosse ?

Je vous la recommande, c’est passionnant pour comprendre les mouvements politiques de ce temps-là et comment le Royaume-Uni s’est construit !

Au nord, on fait la fête dans les maisons

Dans le nord, en revanche, pas de pommiers, alors le wassail se fête tout à fait différemment.

À mi-chemin entre les carols (chants de Noël qu’on entonne en porte-à-porte) et Halloween (porte-à-porte faussement menaçant pour avoir des friandises ou des piécettes), les paysans d’un domaine viennent frapper à la porte de leur maître, à la nuit tombée, éclairés de flambeaux. En chansons, ils le menacent gentiment, en réclamant une part de son festin, car sinon ils ne travailleront pas bien.

Là aussi, l’idée est de mettre le “travailleur” (au sud le pommier, ici le paysan) de bonne humeur afin que l’année soit prospère. Le maître les fait donc entrer chez lui et leur sert des gâteaux et des alcools, ou encore leur laisse une petite pièce, et tout le monde festoie ensemble un moment en buvant du wassail.

Ce n’est pas clair de qui offre le wassail : ça peut être le maître, ou alors ce sont les paysans/fermiers/serviteurs qui le préparent pour le partager avec lui.

Gravure montrant des paysans apportant un bol de wassail à leur maître, pendant la nuit des Rois
Le maître (bien nourri et bien vêtu) accueille les petites gens, venues en pleine nuit à la lueur des torches, et qui lui apportent une coupe de wassail.

J’ai lu des rumeurs disant que certains maîtres n’ont pas voulu jouer le jeu et ont vu leur maison vandalisée par des fermiers pas contents. Mais c’est difficile de savoir si ça s’est réellement produit ou si c’est juste une légende urbaine.


La boisson et sa coupe

Le wassail est une boisson traditionnelle anglaise. C'est un ponch de cidre chaud, avec des pommes et des épices

Le wassail est un ponch à base de cidre chaud, dans lequel on fait mariner des pommes, des épices (cannelle, gingembre, muscade, girofle…), des morceaux d’oranges et du sucre.

Dans le nord, cette boisson s’appelle plutôt du lambswool (qui veut dire “laine d’agneau”, car ici c’est le mouton qui est la base de l’économie, c’est donc lui le symbole d’abondance). Ça peut aussi être à base de cidre ou alors de bière (ou les deux mélangés !) et c’est toujours un ponch qui se boit chaud, auquel on ajoute de la purée de pommes, du sucre, des épices, des agrumes.

Bol en bois traditionnel pour boire le wassail

On sert ce ponch dans une grande soupière, à la louchée. Sauf…

… sauf si on veut suivre la tradition jusqu’au bout. Dans ce cas, on va plutôt boire le wassail dans un wassail bowl, une grande coupe commune qui passe de mains en mains. La coupe est faite en bois, elle est réservée uniquement à cet usage et tout le monde boit dedans. Le maître va ainsi boire avec ses fermiers : c’est un moment de convivialité et de partage.


Les chants

Comme on est là pour faire la fête, il existe une multitude de chants de wassail, selon les régions. Je vous mets un des plus connus ci-dessous, avec la traduction de quelques couplets

  • Love and joy come to you / And to you your wassail too / And God bless you and send you a Happy New Year / And God send you a Happy New Year
  • We are not daily beggars / That beg from door to door / But we are neighbours’ children / Whom you have seen before
  • Call up the butler of this house / Put on his golden ring / Let him bring us up a glass of beer / And better we shall sing.
  • We have got a little purse / Of stretching leather skin / We want a little of your money / To line it well within
  • Good master and good mistress / While you’re sitting by the fire / Pray think of us poor children / Who are wandering in the mire
  • Que l’amour et la joie vous parviennent / Et à vous aussi votre wassail / Et que Dieu vous bénisse et vous envoie une bonne nouvelle année / Et que Dieu vous envoie une bonne nouvelle année
  • Nous ne sommes pas de vulgaires mendiants / Qui mendient de portes en portes / Nous sommes les enfants de vos voisins / Vous nous connaissez déjà
  • Appelez le majordome de cette maison / Qu’il mette son anneau d’or / Qu’il nous apporte un verre de bière / Et nous chanterons encore mieux
  • Nous avons une petite bourse / De cuir fin et extensible / Nous voulons un peu de votre argent / Pour le mettre dedans
  • Bon Maître, bonne Maîtresse / Vous qui restez au chaud près du feu / Pensez à nous, pauvres enfants / Qui errons dans la boue

En conclusion

Encore aujourd’hui, le wassail est une boisson chaude qu’on sert traditionnellement pendant les fêtes de fin d’année en Irlande et au Royaume-Uni, et les chants du wassail font partie des chants de Noël.

Certains se font même un plaisir de retourner dans les vergers pour danser la farandole autour d’un arbre, dans une espèce de célébration folklorique. Voyez plutôt… 🙂

Tradition contemporaine du wassail, en Angleterre
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2 réponses à « Le wassail, une tradition de Noël typiquement anglaise »

  1. Super intéressant et bien documenté ! Je ne connaissais pas du tout cette tradition !
    J ai appris en même temps l origine du mot « anglo-saxons » ha ha 😉
    J etais a la bibliothèque tout a l heure et j avais en main la serie last Kingdom … mais je l ai reposé pour autre chose ! La prochaine fois 😉
    Merci 😘

    1. Oui, j’aime beaucoup cette tradition du wassail, que seuls les Anglais/Gallois/Irlandais/Écossais connaissent car elle n’a pas dépassé leurs frontières (elle n’a même pas été importée en Amérique, c’est dire…).

      J’aime aussi beaucoup “The Last Kingdom”, alors fais un essai la prochaine fois que tu retourneras à la bibliothèque, tu me diras ce que tu en penses ! 🙂 Uhtred (Alexander Dreymon) est franchement canon en plus d’être un mec carrément sympa, le roi Alfred est tout en subtilité et en contradictions, et les personnages féminins sont des rôles forts et intéressants, pas des greluches qui se contentent d’être belles et vulnérables. Bref, une série bien foutue !

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