La Poste avant 1839


- Époque georgienne, - Époque Régence / mercredi, novembre 6th, 2019

Rhâââââ ! Enfer et damnation ! J’ai trouvé une erreur de réalisme historique dans mon roman !

Bon, on se calme, ce n’est pas la première et sûrement pas la dernière non plus. J’ai beau être aussi tatillon et perfectionniste que possible, je ne suis pas infaillible, loin de là.

Cette épouvantable erreur, la voici :

… Darcy abandonna son journal et se saisit d’une lettre que Weston venait de lui apporter. Elle n’aurait pas remarqué son trouble si elle n’avait tourné les yeux vers lui au moment précis où il dépliait l’enveloppe.

Rhâââââ ! Enfer et damnation ! (oui, encore 😉 )

Quoi ? Comme ça, vous ne voyez pas l’erreur ? Vous ne savez donc pas que les enveloppes n’existaient pas, à l’époque de Jane Austen ?

Rhâââââ !


Le prix du papier

Si on n’a pas encore inventé l’enveloppe postale, au début du XIXème, c’est déjà parce que le prix du papier est relativement élevé. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle (globalement à partir des années 1830) que le papier va être produit en masse et que son prix va baisser drastiquement. Mais avant ça, ça reste un produit un peu cher, alors on fait attention de ne pas gâcher.

On écrit partout, bien serré. Notez le post scriptum tout coincé, à la verticale, à gauche…

C’est la raison pour laquelle on trouve beaucoup de lettres écrites très serré et avec peu de marges… On utilise l’espace au maximum pour éviter d’avoir à utiliser une autre feuille si on peut l’éviter.

Mais l’autre argument qui fait qu’on cherche à économiser le nombre de feuilles, c’est aussi que le poids de la lettre va influencer considérablement le tarif de son envoi par la poste.

Ce qui fait que…

Prix du papier + prix de l’envoi = double motivation pour en beurrer un maximum !

C’est même allé très loin, car pour éviter d’utiliser plusieurs pages dans leurs longues lettres, des petits malins se sont mis à écrire deux fois sur la même feuille : d’abord à l’horizontale, puis en tournant la feuille à 45 degrés ! Non, non, je ne plaisante pas le moins du monde : vous n’aurez qu’à taper cross written letters dans Google…

Cross written letter de 1815. Je vous le concède, c’est juste fascinant de voir ça… 😉

Bien sûr, ceux qui n’avaient pas besoin d’économiser les bouts de chandelle ne se gênaient pas pour envoyer des lettres de plusieurs pages. Mais n’oublions pas que, sans enveloppe, on perd forcément de la place, puisqu’une partie de la feuille sera visible de l’extérieur une fois la lettre pliée. Ça limite encore l’espace disponible, surtout si tu te sens des envies d’écrire tout un roman à ta cousine et confidente préférée pour lui raconter ta dernière entrevue avec le Mr. Collins de ton village.

Allez, une petite dernière pour la route. Admirez comment le moindre centimètre carré de papier a été rentabilisé ! La personne a même écrit en diagonale, pour en tartiner le plus possible…

Lettre de 1837 (écrite au Canada). Ah, j’vous dis, c’est fascinant ! 😉

Sceller une lettre

Bon, faisons abstraction du casse-tête que ça devait être pour le destinataire de lire des textes pareils dans le bon ordre, sans se perdre au bout de 3 lignes…

Avant que ladite lettre arrive dans les mains dudit destinataire, encore faut-il la plier et la sceller. Comme l’enveloppe est un concept inconnu, c’est la lettre qui est pliée sur elle-même.

Mais comment ça se plie, ce truc, pour ne pas qu’un oeil indiscret se glisse à travers les interstices ? Petite leçon d’origami, à la mode Régence anglaise :

  1. ramener les deux côtés vers le centre
  2. plier le bas à environ 1/4 ou 1/3 de la hauteur de la feuille
  3. rabattre progressivement jusqu’en haut
  4. rabattre le dernier volet sur le dessus
  5. cacheter

L’ÉTRANGE WAX JACK : Si vous n’avez pas lu l’article sur le wax jack, ici, je vous conseille fortement d’aller y faire un tour.

Vous devriez mieux comprendre comment on cachetait les lettres à la cire, et pourquoi.

POUR ALLER JUSTE UN PEU PLUS LOIN SUR CE SUJET, j’ajouterai que le destinataire, en ouvrant la lettre, devra briser le sceau ou bien l’arracher, ce qui pourrait déchirer la feuille et – possiblement – déchiqueter les mots qui pouvaient être écrits juste à cet endroit.

Ah, c’était pas simple, tout ça ! 😉


Écrire l’adresse du destinataire

Le moins qu’on puisse dire c’est que c’était un peu approximatif…

L’administration de l’époque faisait bien ce qu’elle pouvait. Ça ne fait pas si longtemps (depuis le siècle précédent seulement) qu’on commence peu à peu à mettre des numéros aux maisons et des noms précis aux routes et aux rues, et à tenir des registres officiels de tout ça. Et c’est loin d’être au point.

Auparavant, assez peu de gens savaient lire et écrire, donc il y avait moins de circulation de courrier sur les routes. Envoyer une lettre pouvait se faire via un ami en voyage ou bien un domestique personnel (qui savaient alors exactement où se rendre), ou bien via le service de poste royal (voyez ci-dessous) qui se débrouillait avec ce qu’il avait. Les adresses pouvaient être incomplètes, on pouvait juste écrire “À Madame Machin, place de la République, en face de l’hôtel du Marquis Untel, à NomDeLaVille”, et le postier s’arrangeait avec ça.

Messieurs Kitson & Backham, Norwich

Au début du XIXème, les choses s’organisent lentement, à commencer par les villes (puisqu’il y a plus de maisons, plus de rues, et plus de gens qu’il ne faut pas confondre les uns avec les autres). Mais on est encore bien loin du “nom, adresse, ville, code postal” que nous connaissons aujourd’hui. Souvent, seuls le nom et la ville (et, parfois, le comté) suffisent.


Poster la lettre

Le service postal

Le transport du courrier est assuré par la Poste Royale, on pourrait donc dire que c’est un service public fourni par le gouvernement (en France aussi, d’ailleurs, c’était un service gouvernemental, et non pas privé).

Pour ça, on utilise les malles-poste, des véhicules spécifiques dotés d’un grand coffre (une malle, figurez-vous…) où on mettait le courrier, et dont j’ai un peu parlé ici.

ETYMOLOGIE VITE FAIT : le mot français malle (coffre de voyage) et le mot anglais mail (courrier) ont la même origine : le mot germano-moyenâgeux malha, qui signifiait “sac, coffre, ventre”.

Je me suis souvent posée la question du lien entre malle et mail parce qu’ici, au Québec, on parle de boîte à malle pour dire boîte aux lettres. Ça pourrait très bien être un simple emprunt de l’anglais (une déformation en mail en malle), mais je constate qu’au fond ça pourrait aussi être une évolution du vieux français, qui aurait conservé ce lien avec le courrier.

(vous le dites, si j’en raconte trop, hein ! c’est juste que quand je commence à dérouler un sujet, ça m’emmène sur plein de pistes différentes et j’ai envie de parler de tout ! 😉 )

Les tarifs

Comme je l’ai dis plus haut, pour l’acheminement d’un courrier d’un point A à un point B, le tarif dépend du poids de la lettre. Mais aussi de la distance à parcourir.

C’est logique, au fond, et ça fonctionne encore sensiblement de la même façon aujourd’hui. Envoyer une lettre de Paris à Johannesbourg, ça ne coûte pas la même chose que de Paris à Orléans, disons. Sauf que dans l’Angleterre du XIXème siècle, le prix varie beaucoup selon les distances à l’intérieur-même du territoire anglais, ce qui fait que si tu vis à Londres et que ta cousine (à qui tu écris des lettres interminables) habite à Portsmouth, ça va, mais si elle habite à Édimbourgh, tu vas casquer…

On pourrait objecter que, quand même, 3 pennies pour un envoi à Portsmouth, soit 130 km (d’après une source que j’avais trouvée quand j’ai écris l’article sur la monnaie, ici), c’est pas si cher. Sauf que, les lettres sont incontournables : elles sont le seul et unique moyen de communiquer. Sans téléphone, sans textos, sans internet, sans rien pour annoncer qu’une de tes soeurs a eu son huitième bébé ou que ton vieil oncle est mort d’une pneumonie il y a trois semaines, pas étonnant qu’on voie les héros des romans de l’époque passer leur temps à s’écrire ! Ils n’avaient pas d’autre choix ! Une personne lettrée et correctement socialisée devait probablement écrire ou recevoir plusieurs lettres par semaines, alors, à la longue, ça commence à chiffrer.

Surtout si ta cousine habite à Édimbourgh, à presque 700 km, où chaque envoi coûte non pas 3, mais 13 pennies…

Et puis… qui a dit que les tarifs n’allaient pas augmenter d’année en année ?

Celui qui paye (et qui n’est pas celui qu’on pense)

Postier (gravure de 1810)

Là où ça devient rigolo, c’est qu’il y a deux façons de payer les frais postaux : par port payé ou par port dû.

  • Port payé, ça signifie que c’est toi qui a acquitté les frais, au moment où tu as déposé à la poste ou dans le sac du postier croisé dans la rue, la lettre destinée à ta cousine d’Édimbourgh
  • Port dû, ça veut dire que c’est ta cousine qui aura la double joie de recevoir ta lettre ET de payer les 13 pennies

Ah ! Ça change la donne, non ?

Effectivement, dans la très grande majorité des cas, c’est le destinataire qui paye les frais. En gros, il peut accepter la lettre (et payer, donc), mais il peut aussi… la refuser ! Auquel cas la lettre est renvoyée à son point de départ (pour autant que l’adresse de l’expéditeur soit inscrite dessus), et c’est lui qui devra payer, ben… double frais. Un aller-retour pour rien.

EXCEPTION : les membres du Parlement et quelques grands personnages sont exemptés. Transport de courrier totalement gratuit, pour eux ! On va dire que c’était pour le bon exercice de leurs fonctions… mais enfin, c’était surtout un privilège de nantis.

Plus rarement, c’est l’envoyeur qui paye les frais (port payé), en particulier lorsqu’il envoie un courrier à un avocat, un notaire, un médecin… Ce n’est pas très bien vu de facturer à ton notaire les lettres que tu lui envoies, alors qu’il est déjà censé bosser pour toi !


En conclusion

Le transport du courrier, ça a été ça jusqu’en 1839, date d’une grande réforme qui a commencé en Angleterre et s’est ensuite propagée dans le reste de l’Europe, puis du monde. C’est à ce moment-là seulement qu’apparaîtront les enveloppes et, surtout, les timbres-poste avec leurs tarifs régulés.

La fin des lettres écrites dans tous les sens pour économiser le papier ? Pas forcément, mais en tout cas une nette amélioration du service, qui, couplée à une meilleure éducation et un accès moins cher au papier et à la poste, ont multiplié les communications écrites.

Mais je vous réserve ça pour un autre article, parce que, là aussi, il y a plein de choses à raconter… 😉

SOURCES :
Wikipedia – Crossed letter
A brief history of postage in Georgian England
Letters and the Penny post
Regency letter writing
How to post a letter, 19th century style
Writing and folding a Regency style letter
Wikipédia – Histoire du papier
Wiktionnaire – Malle

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2 réponses à « La Poste avant 1839 »

  1. Oh c etait trop intéressant !
    Fascinée par les lettres ! Pour moi c est totalement illisible ! Ça devait être un sacré casse-tête pour les postiers avec les pseudo adresses 😂
    Quand je vois tout le gâchis de papier au quotidien j ai toujours envie de vomir mais surtout, je me dis que si le papier était plus cher, il y aurait peut-être moins de merdes imprimées. Bref, c est un autre débat 😑
    Super article ! Merci 😘

    1. Le pire, c’est qu’en regardant les lettres “cross-written” de plus près, on finit par s’habituer à lire entre les lignes (c’est le cas de le dire, tiens !). Mais il faut avoir le nez dessus, et savoir sur quel restant de bout de feuille, de verso, ou de recto, est écrite la suite…

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