L’étrange “wax jack”


- Époque georgienne, - Époque victorienne / mercredi, juillet 17th, 2019

J’aimerais vous présenter un nouvel objet incongru (et ce ne sera pas le dernier, rassurez-vous : j’en ai un certain nombre en réserve dans ma manche 😉 ).

Mais kesséssa, un wax jack ?

Difficile, en le voyant, de deviner à quoi il servait, et pourtant on le trouvait sur le bureau des gens aisés pendant les XVIIIème et XIXème siècles. Mr. Darcy en avait un, c’est certain, et Lady Catherine également !

J’ai nommé le wax jack.

Pas de chance, c’est un mot qui n’a pas d’équivalent en français… Et puis, sur cette photo, il est vide (parce que, quand même, j’essaye de ménager mon petit effet de surprise !).

Je vous donne un indice : on l’utilise pour écrire des lettres. Et pour vous expliquer ce que c’est, je vais commencer par faire un petit détour… 😉

PRÉCISION (ou plutôt “manque de précision”) : j’ai lu que les wax jacks étaient utilisés un peu partout en Europe. Pourtant, pas moyen de trouver le nom français, ni même des exemples typiquement français. Alors je préfère vous avertir que je n’ai aucune idée de ce qu’il en était réellement de son usage en dehors de l’Angleterre.

(EDIT : sur un groupe Facebook d’amateurs d’histoire, un passionné d’antiquités m’a confirmé qu’il y en avait bien eu en France)


La cire à cacheter

Ah ! Quoi de plus romantique qu’une lettre manuscrite scellée par un cachet de cire ! C’est tellement plus joli qu’un email, n’est-ce pas ? Et ça allume immanquablement notre imaginaire…

Pourtant, il y a deux fausses impressions au sujet de ces belles lettres que je vais me faire un plaisir de débunker. 😉

Idée reçue #1 : le sceau de la confidentialité… ?

Une lettre cachetée a toujours un air mystérieux… On a l’impression qu’elle renferme des informations confidentielles, secrètes, peut-être de la plus haute importance ! Si c’est scellé, c’est que c’est très précieux, non ?

Ben en fait… non.

Le cachet de cire qui scelle une lettre ne sert pas tant à la protéger des regards indiscrets, qu’à identifier formellement la personne qui l’a écrite. C’est avant tout un sceau d’authentification, pas de confidentialité !

Pendant l’Antiquité, on appliquait déjà des sceaux sur les documents importants (y compris avant l’arrivée du papier, autrement dit sur les tablettes d’argile où on gravait les textes). À cette époque, et pendant tous les siècles qui ont suivi, la quasi totalité des populations était analphabète, alors quand on faisait circuler une lettre d’un point A à un point B il y avait assez peu de chances qu’un intermédiaire comprenne ce qui y était écrit. Et cela d’autant plus que les lettres étaient transportées de façon privée, par des gens de confiance (domestiques ou bien amis en voyage).

Dans les documents légaux, tels que les ordres émanant directement du Roi (qu’on appelait des lettres de cachet, d’ailleurs) ou bien les textes de lois (d’où le nom du Garde des Sceaux, qui en est responsable), le cachet de cire est apposé au bas du document, afin que le sceau officiel vienne entériner la signature manuscrite.

Exemples de cachets avec des armoiries familiales. Même une personne ne sachant pas lire, incapable de déchiffrer une signature manuscrite, pouvait reconnaître ces symboles.

Au début du XIXème siècle, on en est toujours là. Par contre, les choses vont changer dans les décennies suivantes : de plus en plus de gens sauront lire et écrire, les populations se déplaceront davantage, et il faudra trouver des moyens d’envoyer des lettres de façon sécuritaire sur de plus longues distances. C’est à l’époque victorienne qu’on verra apparaître la Poste, les timbres et les enveloppes gommées, et cette fois la confidentialité des courriers deviendra un enjeu important (mais je vous détaillerai ça dans un autre article).

PRÉCISION : Du temps de Jane Austen, si on veut qu’une lettre reste vraiment secrète, le mieux est encore de la remettre en main propre à son ou sa destinataire. C’est ce que font certains de ses personnages (suivez mon regard…).

Idée reçue #2 : de la cire… pas du tout en cire

Pendant longtemps, on a utilisé de la cire d’abeille pour sceller les lettres. Mais à partir du XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIII, tout change.

On utilise désormais ce qu’on appelle de la cire d’Espagne. Un commerçant français, de retour d’un voyage en Inde, a rapporté une recette vue là-bas et il a commercialisé ce nouveau produit à Perpignan… qui était alors ville espagnole, d’où son nom.

Cette soit-disant “cire” n’en comporte en réalité plus une goutte : elle se compose plutôt de gomme laque (une résine bien collante, couramment utilisée en Asie), de térébenthine, de poix, de craie et de colorants. Elle existe le plus souvent en rouge, mais aussi en jaune, en noir, en bleu, et même en vert. Sa texture résineuse la fait bien coller au papier (bien mieux que la cire d’abeille, qui pouvait se défaire délicatement sans briser le sceau), raison pour laquelle son usage finira par se répandre partout en Europe.

Elle est vendue sous forme de bâtonnets, avec ou sans mèche au milieu. Les fabricants de bougies et de chandelles (dont je parlais ici) sont d’ailleurs les mêmes qui fabriquent la cire à cacheter. La qualité peut être très variable, mais une bonne cire doit fondre facilement sans être trop liquide, ne pas s’enflammer et ne pas faire de fumée désagréable.

DÉTAIL : notez que c’est la même “cire” qui est utilisée pour sceller les bouteilles de vin.


Le wax jack

Avec tout ça, vous avez sûrement compris que le wax jack sert à sceller les lettres.

  • Wax = cire
  • Jack = euh… c’est un mot assez fourre-tout, mais dans ce contexte ça voudrait dire dérouleur.

Cet objet simplifie l’usage de la cire à cacheter. Il rend la manoeuvre plus propre et plus élégante, et aussi plus sécuritaire.

Avec un bâtonnet

Pour apposer un sceau avec un bâtonnet de cire :

  • on allume une bougie et on fait fondre le bâtonnet à la flamme (ou alors, s’il contient une mèche, on allume le bâtonnet lui-même)
  • on fait couler une petite flaque de cire fondue sur le papier
  • on y applique le sceau et on laisse durcir

Or, si la cire à cacheter n’est pas de très bonne qualité, elle va couler partout, y compris là où il ne faut pas (et meeeeeerde ! le bureau en acajou de Mamie !). Ou alors, elle va s’enflammer et mettre le feu aux papiers, au bureau, puis à toute à la maison. J’exagère, bien sûr, mais vous voyez l’idée…

En plus, ce n’est pas de la vraie cire, mais de la résine collante, alors pour nettoyer ça, bonjour !

Avec un wax jack

C’est pourquoi les belles personnes ont voulu un objet très chic pour faire les choses avec élégance et délicatesse, sans se brûler les doigts et sans tacher le bureau en acajou de Mamie.

Avec un wax jack, la cire se présente sous la forme d’un ruban, avec une mèche au milieu, que l’on déroule à mesure qu’on l’utilise. Si on voulait faire une comparaison boîteuse, on pourrait dire que ça ressemble à un ancêtre du rouleau de scotch ! 😉

  • on tire un peu de cire et on la pince au dessus d’une coupelle (c’est souvent la pince elle-même qui sert ensuite de coupelle)
  • on allume la mèche. La flamme va s’éteindre toute seule quand la mèche sera consumée (ou alors on l’étouffe avec un petit cône)
  • on obtient une petite flaque de cire fondue bien propre, qu’il ne reste plus qu’à verser sur sa lettre pour apposer le sceau…

En conclusion

Quoi ? Qui a dit que c’était un gadget complètement inutile ? Vous n’avez pas ça chez vous, des gadgets inutiles, peut-être ? 😉

Il faut bien se l’avouer : un wax jack fait exactement le même boulot qu’un simple bâtonnet. Les rubans de cire coûtaient un peu moins cher que les bâtonnets, mais je ne pense pas que c’était la préoccupation première de ceux qui utilisaient les wax jacks, surtout quand on voit que la plupart d’entre eux sont de beaux objets décoratifs en argent massif, qui devaient coûter une petite somme !

Ce n’était donc pas un gadget hyper répandu : il était utilisé essentiellement par les personnes riches, ou alors les ronds-de-cuir qui passaient leur vie à gérer de la paperasse et qui devaient trouver bien pratique de ne pas foutre de la cire partout, tout le temps.

Mais, tout de même : quel bel et étrange objet, non ? 😀

SOURCES :
Pinterest – Wax jack
Wikipedia – Wax jack
Sealing… wax?
Wikipédia – Cire à cacheter
Of wax-jacks and bougie-boxes
A wax jack, what is that thing?
AC Silver – What is a wax jack?

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2 réponses à « L’étrange “wax jack” »

  1. Ha ha ! Un peu ramasse poussière l objet quand même. Un simple baton de cire suffisait comme tu l as dit !
    Heureusement que tu as mis des photos car je ne comprenais pas du tout comment ca pouvait s utiliser 😉
    Merci pour cette découverte insolite !

    1. Pfff… Et même avec les photos ce n’est pas encore très clair ! 😉 J’aurais adoré trouver une vidéo de démonstration, mais non, pas trouvé…

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