Mariage et divorce au début du XIXème


- Époque georgienne, - Époque Régence / mercredi, juillet 24th, 2019

Depuis le début de ce blog, je vous explique qu’une femme ne peut rien faire d’autre dans la vie à part se marier (ici), qu’une fois mariée elle passe sous la protection de son mari et qu’il devient propriétaire de toutes ses possessions à elle (ici), et que si elle est veuve mieux vaut pour elle se remarier au plus vite (ici)…

Au XIXème, le mariage est la norme et le divorce n’existe pas… ou presque.

Mais voyons ça en détail ! 🙂


Se marier

Avant les années 1750

En Angleterre, depuis des siècles, on se marie de plusieurs façons et ce n’est pas toujours très réglo… Il y a :

  1. le mariage officiel à l’église, annoncé publiquement
  2. le mariage par simple consentement mutuel, devant deux témoins
  3. le mariage clandestin, devant un homme d’église, mais sans annonce ni autorisation officielle
Caricature d’un mariage “par dessus le balai” (James Catnach, 1822)

JUMPING THE BROOM : Lors d’un mariage par consentement mutuel, les mariés sautaient ensemble par dessus un… balai. Ce dernier représente le passé qu’on laisse derrière soi : on fait littéralement le ménage afin de préparer ensemble une nouvelle vie.

L’expression est restée dans le langage courant, en Angleterre, pour désigner un mariage sans valeur légale.

Cette ancienne tradition a été reprise aujourd’hui par la communauté afro-américaine, en référence aux esclaves, qui n’avaient pas le droit de se marier et devaient donc se contenter de ça.

J’y ai assisté, il y a plusieurs années, lors du mariage d’un de mes amis, à New York. Je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait, alors imaginez ma surprise quand je l’ai vu sauter, avec sa femme, par dessus un petit balai en paille décoré de fleurs et de rubans ! 😉

Rappelons qu’on est à une époque où l’administration des populations est un vrai foutoir, avec des moyens techniques limités (pas de photo, pas de carte d’identité, juste une ligne manuscrite sur un registre des naissances qui peut facilement disparaître, s’égarer ou se falsifier).

C’est déjà difficile d’établir avec certitude l’état civil des gens, alors si en plus ils s’amusent à se marier en douce, sans le dire à personne et sans laisser de trace de l’évènement, qu’adviendra-t-il de leurs enfants, plus tard ? Sans preuves, faut-il les considérer comme légitimes ? La bigamie est assez courante, car les couples se font et se défont sans que l’administration arrive à suivre le rythme, alors que faire, ensuite, des héritages ? Des droits et privilèges de naissance ? Comme gérer tous les conflits que ça engendre ?

Comme les populations grandissent continuellement, il faut trouver des solutions pour gérer ce joyeux bordel. C’est pourquoi un homme de loi, le comte de Hardwick, finit par s’attaquer au problème en faisant adopter un nouveau règlement.

Hardwicke et la loi sur le mariage de 1753

Philip Yorke, 1er comte de Hardwicke

Instaurée sous le règne de George II, cette loi établit les conditions à respecter obligatoirement pour qu’un mariage soit considéré comme valide.

J’en parlais déjà ici, mais voici plus de détails.

Un mariage doit être célébré :

  • entre deux personnes de sexe opposé, non mariées, de plus de 21 ans (ou bien entre 16 et 21 ans avec l’accord parental)
  • après un minimum de 3 semaines au cours desquelles les bans seront lus publiquement à l’église (ou alors sur obtention d’une licence délivrée par un évêque, voir ci-dessous)
  • dans une église ou une chapelle reconnue se trouvant dans la paroisse où habite au moins l’un des mariés
  • entre 8h et 12h
  • par un homme d’église ayant reçu l’ordination et ayant la charge d’une paroisse
  • devant deux témoins
  • … et être consigné dans le registre de la paroisse, signé par le pasteur, les mariés et les témoins

Toutes ces précisions montrent qu’on cherche à faire du mariage un évènement public. On ne se marie pas en cachette à 2h du matin dans une cabane au fond d’un bois ! On le fait dans une église, et la tenue du mariage doit être connue de tous les habitants des environs.

LICENCES :
Il existe deux types de licence :
– la licence commune permet de sauter les 3 semaines de fiançailles et de se marier immédiatement, à condition que ce soit dans l’église d’une paroisse. Elle est délivrée par un évêque et elle coûte des sous.
– la licence spéciale permet aussi un mariage immédiat et, cette fois, à n’importe quel endroit (par exemple dans une chapelle privée, chez soi). Elle est délivrée uniquement par l’archevêque de Canterbury et elle coûte encore plus de sous.

HORAIRES : Concernant les horaires restrictifs (de 8h à 12h), ça explique pourquoi je vous racontais dans d’autres articles (ici, notamment) qu’un mariage de l’époque georgienne se déroule toujours le matin, et que la réception qui suit le mariage est en réalité un petit déjeuner, ou plutôt l’équivalent d’un brunch.

Par la suite, ces horaires ont varié (ils se sont étendus jusqu’à 14h, puis au-delà), mais l’idée générale est toujours de rendre la chose publique, visible par tous à un moment de la journée où la population est globalement active. On empêche ainsi les mariages en catimini à la faveur de la nuit…

GRETNA GREEN : La loi de Hardwicke ne s’appliquait pas en Écosse, raison pour laquelle on se rendait là-bas quand on cherchait à contourner ses restrictions. Je vous renvoie ici pour en savoir plus.

Le droit canon de l’Église d’Angleterre

Comme il n’y a pas d’administration laïque, c’est l’Église anglicane qui gère l’état civil (naissances, mariages, décès). Cela signifie qu’aucun mariage ne peut être légal s’il n’a pas été prononcé par un de ses représentants officiels.

Rhâââââ, je sais, ce logo n’a rien à voir avec le XIXème siècle, mais c’est pour rappeler que de tous temps on a galéré pour faire cohabiter plusieurs religions dans un même espace. Nos conflits modernes n’ont rien de nouveau.

Ce qui crée une absurdité totale : que fait-on des habitants d’une autre confession ? Les catholiques ? Les musulmans ? Les autres ? Ils sont minoritaires, dans la population, mais ils n’en sont pas moins des sujets du Roi !

Seuls les mariages juifs et quakers ont la chance d’être reconnus, alors pour tous les autres, il n’y a qu’une solution boîteuse : se marier quand même dans une église anglicane. Point barre. Les gens n’ont pas le choix : ils se marient selon leur propre culte, puis font un deuxième mariage anglican afin de se mettre en règle vis à vis de la loi anglaise.

AMENDEMENT : Ce n’est qu’en 1836 qu’on modifie la loi pour reconnaître enfin la validité des mariages célébrés selon d’autres rites. L’évènement doit toujours être annoncé publiquement, et avoir lieu devant deux témoins dans un lieu de culte reconnu.

L’annulation

Lorsqu’un mariage a été célébré mais qu’il y a eu au passage un petit schmilblick (du genre : la mariée n’avait que 13 ans, ou alors il s’agit d’un inceste, ou encore le marié est déjà marié…), le mariage est reconnu comme non valide et il est tout simplement annulé.

Pour dénoncer ce genre de situation, il faut porter plainte auprès d’un tribunal ecclésiastique, qui va faire la lumière sur la situation et décider de la validité ou non du mariage.


Divorcer

Les gens ne peuvent pas divorcer ! Le divorce n’existe pas !

C’est ce que j’ai déjà dit sur ce blog, histoire de simplifier les choses, mais la réalité c’est que oui, on pouvait divorcer. Simplement, c’était long, cher et compliqué, et il fallait oser s’exposer à la critique sociale car c’était extrêmement mal vu. Le divorce est rare et plutôt réservé à l’élite (certains personnages de Jane Austen l’ont d’ailleurs fait, et il s’agissait de gentlemen aisés).

Se marier n’est pas un acte civil, mais religieux. C’est un sacrement. Il n’y a donc qu’un tribunal religieux qui soit apte à défaire ce que Dieu a consacré, avec ensuite un tribunal législatif pour entériner officiellement cette décision.

De plus, comme le divorce à l’amiable n’existe pas, ça se gère forcément entre une victime qui se dit lésée et réclame réparation, et un accusé dont on devra déterminer s’il est coupable (et, dans cette phrase, il faudrait inverser le féminin et le masculin, parce que bizarrement Monsieur est bien souvent la victime, et Madame bien souvent le coupable !)

Un processus long et cher

Pour divorcer, il faut procéder en deux étapes :

  • s’adresser à un tribunal ecclésiastique pour réclamer justice, au prétexte d’un préjudice subi. Ce tribunal étudie la situation, prend en compte les preuves et rend son verdict, à savoir si la victime est dans son droit et que cela justifie un divorce. COÛT : je n’ai pas de chiffre précis, mais ce n’est pas gratuit !
  • si l’Église approuve, on peut alors s’adresser au Parlement, qui décide de prononcer ou non le divorce. COÛT : environ 600 livres.

Je vous renvoie ici pour le prix des denrées quotidiennes, vous verrez que 600 livres est déjà une bien belle somme, sans compter les autres frais (et si, en plus, il faut graisser quelques pattes ici et là pour accélérer les choses, alors là…).

De plus, le divorce doit être approuvé à la fois par les autorités religieuses ET législatives, donc ce n’est pas parce qu’on le demande qu’on l’obtiendra forcément. Par exemple, si on se plaint que sa femme a commis un adultère, il est possible le tribunal religieux tranche en exigeant une réparation de la part de l’amant, mais pour autant il n’y aura pas de divorce.

Enfin, tout ça signifie de multiples démarches et délais : il faut jusqu’à 2 ans pour obtenir un divorce.

Un acte (presque) définitif

Comme je le disais plus haut, le mariage est un sacrement, et on ne plaisante pas avec les sacrements. Alors, une fois divorcé, on ne peut plus se remarier.

Sauuuuuf…

… sauf si on a des sous et qu’on arrive à obtenir une dérogation de la part du tribunal ecclésiastique, ce qui permettra à celui qui gagne le procès de se remarier (mais pas l’autre, qui prendra tous les torts). Et comme ce sont essentiellement ces messieurs qui demandent et obtiennent le divorce… Y’a pas à dire, la justice est bien au service des hommes et des puissants !

Cet état de fait ne changera qu’à partir de 1857, année où la loi va s’assouplir un peu pour faciliter les divorces et permettre les remariages. C’est toujours mal vu par la société, mais les mentalités évoluent tranquillement.

Quand c’est Monsieur qui demande le divorce

Il n’y a à peu près qu’une seule raison valable pour qu’un divorce puisse être prononcé en faveur de Monsieur : l’infidélité avérée de Madame (ben, oui, rendez-vous compte : des fois qu’elle donne à son mari des enfants qui ne sont pas de lui ! quelle horreur !). Cela dit, il faut prouver tout ça, parce que sinon ce n’est que de la calomnie.

S’il remporte gain de cause, Monsieur est gagnant sur tous les fronts : il garde tout, incluant ses possessions à elle apportées au moment du mariage, et incluant… leurs enfants. Madame n’a en effet aucun droits légaux sur eux, alors si son mari souhaite lui enlever ses enfants elle ne pourra rien faire pour l’en empêcher. Et c’est ce qui arrive le plus souvent, car (souvenez-vous) elle a osé coucher avec un autre homme ! C’est une mauvaise femme, elle est donc forcément une mauvaise mère ! Shame ! Shame ! Shame !

APARTÉ : C’est une triste réalité qui a perduré pendant longtemps…

Quand j’écrivais La cantatrice, j’ai découvert l’histoire de Nellie Melba, chanteuse d’opéra australienne hyper célèbre à la fin du XIXème siècle (oui, oui, celle-la même en l’honneur de qui on a créé la pêche Melba).

Elle avait épousé un mari violent, qui la battait et dont elle s’est séparée assez vite. Mais quelques années plus tard, alors qu’elle poursuivait sa vie et avait un amant, son enfoiré de mari a demandé et obtenu le divorce pour cause d’adultère. Il a emmené avec lui leur fils de 7 ans, qu’elle n’a jamais revu…

Quand c’est Madame qui ose le faire

Comme vous pouvez le constater, dans ce genre d’affaire les femmes ne sont pas exactement en position de force.

En soi, divorcer est déjà rare. C’est encore plus rare que ce soit une femme qui le demande (et l’obtienne !), car elle a besoin de plus d’arguments : la seule infidélité de Monsieur n’est pas suffisante (ouais, je sais…), il faut que ses torts soient bien plus graves, notamment qu’il se montre violent. Je veux dire TRÈS violent, car on est à une époque où il est encore communément admis qu’un mari est en droit de battre sa femme (la rouer de coups avec un bâton, ça va, tant que le bâton fait moins de 2 cm d’épaisseur…).

On ne parle bien sûr pas des violences psychologiques (… des quoi ?), et je reviendrai dans un autre article sur le devoir – pardon ! – le viol conjugal et la domination ordinaire des hommes.

Pour qu’une femme obtienne le divorce, elle doit donc prouver la cruauté de son mari, c’est à dire démontrer des violences physiques lourdes et sur une longue durée.

Une vraie partie de plaisir…

ET LES ENFANTS, DANS TOUT ÇA ? La maltraitance d’un père n’est jamais vraiment considérée comme telle. Depuis de nombreux siècles, Monsieur est le maître absolu au sein de son foyer et il a tous les droits sur ses enfants. Une femme qui voudrait divorcer pour les protéger va donc avoir bien du mal à gagner sa cause…

La séparation

Pour s’éviter un divorce, les couples pouvaient toujours vivre séparément. Enfin… à condition d’en avoir les moyens (autrement dit, c’est encore une fois les populations aisées qui ont ce luxe).

Ça me fait doucement rigoler d’entendre des trucs du genre “De nos jours, les gens ne savent plus ce qu’ils font, ils divorcent pour un oui ou pour un non… C’était pas comme ça, avant ! On prenait le mariage au sérieux !”.

Mouais, c’est vite dit. Les gens étaient comme nous, ils rencontraient parfois, eux aussi, des problèmes de couples irréconciliables. Certes, ils restaient mariés, n’empêche que s’ils ne s’entendaient plus ils s’arrangeaient pour faire leur vie chacun de son côté (avec en prime toutes les tensions, les rancoeurs et les conflits que ça pouvait engendrer). Alors non, bien sûr que ce n’était pas mieux avant… C’était juste plus hypocrite.


En conclusion

Les mariages que nous décrivent les Jane Austen, soeurs Brontë et Elizabeth Gaskell de ce monde, sont toujours des unions parfaites. Elles rêvaient pour leurs personnages la vie idéale que ni elles, ni la très grande majorité des femmes de cette époque, n’ont jamais eue.

Leur réalité n’était pas rose, et le choix d’un (bon) partenaire était décidément crucial. Avec une législation aussi rigide et injuste, une femme prise dans un mauvais mariage n’avait plus qu’à endurer jusqu’au bout sa triste vie.

Une chose est sûre : se marier n’avait rien d’aussi romantique qu’on le pense, et ça ne laissait pas beaucoup de place aux individus, hommes ou femmes, pour choisir librement ce qu’ils voulaient faire de leur vie ! 🙁

SOURCES :
Wikipedia – Marriage Act, 1753
Wikipedia – Marriage Act, 1836
Marriage and the alternatives : the status of women
The marriage law of Jane Austen’s world
Marriage, Hardwick Act, Dissolving a marriage
A Regency History guide to marriage in Georgian England
10 facts about marriage and divorce in historical England
Marriage and Divorce 19th century style
A brief history of divorce
Wikipedia – Jumping the broom

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2 réponses à « Mariage et divorce au début du XIXème »

  1. Encore un article très intéressant !! J adore tous ces details.
    Heureusement qu il y avait quand même des mariages heureux parce qu on pourrait vraiment penser que c etait l enfer pour toutes les femmes. Concernant les enfants, l évolution a pris un tournant a l opposé. Maintenant ce sont les femmes qui ont quasiment toujours la garde et les pères qui se revoltent de plus en plus. Les mentalités ont tellement changé (heureusement)
    Ah qu on est bien en 2019 tout de même !

    1. Oui, bien sûr qu’il y avait des mariages heureux, heureusement ! 😉 Mais c’est le paradoxe de la loi de l’époque, qui prétendait mettre les femmes à l’abri car leur mari avait pour obligation de leur fournir protection, logis, etc. Sauf qu’en réalité, elles étaient très vulnérables, car totalement à la merci du mari. Alors quand les choses tournaient au vinaigre, c’est souvent elles qui en payaient le prix.

      Pour ce qui est de la garde des enfants, ce n’est pas sain de les considérer comme la “propriété” exclusive du père, comme au XIXème, mais pas non plus de les confier quasi systématiquement à la mère, comme de nos jours. Perso, j’ai du mal avec cette idée de garde exclusive par l’un ou l’autre des parents (à moins que l’autre parent soit toxique ou maltraitant, bien sûr), il me semble qu’une garde partagée à 50/50 est plus appropriée. Mais ce n’est pas un sujet facile, ni avant, ni maintenant !

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