Être une héritière au XIXème siècle


- Époque georgienne, - Époque victorienne, - Le monde de Jane Austen / samedi, février 16th, 2019

Comme j’ai eu cette conversation récemment via les commentaires du blog, je me dis que le sujet de l’héritière mérite d’être un peu développé.

Attaquons-nous donc à la seule héritière que nous rencontrons dans Orgueil et préjugés, à savoir Anne de Bourgh.


Hériter quand on est une fille

Les dames – pardon ! – Les garçons d’abord…

En Angleterre, au début du XIXème, on applique en matière d’héritages une vieille loi féodale appelée primogéniture masculine, un mot compliqué pour dire que c’est le premier garçon qui a la priorité pour hériter du patrimoine de son père. Il passe avant ses frères plus jeunes, et avant ses soeurs quel que soit leur âge. Si ce premier fils meurt sans laisser d’enfants, c’est le garçon suivant de la fratrie qui hérite, et ainsi de suite. Mais s’il n’y a aucun garçon, l’héritage revient alors à la première fille.

Le but est que les possessions du père ne soient jamais divisées entre ses enfants : elles reviennent à un seul d’entre eux, de préférence un fils, pour garder intact le patrimoine.

C’est la loi “en général”, sauf en cas d’entail, comme celui qui empêche les soeurs Bennet d’hériter de leur père (mais vous connaissez la chanson, et puis j’en parle déjà ici).

La reine Victoria, héritière de son grand-père George III

Le manque d’héritier mâle, c’est ce qui s’est produit lors du passage de la couronne depuis le roi George III jusqu’à la reine Victoria.

George III avait plusieurs enfants :

  1. George
  2. Frederick
  3. William
  4. Charlotte
  5. Edward

(je vous la fais courte en ne vous parlant que de ceux-là, mais sachez qu’au total ils étaient 15 !)

En toute logique, après George III, c’est son fils aîné George qui monte sur le trône, sous le nom de George IV. D’ailleurs, il y était déjà à moitié, sur le trône, puisque c’était lui le Prince Régent qui dirigeait le pays à la place de son père malade.

Des années plus tard, à sa mort (après une vie de festins et de beuveries qui l’ont achevé, allez voir ici 😉 ), ce sont ses enfants à lui qui devraient hériter. Sauf qu’il n’en a pas. Sa fille unique aurait pu devenir reine, mais elle est décédée. Alors, si la couronne ne peut pas être passée aux descendants de George IV, elle doit revenir au prochain fils disponible parmi ceux de George III. Le deuxième, Frederick, est lui aussi décédé et sans enfants. C’est donc le troisième frère, William, qui devient roi.

À nouveau, des années plus tard, à la mort de William, lui non plus n’a pas d’héritiers (il n’a que des enfants illégitimes). Rebelote ! La couronne doit, une fois de plus, revenir au prochain fils disponible de George III. La princesse Charlotte voit la couronne lui passer sous le nez, puisqu’elle a encore des frères vivants, qui sont prioritaires par rapport à elle.

Le prochain sur la liste, c’est donc Edward. Manque de bol, lui aussi est mort (décidément !) (en passant, allez voir ici pour en apprendre plus sur sa veuve). Par contre, cette fois, il a une descendance, très exactement une fille unique : Victoria.

En l’absence de garçon, et comme elle est la première (et seule) fille, c’est bien Victoria qui prend la couronne. Et nous voilà avec une femme sur le trône d’Angleterre, chose qui n’était pas arrivée depuis la reine Anne, qui a régné pendant seulement 5 ans dans les années 1700. Avec Victoria, on est partis pour 65 ans et tout un empire !

PRÉCISION : cette primogéniture masculine donne la priorité aux garçons, mais n’exclut pas les filles. Ce n’est donc pas la même chose que la loi salique, qui rejette toutes les filles sans exception (et qui s’appliquait en France, raison pour laquelle nous n’avons jamais eu de vraies reines, mais seulement des épouses de rois).


Être une héritière, qu’est-ce que ça signifie ?

Anne de Bourgh dans la série télé de la BBC, Orgueil et préjugés

Dans Orgueil et préjugés, Anne de Bourgh est fille unique. Tout comme Victoria, cela fait d’elle une héritière, c’est à dire une fille qui, en l’absence de garçons dans sa fratrie, hérite du patrimoine paternel.

Si Anne de Bourgh avait eu un frère (plus âgé ou plus jeune), il aurait hérité. Si elle avait eu une soeur plus âgée qu’elle, c’est cette soeur qui aurait hérité. Si elle avait eu des soeurs plus jeunes, c’est elle qui aurait hérité en sa qualité de première des filles.

Alors, elle est riche ? Et indépendante ? La belle vie !

Oui. Et non, pas du tout. Car une héritière ne dispose jamais de son propre argent.

À l’époque georgienne (et encore longtemps après), une femme est légalement mineure, ce qui fait qu’elle ne peut pas devenir propriétaire. Elle ne peut pas ouvrir de compte bancaire à son nom et ne gère pas ses affaires elle-même. C’est toujours un homme qui le fait pour elle : tant qu’elle sera célibataire, elle aura un tuteur légal, et lorsqu’elle se mariera… hé bien, c’est son mari qui s’en occupera.

Autrement dit : quand un homme épouse une héritière, il devient automatiquement propriétaire de tout ce qu’elle possède. C’est le jackpot instantané !

PRÉCISION : Il semblerait qu’il y ait eu quelques très rares cas où l’héritière a bien reçu en son nom propre l’héritage de son père, et est réellement devenue propriétaire.

Mais en dehors de ces exceptions, les filles ne faisaient que passer leur patrimoine à leur futur époux, car on considère (entre autres) qu’une femme n’a pas les nerfs pour être une chef d’entreprise à la tête d’un domaine, c’est un travail de bonhomme… Au quotidien, cela n’empêchait sûrement pas certaines femmes de caractère de mener leurs affaires elles-mêmes, et avec poigne, mais d’un point de vue légal elles restaient tributaires de leur mari.

Quel est l’intérêt, dans ce cas ?

L’intérêt d’être une héritière, c’est de pouvoir faire un excellent mariage.

Une jeune fille qui apporte, en guise de dot, un domaine aussi riche que Rosings, c’est forcément une jeune fille qui peut se permettre d’être exigeante dans son choix d’un mari, car les prétendants seront nombreux ! Et, dans ce cas, elle pourrait très bien ambitionner d’épouser un homme de la noblesse, même si elle-même n’est pas noble…

Quand Mr. Collins fait des ronds-de-jambe devant Lady Catherine, en vantant les qualités d’Anne (avec la délicatesse qu’on lui connaît) et en affirmant que cette dernière est digne de devenir un jour duchesse, ce ne sont pas des paroles en l’air ! Avec sa fortune, Anne pourrait effectivement très bien se faire épouser d’un comte ou d’un duc. Car elle n’épousera pas le premier quidam qui passe, c’est certain !

Il est d’ailleurs étonnant qu’Anne ne soit pas encore mariée. Sans connaître son âge avec précision, on devine qu’elle a entre 18 et 25 ans. Avec une fortune pareille, les meilleurs prétendants doivent se bousculer au portillon, et le fait qu’elle ait une mauvaise santé, aucune personnalité ni aucune beauté particulière n’empêche rien. Au contraire, ça serait même du pain béni pour un éventuel mari qui pourrait ainsi profiter des biens d’Anne sans craindre qu’elle ne le dérange beaucoup ! (et en espérant peut-être même qu’elle ne vive pas trop longtemps…)

La seule raison qui explique ce célibat, c’est que sa mère, Lady Catherine, doit se montrer hyper exigeante envers les prétendants pour sa fille (car on est d’accord qu’avec une mère aussi dominante, il y a peu de chance pour que Anne elle-même aie voix au chapitre).

S’il y a eu des prétendants, Lady Catherine a dû juger que sa fille valait mieux et a préféré attendre la demande d’un homme idéal qui coche absolument toutes les cases (riche, noble, ou ayant des relations très intéressantes…). Elle en a peut-être repoussé certains, car elle attendait que Darcy se décide. Or, Lady Catherine ne peut pas forcer son neveu à épouser sa fille, et il serait même très grossier de sa part de le suggérer ouvertement et d’insister là-dessus.

Résultat : Darcy lui a échappé et sa fille lui reste sur les bras… Pas étonnant qu’elle soit aussi furieuse après Elizabeth d’avoir fait capoter son projet ! 😉

“Je suis absolument indignée… En route, cocher !”

En passant, une héritière hérite d’une somme d’argent ou de propriétés (comme le domaine de Rosings), mais jamais d’un titre de noblesse. Ces titres se transmettent du père au premier fils, et, cette fois, les filles en sont absolument exclues. Lady Catherine est bien la fille d’un comte, mais ça ne fait pas d’elle une comtesse pour autant ! Une femme ne peut jamais être noble par voie d’héritage : la seule façon de le devenir, c’est d’en épouser un (et de porter son titre à lui, par association).


Ne pas confondre dot et héritage

Avoir une grosse dot ne fait pas de vous une héritière.

Georgiana a une dot très généreuse (30.000£, nous dit Darcy dans sa lettre à Elizabeth), qui attise toutes les convoitises puisque celui qui l’épousera encaissera l’argent. Pour autant, Georgiana n’est pas une héritière.

Georgiana Darcy dans la série télé de la BBC, Orgueil et préjugés

C’est son frère, premier fils de la famille, qui a hérité du domaine de Pemberley. Pas elle.

Éventuellement, si Darcy meurt sans avoir d’enfants, Pemberley reviendrait à Georgiana selon les mêmes règles que j’ai citées plus haut (en l’absence de descendants directs et en l’absence d’un autre frère, on se tournerait vers la première fille). Mais comme il va faire plein de bébés avec Elizabeth et vivre très très vieux, ça n’arrivera pas… 😉


Le capital et les intérêts

Je disais plus haut que les femmes ne possèdent pas leur propre compte en banque et ne peuvent pas être légalement propriétaires. Anne ne pourra jamais décider de vendre une partie des terres de Rosings, par exemple, et Georgiana ne pourra jamais retirer 500£ de son petit pactole pour s’offrir un voyage à la mer…

Par contre, il y a une chose que l’on pratiquait assez souvent à l’époque : l’argent de l’héritage ou de la dot était placé en banque pour être investi et fructifier (selon des taux d’intérêt variables, comme pour nos épargnes à nous)(la Bourse, c’est un concept qui existe depuis des lustres). Et, dans ce cas, on reversait à la dame les intérêts générés chaque année. Ça lui faisait ainsi un petit argent de poche dont elle pouvait, cette fois, disposer comme elle le voulait.

Ni le père, ni le tuteur, ni le futur époux ne trouvaient rien à y redire, puisque le capital, lui, restait intouché.


En conclusion

Les femmes de cette époque étant mineures, elles sont assujetties aux hommes et dépendantes du mariage. Ce n’est donc pas le fait d’être une héritière qui, en soi, vous rendra autonome. Les femmes ne sont jamais autonomes. Ja-mais.

En revanche, être une héritière est un argument imparable pour vous aider à faire un bon mariage. On ne se marie pas par amour, on se marie par nécessité et par intérêt, pour agrandir ses terres ou gagner un titre de noblesse, et ainsi s’élever dans l’échelle sociale. Alors, dans ce contexte, apporter un Rosings en guise de dot ne peut que vous propulser vers le haut…

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4 réponses à « Être une héritière au XIXème siècle »

  1. Bonjour ! Au sujet d’Emma, je ne connais pas le roman aussi bien qu’Orgueil et préjugés, mais de mémoire elle est fille unique, ce qui fait d’elle une héritière également. Elle n’a pas encore hérité, puisque son père est toujours bien vivant, par contre à la mort de ce dernier le domaine de Hartfield devrait en effet lui revenir… ou plutôt il reviendra à son mari. Si son père décède avant qu’elle ne soit mariée, elle aura un tuteur qui gèrera le domaine pour elle, et si elle est déjà mariée c’est son époux qui deviendra propriétaire de Hartfield à travers elle.

    Emma a l’air riche parce qu’elle vit dans la richesse, mais ce n’est pas son propre argent (c’est celui de son père, qui pourvoit largement à ses besoins). Et si elle donne l’impression de prendre ses propres décisions ou d’avoir un rôle important dans la gestion de la maison, c’est parce que sa mère est décédée et que c’est désormais Emma qui tient le rôle de la maîtresse de maison (l’aîné des enfants prenait naturellement la place du parent défunt : le fils remplace le père, la fille remplace la mère). Mais elle n’est pas indépendante, elle n’est “que” la fille de son père.

    Pour ce qui est de Lady Catherine, je parle de la situation des veuves dans cet article, car c’est un cas un peu à part : http://www.liseantunessimoes.com/a-propos-de-lady-catherine/

    Lady Catherine n’est pas propriétaire de Rosings, c’est sa fille Anne qui en a hérité, ce qui signifie que Anne a obligatoirement un tuteur et c’est lui qui gère le domaine de Rosings en son nom.

    Cela dit, Lady Catherine est la maîtresse de Rosings depuis des dizaines d’années, et elle fait bien exprès de maintenir sa fille sous sa coupe pour ne surtout rien changer à cette situation. Anne n’a pas la carrure pour s’imposer face à sa mère, donc Lady Catherine conserve sans problème son pouvoir de maîtresse de maison. Au quotidien, elle gère et décide de tout, et pour signer des papiers officiels elle fait appel au tuteur de Anne. De plus, en tant que mère et veuve, tout le monde lui doit le respect, c’est un peu comme si elle était une reine régente qui exerce le pouvoir en attendant que son enfant héritier soit apte à le faire (ou se marie, en l’occurrence).

    Et justement, le jour où Anne se mariera enfin, ça risque de faire de sacrées étincelles si jamais son époux décide de mener les choses à sa façon, mais que ça déplaît à Lady Catherine. Elle ne se laissera sans doute pas faire…

    Il faut donc nuancer : des femmes de caractère comme Lady Catherine ou Emma peuvent très bien gérer le quotidien, en particulier la vie domestique (c’était le travail des femmes de gérer le foyer). Mais leur pouvoir est limité, car légalement il ne s’agit pas de leur argent ni de leurs biens, et elles devront toujours se référer à l’homme responsable d’elles.

    Bon, après, si elles sont capables de le manipuler pour lui faire faire ce dont elles ont envie… pourquoi pas ! 😉

    1. Merci beaucoup pour cette réponse 🙂 J’imagine que tout le monde disait qu’Emma n’avait pas besoin de se marier parce qu’elle aurait eu un tuteur qui aurait assuré qu’elle vive bien à la mort de son père. Comment était choisi les tuteurs? Est-ce que ça pouvait être un ami de la famille comme Mr Knighley? En tout cas merci pour tout ces articles super intéressants.

      1. Merci ! J’adore vulgariser ce que j’ai appris pendant mes recherches, alors tant mieux si ça répond aux questions que les gens se posent 🙂

        Pour Emma, oui, tout à fait ! Elle aurait eu un tuteur et aurait pu profiter confortablement de cette apparence de liberté conférée par son statut d’héritière. Cela dit, elle ne vivrait pas seule, ce serait scandaleux pour une célibataire ! Ou bien elle prendrait une dame de compagnie, une cousine, ou autre, pour vivre avec elle, ou bien elle irait s’installer chez d’autres membres de sa famille.

        Cela dit, tôt ou tard on aurait fait pression sur elle pour qu’elle se trouve un époux. Qu’un homme en âge de se marier ne le fasse pas, c’est déjà condamnable aux yeux de la société, mais pour une jeune fille c’est bien pire ! Son entourage pourrait tolérer qu’Emma prenne son temps, qu’elle se montre un peu exigeante, mais il n’accepterait pas qu’elle reste célibataire passés 25 ans. Une femme est supposée se marier, c’est dans l’ordre des choses.

        Pour ce qui est du choix des tuteurs, je n’ai pas d’information précise. Mais je ne pense pas qu’un simple “ami de la famille” puisse endosser ce rôle. L’amitié, ça va, ça vient, ça n’a rien d’officiel… Alors que les liens familiaux ne peuvent pas se défaire, pas plus que le sacrement du baptême : c’est pourquoi le tuteur serait plutôt le parrain de la demoiselle, ou alors un oncle, un cousin.

        Autre curiosité : dans “Orgueil et préjugés”, Georgiana est sous la tutelle à la fois de son frère et de son cousin le colonel Fitzwilliam, mais là aussi je n’ai aucune information sur l’intérêt d’avoir deux tuteurs !

  2. Bonjour
    Merci beaucoup pour cet article qui me permet de mieux comprendre la société contemporaine aux romans de Jane Austen que j’adore. Mais il y a un cas que je ne comprends toujours pas. Peut-être pourriez vous m’éclairer. C’est celui de Emma. Comment se fait-il qu’elle soit riche et indépendante dans le livre?

    Et aussi dans le cas de lady Catherine et Anne de Bourgh, comment vivent-elles si l’une et veuve et l’autre pas mariée? Ont-elles un tuteur?
    Merci d’avance 🙂
    Elodie

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