Roman, romance et romantisme


Écrire / mercredi, février 20th, 2019

Oh, ça ferait un joli titre de bouquin, tiens ! 😉 Mais non, c’est juste le titre de cet article où je vais essayer d’expliquer la distinction entre les trois, car ça a beau avoir la même racine, ça ne signifie pas du tout la même chose.


Le roman

Un roman, c’est un livre, ok. Ça raconte une histoire, ok.

Plus précisément, c’est un genre littéraire qui raconte de la fiction, autrement dit, des récits sortis de l’imagination de leur auteur. La poésie, les chansons, les pièces de théâtres, les contes ou les fables sont aussi des genres littéraires, car tous sont une façon de raconter une histoire, avec une recherche esthétique, pour créer des effets de styles, de mises en situation, générer des impressions et des émotions chez le lecteur.

Parmi les romans, on trouve plein de types : roman d’aventure, policier, historique, fantastique, épistolaire, érotique, satirique, à suspens, d’horreur, d’amour, de science-fiction, d’anticipation, d’initiation… Vous avez l’idée.

Les origines du roman (en très très bref)

Des romans, on en écrit depuis l’Antiquité, même si ça ne porte pas encore ce nom-là, à l’époque.

Enluminure du roman de Renart, récit médiéval
Une enluminure du Roman de Renart. À l’origine, Renart est un nom propre. L’animal, lui, s’appelle un goupil. Mais le roman est si populaire qu’à la longue, le mot goupil va disparaître et sera remplacé par renart, puis renard.

C’est surtout au Moyen-Âge, période où on a commencé à produire et conserver les premiers livres (oui, oui, ceux-là même auxquels vous pensez, encrés et enluminés à la main par des moines studieux sur des vélins), que le mot apparaît et que le genre se précise un peu.

Le mot roman viendrait de la langue romane, qui était la langue parlée couramment par le peuple en France à cette époque (par opposition au latin, langue noble des textes religieux et des hommes d’église). Mettre en roman signifiait donc écrire en langue populaire. C’est également à cette période que sont apparus les mots histoire et conte.

Les romans moyen-âgeux racontaient des histoires fictives ou inspirées de faits réels, sur des sujets profanes, le tout bien enjolivé pour des raisons de recherche esthétique dont je vous parlais plus haut. Deux exemples célèbres : le roman de Renart (dont les personnages animaux sont des précurseurs des futures fables de La Fontaine) et Lancelot ou le chevalier de la charrette (l’histoire bien connue du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde).

Mais le temps passe, les siècles aussi, et le roman comme genre littéraire évolue : finies les histoires racontées en vers, place à la prose uniquement ! Par contre, on est toujours dans des histoires non religieuses destinées au peuple (en tout cas, celui qui sait lire), donc il s’agit toujours de divertissement.


Le romantisme

La Saint-Valentin, les pétales de rose et les tête-à-tête dans une gondole à Venise… Oubliez ça : je vous parle de romantisme, pas de mignonneries ! (mes excuses aux filles qui aiment la Saint-Valentin, les fleurs et Venise… 😉 ) 

Le romantisme n’a rien à voir avec tous ces trucs à l’eau de rose : c’est bien plus dark que ça !

Si on essaye de résumer, il s’agit d’un mouvement culturel apparu en Europe au début du XIXème siècle en réaction au siècle précédent, où la pensée dominante était celle des Lumières qui valorisaient la raison, la science et la recherche de la connaissance. À force, on commence à trouver que le rationnel, c’est chiant, alors vive les émotions ! Le romantisme apparaît et s’en va explorer les tréfonds de l’âme humaine…

J’en connais une qui a écrit, pile poil à la jonction entre ces deux périodes, un roman intitulé Raison et sentiment qui illustre tout à fait la transition des Lumières vers le Romantisme, c’est à dire un duel entre la raison et les émotions. D’ailleurs, du temps de Jane Austen, lire des romans est considéré comme un passe-temps futile, auquel s’adonnent surtout les dames (les hommes, eux, lisent des choses sérieuses qui élèvent leur raison et leurs connaissances). Le roman, en tant que forme d’écriture pour raconter des histoires, commence déjà à prendre une tangente typiquement féminine…

Les thèmes préférés du romantisme ? L’homme face à la nature farouche et indomptable, l’amour, la haine, la mort, le destin, la folie, la passion, la douleur, le désir, le mystère, la mélancolie, le fantastique, le mystique, le tragique, et généralement une quête impossible du bonheur…

Et on n’y va pas avec le dos de la cuillère ! On veut littéralement exalter les émotions humaines en les poussant à leur paroxysme. Ici, la raison, la modération et la discipline des Lumières n’ont plus leur place : on veut “écouter la voix du coeur”, ressentir la violence des sentiments, on recherche l’absolu, le grandiose, la passion dévorante, voire l’obsession ! En voilà, du vrai drame !

La mort de Sardanapale, peint par Eugène Delacroix en 1827, est une peinture typiquement romantique. Sardanapale est un roi oriental assiégé par ses ennemis. Pour s’assurer que ces derniers ne profitent jamais de ses richesses, il fait tuer ses favorites, ses esclaves et ses bêtes dans un grand massacre organisé. Puis il met le feu à sa ville avant de se suicider. Charmant personnage !

Le meilleur exemple romantique : Notre-Dame de Paris

Le Notre-Dame de Paris de Victor Hugo est considéré comme un des fers de lance du mouvement romantique. Vous croyez que ça parle d’une relation impossible entre Esmeralda et Phoebus, contrariés dans leurs amours par le pauvre Quasimodo et le vilain Frollo ? Vous êtes loin du compte ! Il faut oublier Disney et la comédie musicale, et revenir au roman d’origine…

Permettez que je vous spoile la fin (c’est pour la bonne cause 😉 )

Tout au long du roman, on nous parle entre autres de Pâquette, une pauvre femme à qui des bohémiens ont enlevé sa petite fille adorée, 15 ans auparavant, et qui, suite à ce drame, s’est emmurée volontairement dans une cellule sordide d’où elle ne peut (ni ne veut) sortir. Arrive le jour où elle réalise que la jeune Esmeralda, cette bohémienne qu’elle haït (comme tous les bohémiens, forcément), est en réalité sa fille qu’on lui avait enlevée. C’est beau ! Enfin, elle retrouve son enfant et peut la serrer contre son coeur, non sans s’être d’abord déchiré la peau et arraché les ongles en grattant les murs de sa cellule pour sortir la retrouver…

Sauf que ladite Esmeralda a, un peu plus tôt, repoussé avec horreur les avances sexuelles de Frollo, l’irréprochable homme d’église dont l’âme est à présent corrompue par son irrésistible désir pour elle. Passant de l’amour dévorant à une haine tout aussi dévorante, Frollo fait condamner la jeune fille pour meurtre et sorcellerie.

Non, Esmeralda ne vivra jamais heureuse auprès de son beau Phoebus qu’elle aime tant (question de point de vue, d’ailleurs, car lui a juste voulu tirer un coup… hum…).

Esmeralda, jeune beauté de 16 ans, innocente de ce dont on l’accuse, sera pendue sur la place publique.

Le jour de l’exécution, sa mère, la pauvre Pâquette, folle de douleur qu’on lui enlève sa fille une seconde fois, se débat comme une diablesse pour empêcher l’inéluctable. Dans la bousculade, elle se fait frapper la tête contre une pierre et meurt au pied du gibet où le corps d’Esmeralda se balance.

Au même moment, du haut des tours de Notre-Dame, Frollo assiste à la pendaison, rictus aux lèvres, satisfait de son épouvantable vengeance. Mais il ne s’en délectera pas longtemps, car son fils adoptif, Quasimodo, monstre hideux, sourd et difforme, maltraité par tout le monde et lui aussi amoureux transi d’Esmeralda, qui a été la seule à lui témoigner un peu de compassion, le pousse dans le vide. Et voilà Frollo qui se fracasse sur le parvis.

Quant à Quasimodo, il s’en va peu après se blottir contre le cadavre d’Esmeralda, où il se laisse mourir de chagrin. Des années plus tard, on retrouvera leurs deux squelettes enlacés…

Voilà : ça, c’est une histoire romantique ! L’amour, la folie, la passion, le cul, le drame, la torture, la trahison, le monstrueux, la mort…

On est loin de la collection Harlequin, non ? 😉


Romance

Justement, venons-y, aux collections Harlequin et autres du même genre.

Le mot “romance” est un anglicisme qui désigne les romans d’amour anglo-saxons (romance novel). Là, on est bien dans les pétales de roses étalés sur le lit aux draps de satin, le champagne bu face à une baie vitrée donnant sur une crique au clair de lune, en compagnie d’un bel homme à la chemise entrouverte qui vous susurre des mots doux avec un accent sexy. Il a des yeux de braise, les traits taillés à la serpe, les épaules en V et les hanches étroites…

Ces romances se sont beaucoup développées dans les années 1930, puis 1950, mais on peut sans problème faire remonter ce genre jusqu’aux romans futiles que lisaient les dames au temps de Jane Austen.

Par romance, on entend souvent “histoire de filles, mielleuse et nunuche”, et on sous-entend souvent “bas de gamme”. Ce qui n’est pas faux, d’ailleurs, car je ne vois pas bien comment on peut écrire un roman par jour, comme prétendait le faire une certaine Barbara Cartland !

Sérieusement, ces couvertures de livres me fascinent… C’est d’un kitsch total, mais c’est tellement assumé que je trouve ça extra !

Les romans d’amour se concentrent sur la relation amoureuse des protagonistes (c’est un peu le principe, vous me direz ! 😉 ) en survolant allègrement tout le reste. Le contexte, l’intrigue, la vraisemblance et la consistance de l’histoire sont anecdotiques. Dans les romances, on parle d’amour et de… pas grand chose d’autre !

Mais même si la relation amoureuse est le plus souvent supposée être charnelle et bouillonnante entre les héros, on dépasse rarement les clichés habituels, plutôt ras-des-pâquerettes, et le bonheur est toujours au bout du chemin.

Je ne doute pas qu’on puisse trouver ces romances-là divertissantes et qu’on passe un agréable moment à rêver de beaux gosses sexy, mais elles ne font qu’effleurer la complexité des émotions humaines. Sans compter qu’elles servent le plus souvent une bonne dose de conformisme, avec le cliché habituel du prince charmant, c’est à dire le mâle dominant triomphant des épreuves, et la femelle domptée, soumise et admirative. Et ça, chez la féministe que je suis, ça ne passe tout simplement pas…

Allez voir ici, j’y explique pourquoi Darcy n’est pas un prince charmant et en quoi la relation amoureuse décrite par Jane Austen est sans comparaison avec l’immaturité de 99% des aventures harlequinesques.

Dans le monde des romances, on est à mille lieues du romantisme dont je vous parlais plus haut. 50 shades of Grey a beau essayer de se faire passer pour une histoire sombre, c’est sans commune mesure avec l’intensité et la profondeur tragique d’un Notre-Dame de Paris ou des Hauts de Hurlevent (dont je parle ici aussi).

Après, ça n’empêche pas qu’il existe des romances de bonne qualité : ce n’est pas parce que le récit s’attarde sur une histoire d’amour, que toutes les histoires d’amour sont forcément niaises. Je ne cache pas mon dédain envers cette littérature trop caricaturale à mon goût, mais je ne mets pas tout dans le même panier non plus. On peut écrire des romances touchantes et bien foutues, qui, même si elles ne s’approchent pas du vrai romantisme du XIXème, auront tout de même une saveur et une qualité indéniable.


En conclusion

Aujourd’hui, dans le langage populaire, on a appelle romantisme ce qui relève en réalité de la romance. Et c’est bien dommage de tout confondre.

Alors, pour donner quelques derniers exemples concrets :

  • Jane Austen n’écrivait pas d’histoires romantiques. Ses romans sont plutôt dans la lignée des Lumières, c’était son époque, même si on commençait à s’acheminer tranquillement vers le romantisme.
  • Les soeurs Brontë ou Mary Shelley, par contre, oui : leurs romans sont tout à fait romantiques !
  • Barbara Cartland ou Stephanie Meyer, pas du tout. Elles écrivent des romances, voilà tout.
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