Vendre sa femme au marché


- Époque georgienne / mercredi, août 28th, 2019

… au milieu des pommes, des oignons, des patates, des poulets et des têtes de bétail. La promener en public au bout d’une corde, en apostrophant les badauds pour faire monter les enchères. Puis rentrer chez soi satisfait, avec des sous en plus, des soucis en moins, et enfin toute la place dans le lit…

La scène pourrait paraître cocasse, mais non, je ne plaisante pas : des ventes d’épouses, on en a dénombré au moins 400 dans l’Angleterre du XVIIIème et du XIXème siècle. Elles n’étaient donc pas très courantes, mais elles n’étaient pas si exceptionnelles que ça non plus. La dernière en date remonterait même à aussi peu que 1913 !


Quand on n’a pas les moyens de divorcer

Le divorce pour les élites… et que les autres se débrouillent !

J’ai expliqué ici que le divorce existait bel et bien, au début du XIXème et avant, mais que les procédures étaient si chères et si longues que les gens n’avaient le plus souvent pas les moyens de s’y essayer (sans compter qu’il n’y avait aucune garantie, au final, que le divorce soit prononcé !). Les rares qui pouvaient se payer un divorce étaient ceux qui appartenaient aux couches les plus élevées de la société.

Pour les autres, les plus modestes, il n’y avait pas beaucoup de choix : ils restaient mariés.

Ou alors…

La femme, un bien comme un autre ?

Je vous reviendrai plus tard avec un article détaillé sur la coverture, c’est à dire le système qui fait qu’une fois mariée une femme n’a plus d’identité légale, mais qu’elle fusionne avec son mari. Aux yeux de la loi, le couple marié ne fait plus qu’un, et c’est Monsieur qui est responsable. Son épouse, légalement mineure, lui est assujettie.

De là à tout confondre et à imaginer sa femme comme une propriété, il n’y a pas loin. De la même façon qu’un père a tous les droits sur ses enfants, un mari a tous les droits sur sa femme. Alors certains ne s’en privent pas : quand le mariage prend l’eau et qu’ils ne supportent plus leur épouse, ils s’en débarrassent en la vendant. Littéralement.

Un phénomène qui aurait commencé vers la fin du le XVIIème siècle. Les prix variaient de quelques shillings ou quelques guinées… et jusqu’à 25 livres, autrement dit le prix d’un cheval ! (voyez ici pour la valeur de l’argent de l’époque).

Sur la place du marché, au bout d’une longe

Le centre économique d’une communauté, c’est la place du marché. C’est donc tout naturellement à cet endroit que Monsieur viendra exposer son bien à vendre, c’est à dire Madame. Et pour bien montrer qu’elle est à vendre, il lui passe une corde au cou, au bras ou à la taille, et il la fait parader en public avant de la mettre aux enchères.

Caricature française de 1820. Les Français étaient très choqués par cette pratique anglaise et ne se privaient pas pour s’en moquer. On voit ici que le mari porte des cornes (grâce au boeuf judicieusement placé derrière), ce qui sous-entend que sa femme l’aurait trompé et que c’est la raison pour laquelle il la met aux enchères.

C’est assez choquant pour nous d’imaginer une épouse, a priori tout ce qu’il y a de respectable, vendue comme une vache ou un cheval. Je ne sais pas si les acheteurs potentiels venaient lui tâter les seins ou vérifier ses dents avant d’enchérir sur elle, mais on peut imaginer qu’il devait parfois y avoir des abus !

De plus, dans un contexte de couple qui va mal et veut se séparer, le dialogue entre les deux n’est probablement pas terrible. Alors cette longe peut aussi servir au mari à humilier publiquement sa femme, en particulier si elle l’a trompé avec un autre (ce qui sera toujours considéré comme une bonne raison de se débarrasser d’elle).

Une vente parfois souhaitée par les femmes aussi

Une vente d’épouse n’est pas toujours à prendre dans le sens d’un marché aux esclaves avec des femmes maltraitées et attachées dans l’enclos à bétail (bon, j’avoue que la longe autour du cou, quand même, on pouvait s’en passer…).

C’est parfois à l’initiative de l’épouse que cette vente a lieu, car quand on ne peut pas se permettre un divorce, c’est un moyen alternatif de se sortir malgré tout d’un mariage malheureux. Si Madame a un nouveau compagnon et qu’elle souhaite refaire sa vie avec lui, se faire acheter peut sembler une bonne solution, qui conviendra à toutes les parties (et dans ces cas là, la mise aux enchères n’est que symbolique puisqu’il n’y aura qu’un seul acquéreur : le nouvel amant).

De plus, la transaction étant faite en public, ça lui donne un côté un peu “officiel”. Ça sera plus facile de faire accepter par la communauté ce brusque changement de mari, car une épouse achetée honnêtement, c’est toujours mieux qu’un vulgaire concubinage.

Soyons clair : la religion l’interdit formellement. Mais depuis quand les gens respectent à la lettre ce que dit la religion ?

Selling a wife, par Thomas Rowlandson (1814). Ici, l’épouse semble tout à fait partante pour se faire acheter par un nouveau “mari”

… et les maris, dans tout ça ? Est-ce qu’on pouvait les vendre, eux aussi ?

C’est arrivé ! Même si cette version-là est excessivement rare.

L’Angleterre aurait comptabilisé entre le XVII et le XXème siècle environ 400 ventes d’épouses, contre seulement 5 ou 6 ventes de maris… Alors c’est vrai qu’on n’a aucune idée de toutes les ventes qui ont eu lieu sans laisser de traces dans les archives, n’empêche qu’on comprend bien que vendre un époux ou une épouse, ça ne fait pas le même poids !


Au regard de la loi…

Ces transactions douteuses n’avaient absolument aucune légitimité (ça vous surprend ? 😉 ).

Le plus souvent, elles n’étaient qu’un moyen de changer de partenaire sans trop se préoccuper de la légalité des nouvelles unions qui en résultaient. Je rappelle qu’on est à une époque où l’état civil est très approximatif, les gens peuvent prétendre un peu ce qu’ils veulent, ils sont sous-éduqués et ne savent ni lire ni écrire. Alors bon… respecter les lois…

Acheter une épouse ne signifie d’ailleurs pas être directement marié avec elle, mais plutôt s’octroyer une sorte de droit de concubinage avec l’accord de l’ancien époux. Si on veut se considérer comme “mariés”, il faut repasser devant le pasteur… Mais si on fait ça, c’est un sacrilège car on commet alors le crime de bigamie. Aux yeux de la loi (religieuse aussi bien que législative), seul le premier mariage est reconnu comme valide. Encore faut-il pour cela avoir des preuves que ce premier mariage a bien eu lieu dans les règles de l’art, lui aussi, parce que ça pourrait très bien être un peu flou… Vous voyez le bordel ? 😉

C’est précisément pour mettre un peu d’ordre dans tout ce fourbis qu’est passée la loi Hardwicke de 1753 dont je parlais ici. Cela dit, entre la rédaction d’une loi et sa mise en application, hein… il y a un monde !

D’ailleurs, même après Hardwicke, les autorités continuent d’avoir une attitude plutôt laxiste, voire ambigüe, à l’égard de ces ventes d’épouses, qui n’ont jamais été formellement interdites. Comme ça n’arrivait pas si souvent, on tolérait plus ou moins. Les tribunaux géraient au cas par cas quand il y avait des conflits (des problèmes d’héritage, notamment, avec tous ces enfants nés d’on ne sait plus quel lit !) et on fermait les yeux le reste du temps, en laissant les petites gens se débrouiller avec leurs histoires.


Deux exemples d’épouses vendues

Dans la littérature : le célèbre “Maire de Casterbridge”

C’est Le Maire de Casterbridge, le roman de Thomas Hardy (non, pas Tom Hardy, non… 😉 ), qui est connu pour illustrer ce genre de cas.

Écrite en 1886, l’histoire raconte la vie de Michael Henchard, un jeune homme au tempérament sanguin et colérique, qui se prend la tête avec sa femme. Il voyage avec elle et leur bébé de quelques mois, pour aller louer ses bras ici et là le temps des moissons. Un soir où il a trop bu, il se dispute une fois de plus avec elle, et sur un coup de tête il met au défi les hommes autour d’eux d’acheter son épouse pour 5 guinées. Et contre toute attente, l’un d’eux accepte.

Le lendemain, Henchard a dessoûlé. Il commence à réaliser qu’il a peut-être été un peu loin, sauf que c’est trop tard puisque sa femme et son bébé sont bel et bien partis. Oups…

Et je ne vous raconte pas la suite, parce que ça se passe 18 ans plus tard et que ça a été adapté dans un chouette téléfilm qui sent bon la BBC des années 90, même s’il date de 2003. Henchard y est joué par le fantastique Ciaràn Hinds que j’aime d’amoooooour (presque autant que Tom Hardy) (j’ai dit : presque ! 😉 ). Allez regarder ça, c’est bon !

Un Ciaràn Hinds, grincheux et arrogant à souhaits, et qu’on adore détester ! Miam !

Dans la vraie vie : le Duc de Chandos

J’aurais pu titrer ce paragraphe “Sauvée par un vrai Prince Charmant”. Le prince était en réalité duc, mais c’est tout comme…

Ces ventes d’épouses ne sont pratiquées que par les classes inférieures, le petit peuple. Il est évident que les nobles ne vendent pas leurs épouses au marché à bestiaux quand ils ne s’entendent plus avec elles ! Par contre, quand on est duc, qu’on est jeune, riche et réputé pour n’en faire qu’à sa tête, et qu’on assiste par hasard à une vente d’épouse où la dame est – ma foi – fort jolie, hé bien… pourquoi pas ?

Anne Wells, Duchesse de Chandos de 1744 à 1759. C’est vrai, je suis un peu hors sujet puisqu’il s’agit du XVIIIè et non pas du XIXème, mais que cette histoire est touchante !

C’est ce qu’a fait Henry Brydges, second duc de Chandos, qui épousa en deuxièmes noces une servante d’auberge, que son mari jaloux et violent avait battue et faisait parader au bout d’une corde pour la vendre. Le duc, témoin de la scène, acheta la malheureuse pour une demi-couronne afin de la soustraire à ces violences. Il s’écoula ensuite quelques années, durant lesquelles il fit d’elle une maîtresse entretenue et lui fournit la bonne éducation qu’elle n’avait pas. Puis le mari violent eut la bonne idée de mourir, ce qui permit à Henry d’épouser en toute légalité la nouvelle veuve. Jolie histoire, non ?

Anne Wells, simple servante devenue duchesse, détient probablement le record du plus grand bond dans l’échelle sociale… Difficile de faire mieux que ça, d’autant que l’union a duré et semble avoir été heureuse : elle et le duc sont restés mariés 15 ans, jusqu’à sa mort à elle, que le duc regrettera pendant longtemps. Cela dit, ils ont aussi tenté de cacher du mieux possible ses origines, afin qu’elle soit acceptée parmi les nobles sans être pointée du doigt.

On her death-bed, she had her whole household assembled, told them her history, and drew from it a touching moral of reliance on Providence; as from the most wretched situation, she had been suddenly raised to one of the greatest prosperity.

Sur son lit de mort, elle fit assembler tous ses domestiques, leur raconta son histoire et conclut par une touchante morale à propos de la confiance que l’on doit avoir en la Providence divine; car c’est ainsi que, depuis la plus misérable des situations, elle avait été subitement élevée jusqu’à la plus grande prospérité.


En conclusion

Je trouve ce genre d’anecdote plutôt marrant, et en même temps ça me fait grincer des dents (vendre sa femme en l’assimilant à une vache ou un cheval ? vraiment ?). C’est symptomatique d’une société trop rigide, où les gens n’avaient pas le choix de contourner les obstacles comme ils le pouvaient, car le système ne leur permettait pas de faire autrement.

Empêcher les gens de divorcer en brandissant le lien sacré et indéfectible du mariage, ou en prétextant la préservation de l’unité familiale pour le bien-être des enfants, ça ne fonctionne pas. Les gens vont souhaiter divorcer quand même, car on ne peut tout simplement pas forcer deux personnes qui ne s’entendent pas à vivre ensemble. Sans parler des unions toxiques où l’un fait souffrir l’autre, ou les deux mutuellement.

De plus, dans ces histoires de femmes vendues pour refaire leur vie avec un autre homme, il faut souligner que même si la vente se faisait sur l’initiative de Madame, cette dernière restait – encore une fois – la plus vulnérable. Son deuxième “mariage” (s’il avait lieu) n’avait aucune validité, et elle n’était pas à l’abri que le premier mari se retourne contre elle à la moindre occasion, en l’accusant d’adultère. Il gagnait systématiquement devant les tribunaux.

Ce genre d’alternative était donc nécessaire pour mettre fin à une situation invivable, et pourtant c’était très risqué.

Bon sang, que c’était pas simple de vivre à cette époque-là !

SOURCES :
Wikipedia – Wife selling
Wikipedia – Husband selling
Wife selling
Is “happy ever after” just a fairy tale?
What’s the going rate for selling your wife?
English men once sold their wives instead of getting divorced
The strange english custom of “wife selling”
How to sell your wife
Wife for sale in Lincolnshire
Wikipedia – Henry Brydges, 2nd duke of Chandos
Les Scandaleuses : Anne Wells, Mrs, Jefferies, duchesse de Chandos

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2 réponses à « Vendre sa femme au marché »

  1. Non mais … ils vendaient leurs femmes !!! Wtf 😱 quand on pense que c etait il y a 100 ans 🙄
    Article super intéressant !

    1. Oui, hein ! C’était il n’y a vraiment pas si longtemps ! Alors, heureusement, c’était une exception et pas une habitude, n’empêche que je trouve ça vraiment choquant de voir que ça se passait sur le marché aux bestiaux ! Je crois que je ne m’en suis pas encore remise ! 😉

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