Peggy et son bourdaloue


- Époque georgienne, - Époque victorienne / mercredi, septembre 4th, 2019

Tiens ! Ça sonne comme un titre de roman, ça !

Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça m’évoque quelque chose comme les aventures d’une gamine de 10 ans et de son chien. Martine et son mignon Patapouf… Claude et son fidèle Dagobert… Peggy et son adorable bourdaloue… Et on va rigoler, parce que si vous ne savez pas déjà ce que c’est qu’un bourdaloue, vous allez tomber de haut ! 😉

Revenons dans la catégorie des objets surprenants du XIXème (et avant). Mais on va commencer par faire un petit détour par la guerre d’Indépendance américaine, d’abord…

C’est parti !


Turn : Washington’s Spies

Tour d’horizon

Vous connaissez la série Turn ? Perso, je l’ai adorée ! Il y a dedans de ces personnages hauts en couleurs et super bien joués qui vous laissent une forte impression, dans le bon sens, et dans l’autre… 😉 Un gros coup de coeur pour l’exécrable et carrément flippant Lieutenant Simcoe, le coureur des bois mal léché Rogers, le pétris de discipline et un peu pathétique Major Hewlett, l’élégant Major André, le très dévoué à la cause Brewster… Des personnages secondaires parfois plus intéressants que les personnages principaux !

Cette série raconte l’histoire d’un petit groupe d’espions, appelés “le Cercle”, plus précisément quatre amis d’enfance nés dans le même village du Massachussets et recrutés pour oeuvrer pendant la guerre d’Indépendance des États-Unis. D’un côté le général Washington, de l’autre la domination anglaise, et entre les deux des gens qui tournent leur veste dans un sens ou dans l’autre, à grands coups de cachettes, de complots, et de messages codés ou écrits à l’encre sympathique. Super intéressant pour en apprendre plus sur l’histoire américaine !

… et sur la façon dont on faisait pipi, aussi.

Ouaip. On y arrive.

Le pipi de Peggy

Ah, n’en rajoutez pas ! Ça aussi ça sonne comme un autre titre potentiel de bouquin ! Cette fois, j’imagine plutôt une histoire pour apprendre aux enfants de 3 ou 4 ans à être propres la nuit… 😉

Mais j’arrête le niaisage (oui, c’est du québécois) et je reviens à mon sujet…

La voilà, la jolie Peggy

Turn, saison 4, épisode 5. L’un des personnages, Peggy Shippen, la jolie fille de service, se trouve à une soirée mondaine quand lui vient une envie pressante.

Je vous passe le contexte de l’histoire (je ne veux rien vous spoiler alors vous irez regarder la série vous-même), mais disons juste que c’est suffisamment rare, dans un film ou une série, de montrer quelqu’un qui va tout naturellement aux toilettes, que ça m’est resté gravé dans la mémoire. Surtout qu’on est en 1780, alors, forcément, les choses se passent un peu différemment de chez nous.

Laissez-moi vous montrer la scène plan par plan.

Peggy, à droite, est en train de bavarder. Soirée chic, belle table, belles robes et beaux uniformes : la réception mondaine par excellence.
Dans le couloir, deux domestiques font le pied de grue, avec dans les mains un genre de récipient en céramique.
Peggy s’approche, prend le pot…
… puis s’isole dans la petite pièce qui se trouve en arrière de la domestique, au fond du couloir.
Elle remonte sa jupe…
… glisse le pot entre ses jambes pour y faire pipi…
… après quoi elle le repose sur la table et s’en va.
Elle retourne continuer sa soirée chic…
… tandis que la domestique s’en va discrètement chercher le pot pour le vider en coulisses, avant de reprendre son poste de pied de grue.

Le bourdaloue, un urinoir portatif pour dames

Bah oui, c’est ça, un bourdaloue : un pot de chambre.

Un pot pour dames, plus précisément, avec une forme oblongue qui se coince entre les cuisses et permet d’uriner debout ou accroupie sans se salir.

Ça ressemble curieusement à une saucière, mais ne vous méprenez pas ! Si vous trouvez dans une brocante une saucière qui vous semble un peu trop grande pour être honnête, posez-vous la question ! 😉

Des bourdaloues, il y en avait de tout simples en céramique blanche, ou bien de très ornés, avec des couvercles, ou des fioritures décoratives, et même en argent.

Faire ses besoins là où on en a besoin

Je vous reviendrai dans un prochain article sur le fait de faire ses besoins en public (je veux dire par là “en présence d’autres personnes”, ce qui ne veut pas forcément dire qu’on attirait l’attention de tout le monde pour autant).

“Une femme qui pisse” (François Boucher, 1760). Le titre n’est pas très élégant et ce n’est pas du peintre. Le tableau s’intitulait auparavant “La toilette intime”, or il ne s’agit pas de faire sa toilette mais bien d’uriner dans un bourdaloue.

Sachez simplement qu’avant le XIXème siècle, la notion de pudeur n’était pas la même que celle que nous avons aujourd’hui, où nous réservons les soins intimes du corps et le fait de se soulager à notre salle de bain ou à nos toilettes, où nous aimerions bien que l’on nous laisse tout seul (une pensée compatissante aux parents ou aux propriétaires d’animaux qui ne peuvent plus s’enfermer dans les toilettes 2 minutes sans avoir un petit enfant ou un chat qui chouine à la porte pour entrer 😉 ). Auparavant, on pouvait uriner ou même déféquer dans la même pièce que d’autres personnes, à condition de ne pas s’exposer outrageusement aux regards. Les odeurs et les bruits, par contre, c’est une autre histoire !

De plus, avant les années 1830 environ, les femmes ne portaient pas de culottes sous leurs robes, ce qui leur permettait d’uriner debout en toutes circonstances, sans avoir besoin de se déshabiller. Ce n’est qu’à l’époque victorienne (justement en raison d’une pudeur grandissante) qu’apparaîtront les culottes fendues, puis fermées, autrement dit un sous-vêtement semblable à un pantalon, qui va ensuite se raccourcir progressivement pour devenir la petite culotte que nous utilisons aujourd’hui. J’en parlais un peu ici, déjà.

POURQUOI CE DRÔLE DE NOM ? Un bourdaloue (Wikipédia affirme que c’est un mot masculin) viendrait de Louis Bourdaloue, un Jésuite qui prêchait des sermons interminables à la cour de Louis XIV. “Interminables” comme dans “plus longs que la version longue d’un film de Peter Jackson”, où on se demande déjà, nous, comment on va tenir au cinéma plus de 3h sans se lever pour aller au toilettes, et embêter les voisins, et manquer une partie du film…

Grâce à ce petit pot de chambre, les dames qui assistaient à ces sermons pouvaient ainsi se soulager discrètement sans quitter leur place, en laissant à leurs servantes le soin d’évacuer discrètement le contenu dudit bourdaloue.

Le problème des robes encombrantes

Les grandes robes, qui nécessitent de nombreuses longueurs de tissus, sont un gage de richesse. La Régence et son néo-classissisme ont été une exception, car après cette mode de la simplicité des toges fluides et légères à la grecque (voyez ici), on est vite revenus, pendant l’époque victorienne, à des robes sophistiquées, complexes et… encombrantes.

Dans ces conditions, le premier réflexe n’est pas forcément de s’asseoir sur un siège pour faire pipi. J’imagine d’ailleurs que c’est la cruelle désillusion de toute femme qui a voulu s’offrir une immense robe de princesse pour son mariage, et qui réalise, au moment d’aller aux toilettes, qu’elle ne s’en sortira pas toute seule !

Hé bien, les femmes du XIXème s’en sortaient très bien toutes seules, justement grâce à ces bourdaloues et autres petits pots de chambre qui leur permettaient de rester debout.

Je vous partage ci-dessous une démonstration avec une robe victorienne et sa crinoline. Izabela (la costumière) porte des culottes fendues, c’est à dire un pantalon de sous-vêtement ouvert à l’entrejambe, qui permettait de se soulager sans avoir besoin de se déshabiller. Cela dit, une crinoline est assez souple pour permettre également de s’asseoir, comme nous le ferions, nous.


En conclusion

En l’absence de toilettes modernes, alimentées en eau et placées dans une pièce uniquement dédiée à cet usage, les gens élégants du XIXème et des siècles précédents utilisaient beaucoup les pots de chambre. Car, quand on est un homme ou une femme qui a les moyens de vivre confortablement, on ne se rend pas jusqu’aux latrines au fond de la cour à 11h le soir et en plein hiver quand on a envie de faire pipi : on reste bien au chaud chez soi, et on utilise des pots de chambre que les domestiques auront la charge de vider et nettoyer régulièrement.

Mais ça, c’est le sujet d’un autre article… 😉

SOURCES :
Wikipédia – Pot de chambre
Pinterest – Autres exemples de bourdaloues
Regency hygiene : the bourdaloue
Antique bourdaloue and chamber pots

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4 réponses à « Peggy et son bourdaloue »

  1. c’était tellement sûr que ça avait un rapport avec les besoins! Je me méfierai quand je verrai une saucière maintenant ha ha
    C’était pratique quand même. J’attends avec impatience la suite de l’article ! C’est très interessant car se sont forcément des questions que l’on se pose 😉
    Merci !

    1. Oui, le fait de dédier une pièce exclusivement pour aller aux toilettes, ou encore de le faire en privé, c’est quelque chose qui a évolué dans le temps… Ça fait partie de la vie de tous les jours, qu’on soit riche ou pauvre, mais c’est rarement montré dans les films, les livres ou les peintures. Pourtant, il y a tellement à en dire !

  2. Bourdaloue , moi ça m’évoque la tarte Bourdaloue… Y aurait-il un lien?… Tarte aux poires/ecuelle en forme de poire? Une petite enquête s’impose!

    1. Effectivement, il y a la tarte Amandine, ou tarte Bourdaloue, aux poires… Est-ce qu’on lui a donné ce nom parce qu’une poire bien rebondie pourrait ressembler à une paire de fesses ?

      Ça serait rigolo, mais non… Je viens de regarder sur Wikipédia, et cette tarte tire son nom de la rue Bourdaloue, où se trouvait le pâtissier qui l’a inventée. Dommage ! Cela dit, la rue a été nommée ainsi en hommage à ce même Père Bourdaloue aux sermons interminables, donc ça se rejoint un peu, malgré tout. 😉

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