S’évanouir et respirer des sels


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, mai 19th, 2021

On a probablement tous entendu que les femmes qui portaient un corset s’évanouissaient dès qu’elles avaient un peu chaud ou une trop grand émotion, et qu’on leur faisait respirer des sels pour les ranimer. Et si ce n’est pas le corset le fautif, il y a toujours 36 autres raisons pour qu’une femme s’évanouisse avec grâce et élégance, en provoquant l’affolement autour d’elle pour qu’on lui vienne en aide.

Une femme, c’est fragile, que voulez-vous… Surtout au XIXe siècle… 😉


Les femmes s’évanouissaient si souvent que ça, au XIXe ?

Non, pas tant.

En fait, c’est un phénomène qui est surtout rapporté à propos des grandes dames, d’un niveau social plus élevé, qui « avaient des vapeurs » ou « tombaient en pâmoison » à la moindre occasion, alors qu’on ne trouve pas mention de braves fermières ou d’ouvrières qui s’évanouiraient régulièrement.

Mais alors, si ça concernait surtout les dames de la haute société, pourquoi ?

Vous allez voir qu’il y a plusieurs hypothèses.

JUSTE POUR PRÉCISER : dans la littérature victorienne, on décrit aussi des hommes qui s’évanouissent, mais ils sont beaucoup moins nombreux. L’évanouissement est un signe de vulnérabilité, or les hommes sont supposés être forts et résister, là où les femmes vont succomber facilement.

Hypothèse #1 : le corset trop serré

Le revoilà, celui-là ! Le fameux instrument-de-torture-qui-vous-déplace-les-organes-et-vous-brise-les-côtes… J’ironise parce que j’ai déjà fait tout un article à ce sujet, ici, je vous y renvoie pour que vous constatiez à quel point il faut tempérer les préjugés que nous avons à propos du corset.

Reste que l’hypothèse semble logique : dans le cas d’une « taille de guêpe » où on cherche à lacer le corset aussi serré que possible, il y aurait en effet de quoi se couper la respiration. Par conséquent, il suffirait d’un effort physique ou d’une émotion forte qui vous fait ventiler un peu trop pour que, incapable de trouver votre souffle, vous tombiez dans les pommes par manque d’oxygène. Si on part du principe que ce laçage très serré n’était pratiqué que par les dames d’un certain niveau social (ce laçage limitant les mouvements du corps, il ne pouvait a priori être pratiqué que par des femmes oisives qui n’avaient pas besoin de s’activer et travailler toute la journée), alors ça pourrait expliquer que lesdites dames tombent plus facilement dans les pommes que les autres.

Hypothèse #2 : l’insolation

Cette histoire d’évanouissements chez les femmes apparaît surtout à l’ère victorienne. Or, c’est l’époque où, après les robes vaporeuses, translucides et parfois trop révélatrices de la mode néo-classique (voyez ici), on revient à une plus grande pudeur et on couvre les femmes de la tête aux pieds.

La mode victorienne est très chargée en tissus : on porte plusieurs épaisseurs de vêtements et sous-vêtements, sans compter les rembourrages divers et les crinolines, ce qui fait qu’une toilette complète peut parfois peser très lourd… et tenir chaud. Même si, en été, on remplace les laines et les tissus épais par des cotons très fins, il n’empêche que par temps de canicule il n’est pas question de se promener en short et débardeur, donc on endure la chaleur comme on peut… quitte à tourner de l’oeil, pourquoi pas.

Hypothèse #3 : l’empoisonnement chronique

On a déjà parlé des empoisonnements chroniques dûs aux différentes substances toxiques utilisées dans les aliments (ici) ou produits de la vie courante (ici).

L’arsenic provoque par exemple des maux de tête, des suées froides et… des évanouissements. Un article du journal anglais Journal of the Society of Arts de 1880 raconte qu’une femme avait des évanouissements quotidiens dans sa chambre au papier peint à l’arsenic, et qu’elle s’est rétablie après s’être installée dans une autre pièce de la maison.

Vous allez me dire : dans ce cas, tout le monde devait être sujet aux évanouissements – hommes, femmes, enfants – puisqu’on retrouvait ces produits toxiques un peu partout dans l’environnement des gens. Mais il y a un domaine qui était réservé aux femmes et qui en ajoutait une couche (littéralement 😉 ) : les cosmétiques et les teintures pour cheveux. On pourrait donc songer à un possible effet cocktail de plusieurs substances (plomb, mercure, bismuth, cuivre, belladone…) auquel s’exposaient les dames qui utilisaient ces cosmétiques, ce qui pourrait expliquer leurs malaises.

Hypothèse #4 : jouer la comédie

En réalité, l’hypothèse la plus probable, c’est que la majorité du temps, ces évanouissements sont feints.

C’est la vision de l’époque : on perçoit les femmes comme des êtres délicats et sensibles (on dirait aujourd’hui : hypersensibles), gouvernées par leurs émotions, et dont la biologie interne est instable. Ce ne sont pas des défauts qu’il leur faudrait corriger : ce sont juste des comportements dont on considère qu’ils leur sont propres, qui les distinguent des hommes, et pour lesquels, justement, elles sont admirées et respectées dans leur féminité. On part du principe qu’au moindre bouleversement physique ou émotionnel, une femme va forcément sur-réagir, puisque c’est dans sa nature, et donc on s’attend à ce qu’elle s’évanouisse. Et si elle le fait, alors tout le monde s’agite autour d’elle pour l’aider, parce que, la pauvre, elle a les nerfs fragiles, vous comprenez. C’est aussi ce qui fait que, par comparaison, un homme va paraître encore plus fort puisque lui sera capable d’encaisser sans broncher une nouvelle choquante. C’est dans l’ordre des choses, et chacun est à sa place.

De son côté, la femme qui subit un choc (bonne ou mauvaise nouvelle, être témoin d’une scène violente, etc), va faire ce qu’il faut pour avoir l’air de s’évanouir, puisqu’ainsi elle s’ancre encore un peu mieux dans son rôle. Faire un malaise, c’est la réaction élégante et appropriée à avoir pour elle, qui montre que ses émotions sont si fortes qu’elle ne se contrôle plus. Elle simule pour respecter la convention sociale, peut-être aussi parfois pour attirer l’attention sur elle, voire manipuler son monde. Mais elle simule avant tout.


Les remèdes contre l’évanouissement

Des sels et du repos

Bon, c’est bien gentil, tout ça, mais maintenant que la dame est par terre, on fait quoi ?

Sels de pâmoison parfumés à la lavande (1900)

On lui fait respirer des sels, parfois appelés des « sels de pâmoison ». Plus exactement, il s’agit de carbonate d’ammonium sous forme de petits cristaux, qui a comme propriété de dégager une odeur d’ammoniaque. Autant dire que ça pique le nez ! C’est d’ailleurs ce qu’on utilisait aussi (je ne sais pas si c’est toujours le cas) pour ranimer les boxeurs mis K-O sur le ring.

Une fois la dame revenue à elle, on la porte sur un fauteuil ou un sofa, pour l’étendre et la laisser se reposer et reprendre des forces.

C’est là où le sujet des évanouissements commence à dévier…

Un salon spécial post-évanouissement

Méridienne du XIXe (le fauteuil idéal pour faire la sieste… ou pour soigner l’hystérie)

Les femmes les plus riches avaient parfois, dans leurs grandes maisons, une pièce spécialement réservée pour se remettre d’un évanouissement (en anglais, une fainting room, un « salon pour les évanouissements »). C’était un endroit privé, intime, féminin, avec des fauteuils et des sofas moelleux, ou – encore mieux ! – une méridienne. Et c’était également là qu’une femme atteinte de ce qu’on appelait l’hystérie recevait son médecin pour se faire soigner.

L’hystérie et ses traitements, c’est un vaste sujet qui mérite un article entier dessus (un jour, promis !), mais pour résumer ça grossièrement, on considérait que les crises de nerfs et le trop-plein d’émotions des femmes venaient d’un problème avec leur appareil reproducteur et que pour les soulager il fallait leur faire un « massage pelvien », autrement dit les masturber. L’orgasme apaisait la femme, ce qui apaisait la crise. Dans ce contexte, le geste se voulait médical, alors avoir un petit salon dédié exprès permettait de se faire soigner dans un lieu privé, mais qui soit quand même une pièce de réception et non pas une chambre à coucher (ce qui, niveau relation érotique avec le médecin, aurait posé de sacrés problèmes).


En conclusion

On ne sait pas vraiment s’il y avait une cause réelle aux évanouissements des belles dames du XIXe, ou bien si ce n’était juste qu’une mascarade destinée à se conformer aux attentes sociales de l’époque. Tout ce qu’on peut constater, c’est qu’en effet, l’évanouissement tient une bonne place dans la littérature et la culture victorienne, et que c’est un des éléments qui nous renseignent sur la façon dont on percevait les femmes, supposées être des êtres complexes et mystérieux, dont la vie n’était faite que d’émotions pas toujours gérables.

Ah là là… Compliqué, d’être une femme au XIXe, non ?

Abandonnée, par James Tissot (1882)

SOURCES :
Why women fainted so much in the 19th century
YouTube : Why Women Fainted So Much in the 19th Century
Wikipedia – Fainting room
Wiktionnaire : sels de pâmoison
Wikipédia – Carbonate d’ammonium
Pinterest : smelling salts
Oh! Are You Okay?
Smelling Salts: A Link Between Anne and Maria Bronte
The art of fainting
Ammonia the Wonder Compound

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