Faire fortune en mer, quand on s’appelle Frederick Wentworth


Époque Régence, Le monde de Jane Austen / mercredi, mai 27th, 2020

Ça vous surprend, hein ? J’espère bien, que ça vous surprend, parce que pour une fois je ne vais pas parler d’Orgueil et préjugés, mais plutôt de mon second roman favori de Jane Austen : Persuasion.

Et de Frederick Wentworth.

Et de sa fortune, réalisée en mer en seulement quelques années.

Et des avantages et des inconvénients d’épouser un capitaine de la Marine à cette époque-là.

C’est parti ! 🙂

DISCLAIMER : je n’ai pas relu le roman récemment. Les infos sur les personnages sont décrites d’après ma mémoire et les wikis que j’ai pu trouver en ligne. Alors, si je dis des bêtises, n’hésitez pas à me corriger dans les commentaires ! 🙂


À propos du roman Persuasion

En 1806, Frederick Wentworth a 23 ans et pas un sou vaillant.

On ne connaît pas tous les détails de sa famille, à part qu’il a un autre frère ainsi qu’une soeur, mais Frederick n’est visiblement pas l’aîné de la fratrie car il n’a hérité de rien du tout. Ou alors, c’est que sa famille était trop modeste et qu’il n’y avait rien à hériter. Ce qui fait que, comme tant d’autres fils cadets de cette époque (j’en avais parlé ici), il doit se faire lui-même une situation dans la vie avant d’envisager se marier et fonder une famille. C’est la raison pour laquelle, même si lui et Anne Elliot sont amoureux, on conseille à cette dernière d’y renoncer. Pas de sous, pas de biens, pas de parents influents ? Trop risqué, ma fille ! Trouve-toi un autre mari !

En 1814, Frederick Wentworth a 31 ans et les poches pleines de 25.000£.

Certes, ce ne sont pas les 10.000£ de rentes annuelles de Darcy (voyez ici), ni les 100.0000£ de fortune totale de Bingley, mais tout de même : 25.000£, c’est un beau petit pactole à faire fructifier, avec lequel il y a moyen de vivre tout à fait confortablement. Et se marier, enfin.

Mais d’où lui vient donc cette subite fortune, à notre beau Frederick ? (oui, parce que en version Rupert Penry-Jones ou en version Ciarán Hinds, il est toujours canon, ce mec ! 😉 ).

Elle lui vient de la mer, car on nous dit qu’il est parti dans la Marine pendant 8 ans, et qu’il en est revenu riche et couvert d’honneurs. Vous allez comprendre comment.

Rupert Penry-Jones dans le rôle du capitaine Wentworth

Prize money : la gloire et l’argent

La grande époque des batailles navales

À l’époque où se déroule Persuasion, on est en plein dans les guerres napoléoniennes. Depuis la Révolution française, la situation politique est super instable en France, et tous les pays voisins – des monarchies – aimeraient bien remettre un roi sur le trône pour que tout redevienne comme avant. À la place, ils voient débarquer un certain Napoléon, qui s’autosacre empereur et ne serait pas contre l’idée d’agrandir son territoire. Les pays voisins ripostent, font pression, essayent de tirer avantage de l’instabilité politique, Napoléon résiste… Bref : entre 1803 et 1815, des alliances se nouent entre les divers pays européens, ce qui donne une succession de sept coalitions et autant de guerres.

Frederick revient donc en Angleterre en 1814, après avoir, selon cette chronologie, participé aux batailles navales de la Cinquième et de la Sixième Coalition. À ce moment-là, Napoléon a été exilé sur l’île d’Elbe, Louis XVIII est monté sur le trône de France, et le calme semble enfin revenu en Europe (mais ça ne va pas durer, parce que si vous avez bien compté, il en reste encore une à venir, de coalition…).

Faire fortune rapidement

Dans ce contexte de guerre, les états passent leur temps à lever des troupes de soldats (ou de marins, en l’occurence), et pour qu’ils se battent bien, la meilleure motivation reste encore l’honneur de la patrie l’argent.

À l’époque, des lois maritimes régissaient la capture des navires ennemis. On appelait ça faire une prise (prize). Étant donné qu’un navire avait une énorme valeur matérielle (le navire lui-même, ses armes, ses équipements, ses vivres, ses cargaisons…), réussir à mettre la main dessus signifiait remporter le gros lot.

On peut ainsi capturer :

  • un navire de guerre issu du pays ennemi (celui-là, tu es mieux de le prendre avant que ce ne soit lui qui te prenne…)
  • un navire marchand issu du pays ennemi
  • un navire de contrebande destiné au pays ennemi

Bien entendu, on ne touche pas aux navires issus de pays neutres, parce que…

… on n’est pas des pirates, quand même !

Tout ça est bien encadré. Une fois qu’on a pris un navire ennemi, on dépose une requête auprès de la Prize Court – la cours de justice dédiée à ça – qui va déterminer la valeur globale de la capture, et comment seront récompensés les hommes. Les officiers auront toujours la plus grosse part, les marins se contenteront du reste.

L’équité, ou la prière d’un marin avant la bataille (caricature de la bataille de Trafalgar, 1805).
L’officier : _ Allons ! Que fais-tu à prier alors que l’ennemi est sur nous ? Aurais-tu peur de lui ?
Le marin : _ Peur, moi ? Non ! Je ne fais que prier pour que les coups de l’ennemi soient distribués de la même façon que le prize money : la plus grande part pour les officiers…

La prospérité pour Wentworth

Puisqu’il porte un grade de capitaine, ça signifie que Frederick Wentworth était le commandant d’un navire de guerre (pas forcément un gros, mais tout de même). Il n’était pas un sous-officier, mais bien le maître d’un équipage.

C’est à ce titre qu’il a pu demander et obtenir des récompenses en échange des navires ennemis qu’il a pu capturer. Pas le genre de chose qui devait arriver tous les quatre matins, mais quand même : en huit ans, il a pu récupérer quelques bateaux. Et en tant qu’officier, il encaisse la plus grosse partie des récompenses.

Sa fortune est donc ni plus ni moins que du prize money. Et ça, c’est la grande classe.

Car, cet argent, il l’a gagné en démontrant sa bravoure et en remportant des victoires pour son pays. Non seulement il est riche, non seulement il a le mérite d’être un self-made man, mais il a en plus tous les honneurs d’un héros de guerre.

Pas étonnant qu’il soit subitement devenu un très bon candidat au mariage !


Épouser un capitaine de la Marine en temps de guerre, une bonne idée ?

Le traumatisme

Je ne sais pas vous, mais moi, j’épouse Frederick Wentworth quand il veut… M’en fous qu’on soit en guerre ou pas : il est sexy et irrésistible ! Et je précise que ce n’est pas seulement parce qu’il a la belle gueule de Rupert Penry-Jones ou de Ciarán Hinds, mais aussi parce qu’il sait écrire de belles lettres pour exprimer ses sentiments (messieurs, prenez-en de la graine ! 😉 ).

Cela dit, sans rien retirer à Jane Austen ni à son personnage, je voudrais mettre le doigt sur un truc :

On en parle, de ces pauvres soldats revenus du front avec leurs troubles de stress post-traumatique ? Et des épouses et des familles qui doivent les gérer ?

Évidemment, ce n’est pas quelque chose dont Jane Austen aurait pu parler dans ses romans : le concept de TSPT n’existait pas, et de toute façon, ce qui importait, c’était de transmettre l’image d’un homme honorable, un héros fort, droit et fier, certainement pas d’un homme tourmenté ou fragilisé par les horreurs de la guerre.

N’empêche : pour accumuler 25.000£ de prize money en huit ans, c’est forcément que notre Frederick a participé activement à plusieurs batailles navales. Il a fait tirer des coups de canon, il a vu des incendies, des coques défoncées, des hommes aux blessures épouvantables ou aux membres arrachés, des visages noircis par la suie et la poudre, sans parler des combats rapprochés, des noyades… Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il fait ? Quelles blessures a-t-il subies ? Combien de ses hommes sont morts sous ses yeux ?

On ne nous parle pas de tout ça dans le roman, mais parmi les personnages de Jane Austen, il y a une différence très nette à faire entre un Darcy ou un Knightley qui n’ont jamais quitté le confort des beaux salons, et un Wentworth qui vécu dans des conditions difficiles et vu la mort de près à plusieurs reprises. Un combat naval, c’est un environnement dur et violent, et ça ne peut que laisser des traumatismes physiques et émotionnels lourds.

Marins et officiers : même galère

Les marins se faisaient recruter en passant des petites annonces dans le journal, par appât du gain. On composait les équipages avec ce qu’on avait sous la main, c’est à dire pas forcément des soldats ni des marins de métier, mais surtout des braves bougres qu’il va falloir former sur le terrain, qui ne savent pas nager, n’ont peut-être même jamais vu la mer, n’ont probablement jamais participé à une guerre avant. Ils partent parce qu’on leur a promis l’argent, la gloire et l’excitation des voyages et des combats, mais ils vont surtout servir de chair à canons.

Pour les officiers comme Frederick, le point de départ est un peu différend. On ne devient pas officier par hasard, en répondant à une petite annonce. On entre à l’Académie Royale de la Marine dès l’âge de 12 ans pour s’y former, puis on prend du galon de façon un peu automatique au fil du temps qui passe : lieutenant à 18 ans, commandant vers 23-25 ans, capitaine vers 28 ans, puis on enquille le reste des grades au cours de sa carrière et on peut espérer finir amiral, avec un titre de chevalier ou un petit titre de noblesse en remerciements d’une vie de service.

À bord, la vie est plus confortable pour un officier. Mais une fois sous le feu de l’ennemi, quand les boulets défoncent tout et que c’est le chaos dans le navire, qu’on soit marin ou officier, tout le monde court les mêmes risques d’y laisser une jambe ou sa vie, ou pire : d’être fait prisonnier…

POUR INFO : Les prisonniers de guerre, à cette époque, c’était une horreur. On ne les tuait pas, mais on les entassait dans des prisons de fortune et on les laissait plus ou moins crever tout seuls.

On a notamment utilisé ce qu’on appelait des pontons, c’est à dire de vieux navires désaffectés qui restaient ancrés près du rivage. C’était facile à garder par une poignée de surveillants, mais les conditions de vie y étaient atroces, les prisonniers mouraient de mauvais traitements, de malnutrition, de maladies… Et on les gardait là jusqu’à que soit signée la fin de la guerre.

Nelson, le héros national

Horatio Nelson, avec sa manche vide épinglée à son costume. Son oeil droit ne voyait plus rien.

Ce qu’on leur vend, à ces braves bougres qui n’ont jamais vu la mer, c’est du « Nelson ».

Nous voilà avec un grand héros national, une superstar, l’exemple parfait de la gloire et de la réussite sociale. Issu d’une famille modeste (père pasteur pauvre, 11 enfants…), Horatio Nelson s’est lui aussi enrichi grâce au prize money, et a été anobli en 1801 : il a été fait vicomte en récompense de ses actions ayant mené à la victoire de l’Angleterre contre le Danemark pendant la Deuxième coalition.

J’imagine sans peine que tous les marins rêvaient de devenir le futur Nelson.

Mais Nelson est également borgne et amputé du bras droit. Ouaip, les batailles navales, ça laisse des traces… Certes, il a l’argent et les honneurs, il est un meneur d’hommes respecté et le meilleur stratège qui soit, mais physiquement il est diminué. Et puis il ne vivra pas très vieux, car il meurt en héros pendant la célèbre bataille de Trafalgar (l’Angleterre contre la France/Espagne au large de Gibraltar, les Anglais sont en nombre inférieur mais les tactiques de Nelson leur permettent quand même de remporter la victoire).

Bon, nous voilà avec un grand héros national mort, maintenant. Et à seulement 47 ans.

Ah là là… On faisait peut-être fortune, mais on ne faisait pas de vieux os, à l’époque, en mer…

En passant, je vous recommande cet épisode super intéressant de Secrets d’Histoire, qui raconte la vie de Lady Hamilton, dernière compagne de Nelson

En conclusion

Jane Austen était très familière de la Marine, car deux de ses frères en faisaient partie : Francis et Charles. Ils ont tous les deux participé aux guerres napoléoniennes et leur réussite a fort probablement inspiré Jane pour son personnage de Wentworth. Elle mourra trop tôt pour le voir, mais Francis vivra très vieux, finira amiral et sera fait chevalier, tandis que Charles deviendra vice-amiral et terminera sa vie et sa carrière en Asie.

Et, justement, ils ont fait carrière.

On a tendance à l’oublier (surtout dans la version avec Penry-Jones, où il ne porte pas d’uniforme) (pourquoi ça, d’ailleurs ?), mais pour Frederick aussi c’est une carrière : il est toujours un capitaine en service actif, il peut donc être appelé à servir en mer à tout moment.

Lui et Anne se marient a priori en 1814 (ou tout début 1815 ?). Or, c’est en 1815 que s’organise la Septième coalition (oui, encore une guerre !) pour bouter hors de France ce sacré Napoléon qui tente de récupérer son trône, avant de se planter à Waterloo. Ce sera la dernière coalition et le début de plusieurs décennies de paix relative au Royaume-Uni. Par contre, avec l’Empire britannique en expansion, les guerres vont continuer ailleurs dans le monde (comme a fait Charles Austen en Asie, justement).

Tout ça pour dire que Frederick Wentworth a peut-être l’air d’un bon parti, avec ses 25.000£ toutes fraîches, son statut de héros, sa belle gueule et sa belle lettre, n’empêche qu’il va rester un soldat toute sa vie. Notre chère Anne devra donc s’accommoder d’une vie de femme de marin, avec un époux qui repartira forcément en mer pour des périodes plus ou moins longues, sans moyens de communication, et avec la peur permanente qu’il ne revienne pas entier, ou qu’il ne revienne pas du tout. Elle aura une vie protégée, à l’abri du besoin, entourée de leurs enfants et de leurs proches, mais elle sera aussi sans mari des mois durant.

Ah, d’un coup, sexy ou pas, je suis un peu moins motivée à épouser Frederick sur le champ, moi…

Et vous ? 😉

SOURCES :
Wikipedia – Prize money
Wikipedia – French Revolutionary and Napoleonic Wars (1793–1815)
Jane Austen’s seagoing brothers, Francis and Charles
Sir Francis William Austen: Glimpses of Jane’s sailor brother in letters
Royal Navy ranks, rates, and uniforms of the 18th and 19th centuries
Wikipedia – Sir Francis Austen
Wikipedia – Charles Austen
Captain Charles Austen, and HMS Indian at the Halifax Naval Yard

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