Les titres de civilité


- Époque georgienne, - Époque Régence / vendredi, août 24th, 2018

J’écris des romans historiques parce que j’adore l’Histoire. Se transposer dans une époque passée et révolue, c’est quelque chose qui éveille l’imaginaire tout en donnant des pistes de compréhension sur notre passé et notre époque moderne.

Mais utiliser une culture qui n’est pas la nôtre au départ, c’est une coche de complexité supplémentaire et ça vient avec un paquet de questions…

Ne te casse pas autant la tête ! On s’en fout : c’est juste une histoire !

Mmmmmmouais… Non, ce n’est pas juste une histoire, surtout pour l’auteur qui y met ses tripes et des centaines d’heures de son temps. Et vous allez voir que je suis plutôt pointilleuse quand il s’agit de faire correctement les choses qui me passionnent. Disons que mon niveau d’exigence égale mon niveau d’enthousiasme !

Alors quand je me suis attaquée à La renaissance de Pemberley, non seulement j’ai voulu rendre justice à l’histoire de Jane Austen, mais aussi à la grande Histoire, et pour ça il a bien fallu que je m’approprie le mieux possible la culture britannique, qui n’est pas la mienne à l’origine.

Et, croyez-moi, le diable est dans les détails…


Au commencement était… Darcy.

_ Il vaut mieux dire Monsieur Darcy ou Mister Darcy ?

_ Et dans ce cas, j’écris Mister ou Mr. ?

_ Mais alors… je mets un point après Mr. ou pas ?

Je me suis rendue compte que tout était acceptable, qu’Orgueil et préjugés avait été traduite en français de différentes manières (j’ai comparé plusieurs versions) et que ce n’était qu’une question de choix personnel. Ce sera donc Mr. Darcy pour moi, merci, car je veux rester le plus proche possible de l’original et ça commence par ne pas traduire les noms des personnages.

Mais ce n’était que la pointe de l’iceberg. Parce qu’après cette épineuse (et ô combien cruciale !) question du mister-darcy-avec-un-point est venu tout le reste… Le simple fait de nommer correctement ses personnages pour refléter les usages de l’époque georgienne est en soi toute une aventure et il a fallu que je me renseigne sérieusement pour ne pas faire d’erreurs.


Miss Bennet ou Miss Elizabeth Bennet ?

  • On appelle Miss NomDeFamille l’aînée d’une fratrie. Jane est donc la seule qu’on peut appeler Miss Bennet et jamais Miss Jane. Ce sont uniquement ses soeurs cadettes à qui on ajoute le prénom afin de les distinguer (on peut dire Miss Elizabeth Bennet ou Miss Elizabeth).
  • Par contre, si l’aînée change de nom en se mariant (ou si elle décède), c’est alors la plus âgée des soeurs suivantes qui devient la nouvelle Miss NomDeFamille. C’est pourquoi Caroline est appelée Miss Bingley même si en réalité elle est la deuxième fille de la famille : auparavant, elle était Miss Caroline Bingley et elle est devenue Miss Bingley une fois que sa soeur aînée Louisa s’est mariée. De cette façon, il n’y a jamais deux Miss NomDeFamille en même temps et on évite de les confondre.
  • La même chose s’applique avec les garçons, l’aîné étant Mr. NomDeFamille et le ou les cadet(s) Mr. Prénom NomDeFamille. Cela dit, ici une confusion est possible entre un fils aîné et son père, qui auront la même appellation.
De gauche à droite : Miss Bennet, Miss Mary Bennet, Miss Lydia Bennet, Miss Elizabeth Bennet et Miss Catherine Bennet… Oui, c’est un peu long à dire 😉

À propos des ladies ?

  • La mère de Darcy est nommée Lady Anne. Pas Mrs. Darcy, ni Lady Darcy, non : c’est uniquement Lady Anne ou bien Lady Anne Darcy. Pourquoi ? Parce que Lady Prénom NomDeFamille c’est la façon de l’époque de rappeler poliment que la dame est de sang noble (elle est fille de comte !) même si elle a épousé un homme qui ne l’était pas.
  • Pour sa soeur, c’est pareil, bien que sa situation maritale soit un poil plus compliquée… On sait que Sir Lewis de Bourgh n’était pas noble non plus, mais comme il porte la particule Sir cela signifie qu’il était forcément chevalier ou baronet, des titres accordés par le roi mais qui n’ont rien à voir avec la noblesse. En conséquence, son épouse devrait s’appeler Lady de Bourgh, comme c’est le cas pour Sir et Lady Lucas (Sir Lucas étant chevalier). Mais en ce qui concerne la tante de Darcy, c’est le rang de sa naissance qui prime, car il est bien plus important d’être la fille d’un comte que la femme d’un simple chevalier ! On lui fait donc la même courtoisie que sa soeur et on l’appelle Lady Catherine ou Lady Catherine de Bourgh. (voyez ici pour plus de détails sur ce personnage)
  • Ce terme de Lady s’applique en des cas bien spécifiques, ce qui signifie qu’Elizabeth ne sera jamais une lady de quoi que ce soit, même si ça a l’air élégant… Et ne comptez pas non plus voir apparaître un quelconque Milady  ! Ça n’existe pas en Angleterre, c’est une appellation erronée qu’utilisaient les Français lorsqu’ils s’adressaient à une dame anglaise (il faut croire qu’eux aussi étaient un peu perdus dans tout ça, à l’époque…)
Lady Catherine, fille de comte, est très à cheval sur les convenances et très fière de ses origines nobles. Il s’agit de ne pas la vexer ! 😉

Et chez ces messieurs ?

  • Non titrés, les hommes sont appelés Mr. NomDeFamille. Entre eux, ils s’appellent seulement par leur nom de famille (“Et comment va-t-il, ce cher Bingley?”), tandis que les dames leur donneront toujours du Mr.
  • Si l’homme est un baronet ou un chevalier, la particule Sir apparaît… ainsi que le prénom. On peut dire Sir Lewis ou bien Sir Lewis de Bourgh. Le prénom de l’époux n’apparaît jamais, en revanche, dans le nom de sa femme (on ne dira pas Lady William Lucas, par exemple). Attention, les baronets et les chevaliers ne sont pas des nobles !
  • La particule Lord s’applique à un vrai titre de noblesse (duc, marquis, comte, vicomte, baron), comme l’oncle de Darcy, Lord Fitzwilliam, qui est comte. Là, ça se complique, car on peut utiliser le nom de la famille ou encore le nom de la terre (comté ou duché) auquel cette famille est rattachée. Il n’y a pas de personnage de ce genre dans Orgueil et préjugés, mais il y en a dans d’autres oeuvres de Jane Austen.
Mr. Darcy est très riche, mais il n’est pas noble. On ne l’appellera donc jamais “Lord” ou “Sir”.

En conclusion

Vous suivez toujours ? Je l’espère, car vous n’avez encore rien vu !

Je commence ici une petite série spéciale pour détailler certains aspects un peu complexes de la culture de cette époque. Vous trouverez ici un article juste pour les rangs et les titres, la gentry et la noblesse, parce qu’il y a de quoi se perdre…

NOTE : Je n’étais pas du tout dans le même état d’esprit lorsque j’ai écrit La renaissance de Pemberley sous forme de fanfiction il y a 10 ans. Je n’avais fait aucune recherche historique et je m’en foutais bien : j’étais seulement tombée sous le charme du film.

Ne me jugez donc pas si jamais vous la lisez ! C’est du grand n’importe quoi point de vue cohérence et vraisemblance, par contre je me suis terriblement amusée !

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11 réponses à « Les titres de civilité »

  1. Enfin je prends un peu de temps pour faire un tour sur ton blog.
    Un grand merci pour cet article car je dois avouer que je n’avais jamais rien compris et que je n’avais pas non plus fait de recherches (*honteuse*). C’est simple finalement !

    1. Salut ! Ça fait plaisir de te voir sur le blog et de voir que tu y trouves des réponses 🙂 C’est pas forcément compliqué, c’est juste des codes sociaux à intégrer et une fois qu’on a pigé le début, le reste se décline tout seul (ou presque). Cela dit, il y avait plein de façon de s’adresser aux gens, c’était pas mal plus subtil que juste “Monsieur, Madame ou Mademoiselle”, mais je ne peux pas tout raconter en une fois 😉

  2. Oui, moi aussi je suis fascinée par le XIXème mais je n’aurais vraiment pas aimé y vivre, je suis trop féministe pour ça ! 😉 Et oui, c’est le même genre de situation que la nièce du docteur Thorne, puisque les choses fonctionnaient pareil a à l’époque victorienne (qui n’est que quelques dizaines d’années plus tard). Les mentalités ont fini par évoluer, mais ça a été très long et progressif.

  3. D’ailleurs cette situation (de Anne) ressemble un peu à la nièce du docteur Thorne du livre (et film) docteur Thorne… Sauf que ça se passe pendant l’époque victorienne😉

  4. D’accord maintenant je comprends parfaitement… T’inquiète, la somme c’était juste un exemple je me doute que les de Bourg ne devaient pas toucher beaucoup plus que Darcy…😅

    Je sais pas si j’aurais aimé vivre à cette époque mais en même temps elle est assez fascinante du point de vue de Jane Austen… Peut-être parce que dans ses livres toutes les héroïnes finissent bien😉 et elle nous donne une très bonne analyse de ce qu’elle vivait je suppose^^

  5. Super merci je comprend enfin ! C’est une question sur je me suis souvent posée et maintenant j’ai ma réponse😉 donc Anne hérite en quelque sorte mais sans rien gérer de son portefeuille et tout reviendra à son mari, si elle se marie bien sûr^^
    un exemple juste : si son père avait genre 30 000£ de rente est ce que son mari les touchera ?

    1. Ah! Je n’étais pas certaine que tu avais vu ma réponse 😉

      En effet, elle hérite mais ne gère rien par elle-même. À l’époque, être une héritière signifiait surtout qu’on allait pouvoir faire un excellent mariage puisque les prétendants allaient être très intéressés à l’idée de profiter de l’argent de leur femme (et dans ce cas, l’héritière pouvait se montrer assez exigeante dans son choix d’un futur mari, par exemple en cherchant plutôt un homme avec un titre de noblesse, histoire de s’élever dans la société)(avoir de l’argent ET un titre, c’était toucher le jackpot ! 😉 )

      Pour ce qui est des rentes annuelles, la somme que tu avances me semble un peu excessive. Darcy touche 10.000£ de rentes, c’est à dire que le domaine de Pemberley lui rapporte cette somme-là chaque année (grâce aux fermes, moulins, troupeaux, etc, qui sont exploités sur ses terres). Et Pemberley est déjà un très gros domaine. Alors, si on continue avec l’exemple de Anne de Bourgh, il y a peu de chances que le domaine de Rosings génère trois fois plus que Pemberley (il me semble que les deux domaines sont de taille équivalente).

      En revanche, il pourrait s’agir d’une somme unique, comme par exemple Georgiana qui doit hériter d’un total de 30.000£ à sa majorité (21 ans). Ce ne sont pas des rentes : c’est une somme d’argent fixe que son père a placée pour elle à la banque. Une chose que l’on faisait couramment, c’est qu’on laissait cet argent en banque (jusqu’à ce que la demoiselle se marie et que le compte bancaire passe au nom de son époux), par contre on lui reversait les bénéfices. C’était comme nos comptes d’épargne aujourd’hui : selon comment l’argent est investi, il fructifie plus ou moins. Si on imagine 30.000£ avec un taux de rendement de 5% par an, ça donne 1.500£ de bénéfices que Georgiana pourrait recevoir chaque année et dépenser comme elle veut. Pas suffisant pour assurer son train de vie, mais ça fait de l’argent de poche !

  6. Coucou !
    J’adore ton site c’est une mine d’informations pour moi qui adore cette époque…
    Je me demandais si tu connaissais les règles d’héritage quand le seul héritier d’un lord/sir est une femme, comme dans l’exemple de l’adulte Catherine et surtout sa fille Anne… En effet celle ci doit hériter de la fortune de son père donc il n’y a pas d’entail à côté, juste un tuteur éventuellement. Donc Anne de Bourg peut hériter mais est ce qu’elle deviendra lady de Bourg ? Et si elle se marie je suppose que tout son héritage appartiendra à son mari, donc est ce qu’il va hériter du titre ?
    Voilà tu vois toutes mes interrogations^^ j’espère que tu pourras m’éclairer car j’ai beau avoir cherché je n’ai pas trouvé de réponse…
    Voilà merci et continue comme ça !

    1. Salut ! Pour répondre à ta question, je vais essayer de clarifier tout ça 😉

      Lady Catherine s’appelle “Lady” parce qu’elle est la fille d’un comte. C’est tout. C’est un titre de civilité, une appellation, mais ce n’est pas un titre de noblesse (le vrai titre de noblesse, c’est son père qui le possédait, et c’est celui de comte). Ça n’est pas non plus relié au domaine de Rosings : ce sont les hommes qui ont un titre, acquis de naissance ou par une faveur du roi, mais ça n’a rien à voir avec le fait d’être propriétaire d’un domaine. Quant aux femmes, elles ne possèdent jamais de titre par elles-mêmes, elles ne font que porter celui de leur père ou de leur mari.

      Pour ce qui est de Anne, elle n’a pas de titre de noblesse, car son père, Sir Lewis de Bourgh, n’est pas noble (l’appellation “Sir” n’est pas un titre de noblesse comme “Lord”), et sa mère n’a pas de titre en elle-même donc elle ne peut rien transmettre à sa fille. Anne s’appelle simplement Miss de Bourgh. Quand elle deviendra propriétaire de Rosings, ça ne fera jamais d’elle une Lady de Bourgh : elle restera toujours Miss de Bourgh… jusqu’à ce qu’elle se marie.

      En effet, tout change au moment du mariage. Si elle épouse un noble (un “lord” qui pourrait être duc, marquis, comte, vicomte ou baron), dans ce cas elle deviendra Lady NomDeSonMari (duchesse, marquise, etc) car on lui donnera par association la même appellation que son mari. Mais si elle épouse un simple gentleman (comme son cousin Mr. Darcy), elle deviendra Mrs. NomDeSonMari. Un gentleman fait partie de la gentry : il peut être immensément riche et avoir un grand domaine, n’empêche qu’il n’a pas de titre car il n’est pas noble. Tu peux aller voir cet autre billet pour bien saisir la différence : http://www.liseantunessimoes.com/epoque-georgienne-3-la-gentry-et-lascension-sociale/

      Et, pour finir, oui, au moment du mariage tout l’héritage d’Anne passera automatiquement dans les mains de son mari. Au yeux de la loi, les femmes sont considérées comme des “mineures” (exactement comme des enfants à charge). Elles n’ont pas de compte bancaire à leur nom, leurs finances sont la propriété des hommes responsables d’elles : tant qu’Anne est célibataire et sans parent immédiat pour s’occuper d’elle, un tuteur va gérer son argent en son nom et (espérons-le !) dans son intérêt à elle, et après le mariage son mari deviendra propriétaire de tout ce qu’elle possède. Il aura parfaitement le droit de vendre Rosings, par exemple, même si elle n’est pas d’accord. Par contre, comme il sera son mari, il sera responsable d’elle et tenu de subvenir à ses besoins, donc elle ne sera plus directement propriétaire mais elle sera supposée vivre quand même confortablement. À moins d’épouser un joueur qui dilapide son patrimoine… Bref ! Comme tu vois, être une femme, à l’époque, c’est vraiment une position précaire et totalement dépendante des hommes !

      Voilà ! J’espère que ça répond à tes interrogations ! 🙂

  7. En effet, c’est passionnant de se plonger dans une époque qui n’est pas la nôtre et d’en découvrir toutes les petits détails… tout en décidant de faire certains choix plutôt que d’autres si on juge que c’est plus approprié pour notre histoire. Pour ce qui est du vouvoiement et de la façon de s’adresser les uns aux autres, d’autres billets sont prévus car je ne peux pas tout traiter d’un seul coup. J’ai d’ailleurs fait un choix un tout petit peu différent du vôtre en ce qui concerne le vouvoiement, j’expliquera ça bientôt… 😉

  8. Je partage complètement votre avis, ce n’est pas parce que l’on écrit une fanfiction que l’on doive se permettre d’écrire des erreurs historiques, anachronismes et autres absurdités du genre. Il y a un minimum de respect à avoir envers l’œuvre originale et l’Histoire, sinon mieux vaut écrire une variation prenant place dans les temps modernes, point c’est tout ! Mais pour écrire de façon cohérente à l’époque de la Régence, cela demande beaucoup de travail et de longues heures de recherches, j’en ai moi-même fait l’expérience, et malgré cela on ne trouve pas toujours la réponse à la question que l’on se pose.

    Au sujet des titres de civilité, j’ai souri car j’ai reconnu exactement les mêmes questions que je me suis posées avant de commencer ma fiction. Mon propre choix s’est arrêté sur Mr Darcy, Mrs Bennet… sans point car plus « British », mais c’est tout à fait personnel. 😏 Quant à l’appellation Miss Bennet ou Miss Elizabeth (Bennet), il est exact que le titre de Miss Bennet est réservé à Jane en tant que sœur aînée, cependant, et lorsque Jane n’était pas présente, Elizabeth était appelée « Miss Bennet » par Darcy ou Lady Catherine.

    Au sujet des civilités, il y a d’autres points que l’on peut soulever, par exemple, la question du vouvoiement/tutoiement entre frères et sœurs, entre parents et enfants, les maîtres envers leurs domestiques, entre amis (ex : entre Bingley et Darcy), entre époux dans l’intimité. En anglais le problème ne se pose pas comme en français. Personnellement, et en me référant à la littérature française de l’époque, j’ai fait le choix du vouvoiement pour tous sauf entre époux dans l’intimité. Pour le mode d’adresse envers un membre de la noblesse, il y a également “Your/her/his Ladyship/Lordship”, ou en français: Votre/Sa Grâce. Certes, c’est plus pompeux, enfin selon mon avis.

    Merci pour ce nouveau billet très intéressant, j’attends la suite de cette série avec curiosité et intérêt, car je suis très friande de ce genre de sujets.

    LSY🌺

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