À propos de Lady Catherine


Le monde de Jane Austen / samedi, février 23rd, 2019

Lady Catherine de Bourgh est un personnage bigrement intéressant.

Comme ce serait réducteur de la confiner au seul rôle de la vieille tante rabat-joie qui se met en travers du chemin des amoureux, j’aimerais apporter quelques arguments pour ouvrir la réflexion à son sujet. Un peu plus de contexte, pour un peu plus de perspective… 😉


Version BBC contre version 2005

On en revient toujours à une comparaison de ces deux adaptations, puisque ce sont les deux plus consistantes dans tout ce qui a pu se filmer de près ou de loin sur Orgueil et préjugés.

Alors, comparons !

Lady BBC

J’aime beaucoup cette Lady Catherine-là, je la trouve très fidèle au roman (même si Barbara Leigh-Hunt surjoue un peu trop, parfois, et que ça la rend caricaturale).

Le personnage nous apparaît bien sûr comme la fatigante de service, qui veut toujours être au centre de l’attention et qui se mêle de tout, mais globalement elle est aussi accueillante, souriante, plutôt affable, et on sent qu’elle aime être entourée. La parfaite “matante” !

C’est donc une excellente version, quoique trop âgée pour le rôle…

Car Lady Catherine ne peut pas avoir déjà 60 ans. Étant un très bon parti (puisque fille de comte), elle s’est forcément mariée jeune, alors à moins d’avoir eu des problèmes à concevoir ou d’avoir perdu en bas âge beaucoup d’enfants, elle a dû mettre au monde sa fille Anne dans la vingtaine, et ne devrait donc avoir à présent qu’une quarantaine d’années. Pas plus.

Sérieux, c’est quoi cette manie de toujours faire passer la génération des parents pour des grands-parents ? Ils ont peur que l’écart générationnel ne soit pas assez visible avec les personnages plus jeunes ? Dans ce cas, ils n’ont qu’à caster des acteurs qui ont réellement 20 ans et le problème sera résolu ! Na ! 😉

Lady 2005

J’aime immensément Judi Dench, dont le talent d’actrice est indiscutable, et son interprétation fonctionne aussi très bien.

Cela dit, le film nous dépeint une Lady Catherine très “grande noblesse” et tombe un peu vite dans le cliché de la femme hautaine, autoritaire, distante, voire franchement glaciale. Ensuite, là encore, l’actrice est bien trop âgée pour le rôle (Judi Dench avait 70 ans lors du tournage ! elle aurait donc eu sa fille Anne vers 45 ou 50 ans ? voyons donc !…). Passons également sur la scène de Lady Catherine déboulant à Longbourn en pleine nuit, qui est une aberration totale… Même si elle veut imposer son petit caractère, elle a de l’éducation : ce serait impensable pour elle de débarquer chez les gens en dehors de l’heure habituelle des visites !

En revanche, il y a une chose que j’ai beaucoup apprécié, c’est son costume. Je trouve très cohérent le fait que Lady Catherine continue de s’habiller “à l’ancienne”, c’est à dire selon la mode de sa jeunesse, celle de 1780 (avec large robe corsetée et cheveux poudrés à la Marie-Antoinette). Ça me paraît plutôt naturel qu’une femme d’un certain âge conserve le style qui lui est le plus familier, en particulier si cette femme est dotée d’un esprit traditionaliste et conservateur (je vous en parle dans un instant).

Avec la BBC, Lady Catherine est tout à fait à la page, elle est habillée à la dernière mode. Mais je trouve plus cohérente la Lady Catherine de 2005.

L’importance du contexte historique

Quand on découvre des personnages dans un film ou une série d’époque, on les interprète à travers le prisme de notre culture moderne, et Lady Catherine nous apparaît ni plus ni moins que comme une grincheuse empêcheuse de tourner en rond.

Or, le contexte (que Jane Austen n’avait pas besoin de décrire, puisqu’elle s’adressait à des lectrices de sa propre époque, qui allaient forcément comprendre) est révélateur pour mieux saisir la profondeur de ses personnages

Fille de comte

Dans une société féodale comme celle de l’époque georgienne, appartenir à une famille de la noblesse, c’est faire partie de l’élite, et ce n’est pas qu’une question d’argent. Les nobles sont presque des surhommes. Ils possèdent les terres et les richesses, bien sûr, mais surtout ils sont supposés avoir de l’honneur, de la morale, de l’éducation, des connaissances, du raffinement, bref : toutes ces vertus qui font d’eux la crème de l’humanité, à même de donner le bon exemple au reste du peuple, considéré comme rustre et mal dégrossi. Ils sont les maîtres, mais on pourrait aussi les appeler les “parents”, c’est à dire ceux qui savent et qui peuvent diriger les plus petits (qui, sans eux, feraient n’importe quoi). C’est une vision très paternaliste.

Ayant été éduquée dans l’idée qu’elle appartient à un genre d’individus au-dessus des autres, Lady Catherine est comme Darcy : elle valorise le rang social, la naissance et la fortune, et se montre orgueilleuse et méprisante à l’égard de ceux d’en bas (même si elle s’efforce de n’en rien laisser paraître, histoire de rester bonne chrétienne). En cela, elle n’est ni plus ni moins qu’une parfaite représentante de son milieu.

L’impact de la Révolution française

N’oublions pas aussi que le roman se déroule en 1811, ce qui signifie que Lady Catherine a vécu de près les transformations liées à la Révolution française de 1789.

Et ce n’est pas rien !

Ce n’est pas parce que cette révolution s’est déroulée en France que l’Angleterre n’était pas concernée. Au contraire : pendant 10 ans, ce sont toutes les monarchies européennes qui ont tremblé en voyant tomber les têtes françaises. Plusieurs rois voisins se sont demandé s’ils devaient rétablir de force un monarque sur le trône de France (ce qui a donné lieu aux premières de ce qui allait devenir les guerres napoléoniennes), et ce n’était pas qu’une question de principe : c’était surtout pour éviter à leurs propres peuples de se mettre en tête de commencer, eux aussi, une révolution…

Comme tous ceux qui étaient menacés par l’éventualité d’un renversement social similaire à celui qui avait lieu en France, les nobles anglais ont dû batailler pour maintenir l’ordre établi, et ainsi conserver leurs privilèges.

Rien d’étonnant, donc, à ce que notre tantine fasse des poussées d’urticaire à l’idée qu’une petite jeune fille du bas de l’échelle se permette de s’incruster dans son élite à elle….

Si jamais vous êtes perdus dans la chronologie, vous trouverez un petit récap’ ici 😉

Une autre Lady Crawley

Lady Catherine ressemble beaucoup à Lady Crawley (extraordinaire Maggie Smith !), la comtesse douairière de Grantham dans la série Downton Abbey.

Les deux sont garantes d’une certaine idée de l’ordre du monde, avec les privilégiés de naissance en haut, et la force de travail en bas. Ce qui n’empêche pas que le fait d’être noble vienne avec des devoirs moraux. Il ne s’agit pas simplement d’une communauté d’ultra-riches qui ne fait rien d’autre que claquer outrageusement son argent afin de mener une vie de fête permanente : c’est plutôt le haut de la pyramide convaincu d’être un élément indispensable pour que l’ensemble tienne debout.

“Un aristocrate sans domestiques est à peu près aussi utile qu’un marteau en verre.”
“Voilà ce qui arrive quand vous donnez le pouvoir à ces petites gens.
Ça leur monte à la tête comme un alcool trop fort.”

Ces répliques de Lady Crawley illustrent bien qu’elle envisage sa position comme quelqu’un de supérieur, une sorte de parent responsable qui doit s’occuper des plus petits puisque ceux-ci sont incapables de le faire eux-mêmes (et rappelons que ce personnage vit les mêmes tourments que Lady Catherine, à savoir une époque trouble où des idées révolutionnaires circulent et où il faut défendre l’ordre établi auquel on a été habitué depuis l’enfance).

L’esprit traditionaliste et conservateur dans toute sa splendeur… 🙂

Lady Catherine fait pareil dans sa volonté d’être celle à qui on se réfère, celle qui dispense des conseils à profusion, qui veut être au courant de tout et être au centre de tout. Elle est en haut de la pyramide et cherche en permanence à s’assurer que les petites fourmis en dessous d’elle s’activent convenablement pour continuer à faire tourner la machine. De notre point de vue, elle se comporte en despote, mais de son point de vue à elle, elle se comporte en mère autoritaire, qui surveille et éduque.


Le pouvoir du veuvage

J’ai déjà expliqué ici que du temps de Jane Austen les femmes sont légalement mineures et doivent toujours se référer à leur époux. Dans ces conditions, la seule position qui permette à une femme d’avoir du pouvoir et une certaine indépendance, c’est d’être veuve.

À Rosings, c’est Lady Catherine qui mène la barque, nul doute là dessus. Vu sa forte personnalité, il est tout à fait possible que, même du vivant de Sir Lewis de Bourgh, elle ait déjà été celle qui parle le plus fort à table et qui porte la culotte dans le couple. N’empêche qu’elle lui était quand même subordonnée.

Or, à présent que son mari est décédé et qu’elle a une fille héritière du domaine, Lady Catherine a les coudées franches. Elle n’est pas elle-même propriétaire de Rosings (puisque c’est Anne qui en a hérité), mais aussi longtemps qu’elle conserve sa fille sous son emprise, elle peut continuer à agir à sa guise.

Je plains le futur gendre qui devra se farcir plus tard une belle-mère pareille. Ça risque de faire des étincelles… 😉

Je précise que la situation la plus confortable pour une femme, c’est d’être veuve AVEC des enfants. Sans enfants, Rosings serait passée dans les mains d’un autre héritier de Sir Lewis et Lady Catherine aurait été forcée d’aller se chercher un abri ailleurs. Tandis que, là, elle peut profiter du domaine comme elle veut, en agissant au nom de sa fille. Une sorte de reine-mère régente, quoi !


En conclusion

Lady Catherine n’est pas qu’une simple agaçante, qui se croit plus haut que ce qu’elle n’est et qui se fait un malin plaisir de fourrer son nez partout.

Elle est une digne représentante de sa classe sociale, avec la mentalité de son époque (ce qui n’empêche pas Jane Austen de s’en moquer, bien entendu), et qui plus est une femme qui a goûté au pouvoir et qui n’est pas prête à ce qu’on le lui enlève.

Rien d’étonnant, donc, si elle se choque autant de l’éventualité d’une union entre son neveu et Elizabeth. Car accepter sans rien dire, ce serait ouvrir la voie à une possible remise en question de l’ordre social… Quelle hérésie ! 😉

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