Biberon ancien, vintage, histoire
Belle Époque,  Époque victorienne

L’évolution du biberon

De tous temps, les humains ont cherché des alternatives au sein maternel, car il y a toujours eu plein de raisons pour qu’un allaitement ne soit pas possible (absence ou décès de la mère, production de lait insuffisante, aucune nourrice disponible, problème chez le bébé empêchant la prise du sein, etc.). Il fallait trouver un moyen de faire boire l’enfant coûte que coûte pour assurer sa survie.

On a déjà parlé de l’emploi d’une nourrice au début du XIXe (voyez ici), donc je ne m’étendrai pas sur ce sujet. Je n’aborderai pas non plus le tire-lait, ni les laits animaux donnés en remplacement, ni les premiers laits artificiels. Aujourd’hui, on va juste se concentrer sur le biberon, et c’est déjà pas mal parce que vous allez voir que, des biberons, il y en avait de toutes les sortes.


Les biberons rudimentaires des siècles passés

Biberon de l’époque romaine

Depuis bien longtemps (traduisez : « Depuis au moins l’Antiquité » 😉 ), on a façonné des récipients destinés à alimenter les bébés à la main. Les formes et les proportions varient selon les époques et les cultures, mais il s’agit à globalement d’un petit vase, avec un bec étroit et une ouverture sur le dessus, qui ressemble plus ou moins une théière et peut être en céramique, bois, métal, verre… On a aussi utilisé des cornes de vaches, percées d’un trou à l’extrémité, ou bien le pap boat (dont vous vous souvenez peut-être, j’en avais parlé ici) qui servait à donner de la bouillie mais aussi du lait.

Quand il s’agit de nourrir un petit affamé, tous les moyens sont bons. Alors si on n’est pas assez riche pour s’équiper d’un de ces « biberons » conçus pour spécialement pour ça, on se débrouille avec ce qu’on a sous la main, comme une cuillère ou un petit bol (ça risque de prendre une éternité, mais on fait comme on peut, hein ! 😉 ).

Trouver un récipient, à la rigueur, c’est la partie facile. C’est quand on commence à parler de tétine que ça se complique…


Les tétines

Le lait, c’est liquide. Pas simple de le verser par gravitation directement dans le gosier d’un nourrisson sans qu’il s’étouffe, étant donné que lui est programmé pour téter, pas pour avaler tout rond. Il faut donc contrôler le débit, sinon Bébé va changer de couleur.

Le hic, c’est que même après tous ces siècles, on ne sait toujours pas fabriquer de tétine souple, qui imiterait un véritable mamelon de femme et qui rendrait l’expérience plus agréable pour l’enfant, tout en étant résistante et hygiénique. Au XIXe, voici les solutions qu’on utilise encore, faute de mieux :

En haut, ivoire flexible (1862)
Au centre, ivoire (1870)
En bas, caoutchouc (1920)
  • une tétine en bois, en ivoire, en liège, montée sur un bouchon. Pour ne pas abîmer les gencives de Bébé, on la recouvre d’une épaisseur de tissu ou de cuir.
  • une petite éponge recouverte de tissu ou de cuir, et fixée sur le col d’une bouteille.
  • une tétine faite d’ivoire flexible, c’est à dire ayant subi un traitement à l’acide chlorhydrique afin de l’assouplir (oui, tout comme vous, je suis épatée d’apprendre que l’ivoire peut gagner une certaine souplesse). Il fallait la conserver en milieu humide pour ne pas que l’ivoire redurcisse.
  • un véritables pis de vache, ayant subi un traitement spécial pour lui donner un effet parcheminé (comme un genre de cuir, j’imagine). Lui aussi à conserver dans l’eau fraîche pour ne pas qu’ils se dessèche entre deux usages.

De belles tétines bien tétouillées et mâchouillées par Bébé, puis conservées dans un linge humide, dans l’eau, ou lavées entre chaque usage et séchées on ne sait pas trop comment. Vous me voyez venir ? Salive + lactose + humidité générale = … ? Nids à bactéries, bien sûr !

Or, quand on est un nourrisson du XIXe siècle, qui a 1 chance sur 4 de ne pas dépasser ses premiers années de vie, avaler des gorgées de bactéries plusieurs fois par jour n’est peut-être pas une excellente idée.

Mais… et les tétines en caoutchouc, alors ?

L’expansion du caoutchouc

Les Occidentaux ont découvert le caoutchouc avec la colonisation des Amériques, mais il a fallu attendre le XIXe avant de parvenir à le cultiver (plutôt que d’aller péniblement le chercher au fond de la jungle) et en faire un matériau exploitable à grande échelle.

Le caoutchouc brut est souple et collant, il fond à haute température, durcit et casse à basse température. On l’utilise d’abord surtout sous une forme liquide, pour imperméabiliser des tissus, par exemple. Mais en 1842 arrive la vulcanisation, un procédé qui consiste à incorporer un agent chimique – souvent du souffre – dans le caoutchouc pour le rendre moins sensible à la température et plus élastique. À partir de là, c’est la course aux inventions (ex : pneus, bottes, préservatifs…) et c’est comme ça qu’on voit apparaître les premières tétines moulées en caoutchouc dès 1845.

Malheureusement, à cause d’une vulcanisation mal maîtrisée menant à de trop grandes quantités de souffre, ces premières tétines sont d’un goût infect : Bébé n’en veut pas, et c’est tant mieux car il s’empoisonnerait avec. Il faudra encore attendre plusieurs tentatives et améliorations successives – et ce, jusqu’aux années 1950 – pour que les tétines soient enfin vraiment au point.


Les biberons de l’ère industrielle

Biberon en fer-blanc

Pendant tout le XIXe siècle, des dizaines de types de biberons vont cohabiter. Les industriels et les inventeurs de tous poils sortent leurs créations, cherchant à résoudre les problèmes de confort de succion, de quantité d’air aspiré et de salubrité, mais sans jamais y arriver tout à fait. Aux mères de se débrouiller avec tout ça pour faire le meilleur choix pour leur enfant.

On trouve encore des biberons de type « théière » ou burette, en céramique ou métal, mais la production de masse se fait surtout autour de bouteilles en verre. Je ne vous mets ci-dessous que quelques exemples, et je vous laisse aller voir sur Histoire-du-biberon.com si ça vous dit, vous y trouverez plein d’autres modèles (je vous recommande chaudement ce site, il est passionnant !).

Biberons à tétines

Biberons en étain
Biberon limande. Le trou sur le dessus servait à le remplir, on fermait ensuite avec un bouchon en liège (lui-même percé pour laisser passer un peu d’air).
Biberons nourriciers. Le trou sur le dessus permettait l’entrée d’air.

Biberons à longs tuyaux

Les biberons à tuyaux connurent un énorme succès, car ils permettaient à Bébé de boire tout seul, à son rythme et sans s’étouffer grâce à un système de soupape qui faisait entrer l’air dans la bouteille au fur et à mesure. Malheureusement, le tube était difficile à nettoyer (bactéries, tout ça…) et ce type de biberons furent surnommés « les tueurs d’enfants ».

Biberon Robert. Inventé en 1865, médaillé d’or à Paris en 1873, il commencera à être décrié vers 1890 puis carrément interdit à la vente en 1910.
Biberons à tuyaux (XIXe)

L’hygiène

On sait à quel point des enfants – en particulier les nourrissons, dont le système digestif et immunitaire sont en construction – sont vulnérables face à l’environnement dans lequel ils grandissent. Je vous renvoie vers l’article sur les aliments toxiques et/ou frelatés, ici, qui expliquent en partie le taux de mortalité infantile très élevé.

Quand il s’agissait de boire un biberon, Bébé faisait face à plusieurs risques :

  • il n’avalait pas forcément un lait de qualité, ce qui pouvait lui tordre méchamment l’estomac. Par exemple, du lait de vache difficile à digérer, du lait tourné « parfumé » au borax, ou un lait artificiel industriel pas encore très au point
  • il pouvait boire du lait infecté avec des pathogènes pouvant lui transmettre des trucs sympas comme le tétanos, le typhus, la diphtérie ou le rouget du porc (sachant que la pasteurisation du lait ne s’est généralisée qu’à la toute fin du XIXe)
  • il pouvait boire dans un biberon mal lavé, où le lait stagne, se putréfie, et où de mauvaises bactéries se développent, en lui refilant ensuite des coliques, des fièvres et des diarrhées pouvant s’avérer mortelles

Heureusement, depuis les Lumières du XVIIIe siècle, on a commencé à se préoccuper des questions de santé spécifiques aux enfants. Des spécialités médicales apparaissent (obstétrique vers 1800, puis pédiatrie vers 1870), avec en parallèle la médecine hygiéniste qui se préoccupe de la santé globale des populations. Arrivent ensuite les découvertes de Pasteur vers 1865 à propos de micro-organismes, ce qui fait que vers la fin du XIXe on s’assure enfin de nettoyer à fond les biberons.

Biberon « banane » de marque Allenbury (1894). Sa forme oblongue à deux ouvertures le rend facile à laver, et le mot « hygiénique » inscrit dessus devient un argument de vente. Mais l’autre énorme avantage, c’est que la seconde ouverture permet à l’air de rentrer, donc Bébé ne s’épuise pas à tirer comme un fou sur sa tétine.
Autre biberon « banane » avec ses tétines en caoutchouc et sa boîte d’emballage (1920)

Ceci dit, laver, c’est bien, mais stériliser, c’est encore mieux… On voit donc apparaître les premiers stérilisateurs à biberons vers la fin du siècle.

Stérilisateur à biberons (vers 1880)

En conclusion

Avant nos biberons contemporains, Bébé devait donc se débrouiller soit avec :

  • une « théière » au débit de lait trop grand (donc, étouffement)
  • une bouteille en verre hermétique et une tétine sur laquelle il fallait s’acharner pour en faire sortir le lait (donc, fatigue et beaucoup d’air avalé)
  • avec un biberon à tuyau parfait pour la succion, mais qui se nettoyait mal (donc, bactéries).

Décidément, quel que soit l’angle sous lequel on essaye d’approcher le problème, c’est toujours une galère et pas mal de risques à courir !

Face à tous ces biberons, les médecins continuaient de recommander de donner à Bébé uniquement le sein de sa mère; si ce n’était pas possible, celui d’une nourrice; et seulement en tout dernier recours, un biberon. Mais la fin du XIXe est aussi la période où les femmes travaillent de plus en plus à l’extérieur de leur sphère familiale, loin de leur domicile, et où un biberon devient bien pratique pour pouvoir faire garder l’enfant par quelqu’un d’autre. Donc le biberon n’était peut-être pas encouragé, mais ce n’est pas non plus pour rien si ses ventes ont explosé à cette période…

SOURCES :
Histoire-du-biberon.com
Le biberon : Histoire d'une invention
Wikipédia - Biberon
Revue d'Histoire de la pharmacie : Christophe Colomb, le caoutchouc et les tétines
Deadly Victorian Baby Bottles
Provenance Antiques - Stérilisateur à biberons 1880
The history of the feeding bottle
Into the mouth of babes...
YouTube - Hidden Killers
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