Photo d'enfants pauvres de Londres, époque victorienne, mudlarks
Époque victorienne

Dans la boue et la misère : les mudlarks

Je dois avouer que, sur ce blog, je n’ai pas encore tellement parlé de la misère humaine du XIXe, celle des romans de Charles Dickens, de Whitechapel et autres quartiers coupe-gorge du même genre. Et pourtant, nous savons tous que le développement industriel de l’ère victorienne ne s’est pas fait dans la douceur, et que l’expansion des grandes capitales occidentales s’est accompagnée d’une pauvreté extrême.

Alors aujourd’hui, on ne parlera pas d’Oliver Twist, mais d’un autre genre de gamin de rue qui lui ressemble un peu : le mudlark.


Dans la boue de la Tamise

Des petits chiffonniers

La Tamise qui coule à Londres a la particularité d’être soumise à la marée. C’est ce qui fait qu’au XVIIIe et XIXe siècles, on a vu apparaître un phénomène de pauvreté nouveau pour l’époque : des gens venus récupérer, à marée basse, les déchets abandonnés sur les berges boueuses du fleuve – des déchets ayant, bien sûr, juste assez de valeur pour être revendus afin de se faire quelques sous. Comme le fleuve servait d’axe de transport pour les marchandises, mais aussi d’égout à ciel ouvert, on y déversait n’importe quoi et il y avait de quoi faire.

Mudlarks du Londres victorien, artiste inconnu (The Headington Magazine, 1871)

La plupart du temps, ces mudlarks sont de jeunes garçons entre 8 et 15 ans, parfois quelques filles ou femmes, ou quelques personnes âgées : en gros, des petits bras qui n’ont pas les compétences ou la force physique pour faire un autre travail (ou qui n’en ont tout simplement pas trouvé), mais qui ont quand même besoin de se nourrir et de survivre. Dès que la marée se retirait, on pouvait donc voir ces dizaines de gamins s’éparpiller sur les berges et fouiller dans la boue, à longueur de journée, pour dénicher quelques vieilleries à revendre.

Être un mudlark n’est pas à proprement parler un métier. Personne ne les embauchait pour faire ça, c’étaient juste des mômes récupérant les trucs qui traînent pour essayer d’en faire quelque chose. Ça correspond à tout un tas d’autres occupations du même genre dont certains pauvres se faisaient une spécialité, comme de fouiller dans les égouts à la recherche d’objets perdus, récupérer les mégots de cigares et cigarettes jetés par terre pour recycler le tabac, ou récolter les crottes de chien pour les revendre à des tanneries (non, je n’invente rien).

Les mudlarks étaient un petit phénomène typique à Londres, du fait de la marée du fleuve et de la densité de population et de pauvreté. Cela dit, on pouvait en trouver ailleurs, dans tous les endroits susceptibles de recéler quelques déchets intéressants à exploiter.

Le moineau de la Tamise (film de 1950)

TRADUCTION : « mudlark » vient de mud (la boue) et de lark (un petit oiseau de type alouette). Un film intitulé The mudlark a d’ailleurs été joliment traduit en français par Le moineau de la Tamise. L’allusion à des oiseaux illustre bien ces petit groupes de gamins maigrelets cherchant à picorer ici et là des petits bouts de pas grand chose pour subsister.

D’ailleurs, à force de fouiller dans la boue, le mot mudlark a fini par désigner également les cochons. Oui, oui, les porcs qu’on trouve dans les fermes. Ah, c’est sûr, c’est tout de suite moins élégant qu’une petite alouette…

Les « trésors » du fleuve

La Tamise à marée basse, artiste inconnu (XIXe)

L’industrialisation de l’Occident est en plein essor, mais il y a toujours quantité de matériaux et d’objets qui sont difficiles ou chers à obtenir ou à fabriquer, ce qui fait qu’on recycle tout ce qu’on peu. Alors, autour de la Tamise, les mudlarks vont tâcher de récupérer :

  • des morceaux de charbon tombés des barges qui viennent le livrer en ville (tout le monde a besoin de charbon pour cuisiner et se chauffer, ça ne sera pas gâché)
  • des morceaux de cordages de bateaux (les fibres seront recyclées pour faire d’autres cordes, on en avait parlé à propos des workhouses, voyez ici)
  • des os (ils seront transformés en fertilisant ou en petits objets de la vie courante – peignes, boutons…)
  • des toiles et des bâches de bateaux (tous les tissus sont précieux car longs à fabriquer, donc les toiles seront recyclées)
  • des pièces de fer ou de cuivre (les métaux seront refondus et réutilisés)
  • des tessons de poterie (recyclables eux aussi après avoir été réduits en poudre)
  • et bien sûr, tous types d’objets perdus, d’un peu de valeur (à revendre tels quels)

Les risques

Bizarrement, bien que ces débris n’appartiennent à personne, on considère les mudlarks comme des voleurs. La police les traite sur le même plan que s’ils étaient des contrebandiers ou des pirates en train de s’accaparer le bien d’autrui, et elle leur court après ! Il faut dire aussi, que ce sont des gamins pauvres, qui crèvent de faim et qui n’hésiteront pas à chaparder ce qu’ils peuvent. Alors, s’ils se font attraper par la police ou par les professionnels qui travaillent sur le fleuve et qui ne veulent pas les avoir autour d’eux, il est bien possible que ces mômes se prennent quelques taloches de temps en temps (euphémisme…).

Mais surtout, il y a les risques sanitaires. Ils ne vont pas faire une promenade de santé sur le bord de la plage : ils vont patauger pieds nus dans la boue du fleuve, et ils pourront s’ouvrir le pied à la première occasion sur un morceau de verre ou de métal caché en dessous. Bonjour, septicémie ! Il suffira d’une vilaine coupure qui s’infecte pour que le gamin ne fête pas son prochain anniversaire.

Et encore, on n’a pas parlé de l’état de la Tamise, à cette époque-là…


Travailler pendant la Grande Puanteur de 1858

À la fin du XVIIIe, en ville, on faisait ses besoins dans des pots de chambre, et les excréments étaient régulièrement collectés par des éboueurs, qui les emmenaient jusqu’à la campagne pour les répandre dans les champs comme fertilisants. Au début du XIXe, apparaissent les premières toilettes avec chasse d’eau, mais le principe reste le même : on remplit des fosses d’aisance qui sont régulièrement vidées par des éboueurs (promis, j’en fera un article un jour, parce que c’est tout un monde !).

Or, avec cette eau, les fosses se remplissent plus vite qu’avant. De plus, la ville s’agrandit, donc il faut parcourir de plus grandes distances pour décharger les excréments dans les champs. Ça devient plus cher, plus long, plus compliqué. Sans solution adaptée et sans système d’égout performant, les habitants vont donc commencer à vider leurs excréments dans… les canaux des rues, normalement destinés à l’eau de pluie. Le tout finit dans le fleuve, accompagné des déchets industriels des usines, des viscères et carcasses d’animaux venus des abattoirs, etc (et probablement quelques cadavres humains à l’occasion, vu les quartiers mal famés de l’est de Londres).

Par conséquent, la Tamise est plus dégueulasse que jamais. En été, avec la chaleur et le niveau d’eau moins élevé, les odeurs sont de plus en plus insupportables, jusqu’à ce fameux été de 1858, appelé « la Grande Puanteur », qui sera traumatisante pour la population (pour plus d’infos sur cet épisode, regardez-donc la vidéo de L’Histoire nous le dira).

Le Père Tamise présentant ses enfants à la bonne ville de Londres, caricature de Punch Magazine (1858). Les enfants sont la diphtérie, les écrouelles et le choléra.

Tout ça pour dire que pendant toutes ces années, bien avant et bien après la Grande Puanteur (parce que les immondices de la Tamise ne se sont pas réglées en un jour), les petits mudlarks n’ont pas pataugé que dans la boue. Imaginez un peu l’horreur…


Témoignage d’un mudlark, en 1861

Une fois n’est pas coutume, je vous traduis un texte entier, issu du livre London Labour and the London Poor, écrit en 1861 par le journaliste Henry Mayhew pour relater les conditions de vie des pauvres de Londres. Vous trouverez cet extrait en version originale sur le site Spitalfields Life.

Le journaliste interroge un jeune mudlark d’environ 13 ans, et voici ce qu’il raconte :

Gravure d’un mudlark, par Archibald Henning (vers 1850-60)

« Il y a environ deux ans, j’ai quitté l’école et j’ai commencé à travailler comme mudlark sur la Tamise, dans le quartier de Millwall, en récupérant des morceaux de charbon, de fer et de cuivre, et des pièces de toile échoués sur la berge, ou du bois flottant sur l’eau. J’ai commencé ce travail en compagnie d’un petit garçon appelé Fitzgerald.

Quand les bateliers transportent le charbon de leurs barges jusqu’à la rive, des petits morceaux tombent dans l’eau et dans la boue, et nous on les récupère ensuite. Parfois, avec une seule barge, on arrive à avoir assez de charbon à revendre pour 6 pennies. Mais parfois, on travaille pendant des jours, et on arrive à peine à gagner la même somme. Généralement, on a un sac ou un panier pour mettre les objets qu’on trouve. Ça m’est déjà arrivé de trouver tellement de choses que j’ai pu remplir mon panier deux fois avant que la marée ne remonte. Je vends le charbon aux pauvres gens qui vivent dans les environs. Je me débrouille pour gagner à peu près 8 pennies par jour.

Dans le lit de la rivière, dans la boue, on trouve souvent des pièces de fer, comme des rivets tombés des bateaux, et puis des morceaux de poterie ou bien des objets jetés ou échappés des barges. On en trouve dans le coin de Limehouse, où il y a un chantier de construction navale. En général, je trouve quelques morceaux de fer chaque jour, ils se revendent 1/4 de penny par livre, ce qui me fait 1 ou 2 pennies par jour, parfois 3, mais parfois c’est juste 1/2 penny. Il y a aussi les morceaux de cordages qui tombent ou sont jetés par dessus bord par les bateau et les barges, et qu’on trouve encastrés dans la boue. On les revend aux magasins de marine à 1/2 penny par livre. On trouve aussi des morceaux de toiles, qui se revendent 1/2 penny par livre. J’en ai déjà eu pour trois livres. Et puis il y a les morceaux de graisse qu’on trouve le long des berges, quelque fois jusqu’à 4 ou 5 livres, qui se vendent 3/4 de penny par livre. Après avoir été jetés par-dessus bord par les cuisiniers des bateaux, ils flottent dans l’eau et finissent par s’échouer.

En général, je me lève à 6 heures du matin, et je vais sur le rivage avec mon petit frère. En hiver, on ne travaille pas autant qu’en été, par contre en hiver on fait souvent plus de trouvailles. En été, il y a 13 ou 14 mudlarks qui fouillent aux environs de Limehouse, alors qu’en hiver c’est plutôt 6, qui sont forts et intrépides, et qui peuvent endurer le froid. Certains des mudlarks sont orphelins et n’ont pas de maison. En été, ils dorment tout habillés dans des barges, des abris, des étables ou des écuries. Certains n’ont pas de chemise, d’autres ont des guenilles qu’ils ne lavent jamais, parce qu’ils n’ont pas de père, de mère ou d’ami qui prenne soin d’eux. Certains de ces orphelins arrivent à avoir de bons vêtements chauds, d’autres sont en lambeaux, sales et couverts de vermine.

Les mudlarks prennent en général une livre de pain pour le petit-déjeuner, et une pinte de bière quand ils peuvent se le permettre. Ils ne vont pas dans les cafés – ils ne sont pas autorisés, parce qu’ils volent facilement les clients. Souvent, ils n’ont rien pour manger le midi, mais si ils y arrivent ils prennent une livre de pain et pour 1 penny de fromage. Je n’en ai jamais vu qui mangent le soir. Les garçons qui sont dehors toute la nuit s’allongent pour dormir dès qu’il fait noir et se lèvent avec le jour. Parfois, ils s’achètent un morceau de vêtement, une veste, une casquette ou une paire de pantalons dans une friperie. On y trouve un pantalon pour 3 ou 4 pennies, une vieille veste pour 2 pennies, une vieille casquette pour 1/2 ou 1 penny. Quand ils ont un peu d’argent, ils s’offrent un lit dans une auberge pour 2 ou 3 pennies la nuit.

Comme eux, je prends tout ce que je peux quand j’en ai l’occasion. La police de la Tamise nous tombe dessus souvent et nous confisque nos sacs et nos paniers, avec leur contenu. Les mudlarks sont de bons nageurs. Quand un batelier les surprend sur sa barge, il les balance à l’eau, alors ils nagent vers le rivage, et là ils enlèvent leurs vêtements pour les sécher. Ils sont souvent attrapés par la police au milieu de la rivière, et jetés par-dessus bord. J’ai déjà été poursuivi deux fois, comme ça.

Depuis deux ans, j’ai pris l’habitude de voler des morceaux de cordes, de charbon, et d’autres objets, mais mes parents n’en savent rien. Je n’ai jamais été traduit en justice pour aucun crime. J’ai l’intention de devenir marin, comme mes frères, dès que j’aurai trouvé un capitaine qui voudra bien me prendre à son bord. »


En conclusion

Ces pauvres gamins ont fini par disparaître après le XIXe, sans doute avec le recul de la pauvreté et une meilleure prise en charge des enfants par l’école et les services publics.

De nos jours, il existe toujours des mudlarks sur le bord de la Tamise. Bien entendu, ce ne sont plus des nécessiteux, mais des chercheurs amateurs équipés de détecteurs de métaux, qui fouillent pour leur plaisir avec l’espoir de tomber sur des pièces de monnaie ou de beaux objets anciens. Mais attention, c’est une pratique encadrée, il faut obligatoirement une licence (délivrée par le Port de Londres) et respecter différentes règles, et en cas de vrai trésor avec une valeur monétaire ou historique importante, il doit être déclaré aux autorités.

C’est sûr qu’avec une Tamise pas mal plus propre qu’avant, ça doit être plus agréable de se balader le dimanche sur les berges…

SOURCES :
Wikipedia - Mudlark
Spitalfields Life - The life of a mudlark, 1961
The London mudlarks
A brief history of mudlarking
Who are the mudlarks?
10 Disgusting Victorian Jobs That Will Make You Appreciate Yours
Wikipédia - Grande Puanteur
Dirty Father Thames, 1848
What you can find Mudlarking on the Thames Foreshore in London
What to Know About Mudlarking
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