Petite histoire du réveille-matin


Époque victorienne / mercredi, mars 3rd, 2021

En ce moment, j’écris un roman qui raconte le quotidien d’une domestique de l’époque victorienne, et je me pose (encore) une question existentielle :

Ils faisaient comment, les gens, pour se lever aussi tôt ? Ne me dites pas qu’ils se réveillaient spontanément, frais comme des gardons, à 6h du matin ?

Ça, c’est parce que j’ai jamais trouvé ça naturel les gens qui arrivent à se réveiller tout seuls à 6h du matin… 😉 Je ne sais pas vous, mais moi, à cette heure-là, je dors encore…

Je me suis donc demandée à quand remontait l’invention du réveille-matin, et comment il était utilisé par les gens, en particulier les travailleurs qui n’avaient pas d’autre choix que de se lever à l’aube pour aller bosser.

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C’est ici que ça se passe, profitez-en ! 🙂


L’horlogerie au fil du temps

(ah là là, ce jeu de mot… 😉 )

Survol

L’histoire de l’horlogerie est un sujet passionnant, mais auquel je ne connais pas grand chose et qui ne serait pas simple à résumer, donc je vais m’en tenir à quelques faits à propos de réveils.

Le besoin de créer un mécanisme qui s’activerait à un moment précis (et servirait, tant qu’à faire, à réveiller les gens) remonte probablement à aussi longtemps que l’homme essaye de mesurer le temps qui passe. Depuis l’Antiquité et au fil des siècles qui ont suivi, il y a eu des diverses tentatives pour créer des réveille-matins sous la forme de mécanismes sommaires comme une clepsydre pleine d’eau qui s’écoule peu à peu et provoque un sifflement une fois vide, ou bien une bougie qui se consume et déclenche à la fin la chute d’un objet bruyant (des boules de métal, par exemple), ou encore des mécanismes inclus dans des horloges astronomiques.

En fait, dès le Xe siècle en Chine, puis le XIVe en Europe, certaines tours ou clochers arrivent déjà à sonner à heures fixes. Mais tout ça n’est pas toujours facile à régler avec précision, et puis surtout ça reste à l’échelle de la place publique, sans entrer dans le quotidien de la vie à la maison. Les gens n’ont déjà pas les moyens d’avoir une horloge personnelle, alors un réveille-matin… La plupart du temps, ils s’en remettent à des trucs basiques : ce bon vieux chant du coq, la lumière du soleil ou encore la cloche de l’église du village (à supposer qu’elle soit équipée d’une horloge mécanique, ou que le sonneur de cloches ne soit pas lui-même en train de roupiller quelque part).

Levi Hutchins et Antoine Redier

Arrive le XVIIIe siècle, où l’horlogerie s’est énormément développée, et où les pendules, horloges et autres montres commencent à se répandre au sein des foyers (en commençant par les plus riches, évidemment).

En 1787, l’horloger américain Levi Hutchins met au point un réveil qui sonne tous les jours à 4h du matin, afin qu’il commence sa journée (4h ! ouhlà ! moi qui me plains que 6h, c’est déjà beaucoup trop tôt…). Mais il fabrique ce mécanisme pour son usage personnel seulement, donc l’invention reste méconnue.

Illustration d’un mécanisme de pendule à réveil (1815)

Mais le savoir-faire continue de progresser – on pourrait même dire que ça s’accélère -, et plusieurs autres mécanismes similaires commencent à voir le jour.

En 1847, l’horloger français Antoine Redier dépose le premier brevet d’invention officiel pour un mécanisme de réveille-matin réglable. Peu après, ce sera une montre-réveil, une pendule-réveil… et il continuera à mettre au point quantités de nouveautés ou de perfectionnements qui feront progresser l’horlogerie.

Cela dit, au XIXe, c’est l’Allemagne – en particulier la Bavière et la région de la Forêt-Noire – qui mène la danse : c’est là-bas que se trouvent les meilleurs horlogers (et qu’apparaîtront les coucous aussi, d’ailleurs).


Le capitalisme et le temps

Se lever à l’heure : une nécessité capitaliste

Le truc, c’est que même si on possède désormais les brevets, les connaissances et le savoir-faire pour fabriquer des réveille-matins, la majorité de la population n’y a pas encore accès parce que ça coûte trop cher. Il n’y a guère que les classes supérieures qui peuvent s’en offrir.

Or, le XIXe est l’époque du capitalisme et de l’industrialisation galopante. Fini, le temps de l’agriculture où on se lève et on se couche avec les poules, où le travail cesse quand il fait nuit et pendant l’hiver. Désormais, non seulement il faut mettre des ouvriers au travail dans les usines, mais il faut aussi que tout ce petit monde arrive tôt, tous en même temps, pour synchroniser leur travail et que la journée soit le plus productive possible. Et puis, tant qu’à faire, si on peut organiser des shifts pour que les équipes de travailleurs se remplacent et que l’usine continue de tourner 24h sur 24, c’est encore mieux.

Alors, pour toi, modeste ouvrier qui n’as pas les moyens d’avoir un réveille-matin à domicile, mais qui dois quand même te lever chaque jour à l’aube pour aller pointer, il y a des solutions…

Le réveilleur

Je traduis ça comme une barbare, parce que je trouve le mot « réveilleur » rigolo et plutôt limpide, mais en anglais on appelle ça un knocker-up, autrement dit « celui qui vient frapper ».

Non, ce n’est pas sur toi qu’il vient cogner, mais à la fenêtre de ta chambre, tous les matins, pour te faire sortir de ton lit à une heure où tu aimerais bien encore dormir. Je ne sais pas pour le reste de l’Europe ni pour l’Amérique du Nord, mais leur existence est avérée au Royaume-Uni pendant tout le XIXe et jusqu’aux Guerres Mondiales (le métier disparaîtra ensuite avec l’électricité et l’expansion des réveils-matins modernes). Il s’agissait d’un petit boulot, souvent occupé par des personnes âgées, des femmes ou des enfants cherchant à gagner quelques sous, qui s’équipaient de longs bâtons (souvent une tige de bambou) pour aller gratter aux fenêtres de l’étage, ou bien de sarbacanes pour balancer des pois secs dans les vitres. Ça pouvait être une personne naturellement « lêve-tôt », mais aussi tout simplement quelqu’un qui travaillait de nuit et qui faisait ce petit boulot en plus, en revenant après son shift.

Et comme le boulot du réveilleur, c’est justement de te réveiller, il ne partira pas tant que tu ne te seras pas levé pour lui faire signe à la fenêtre et lui indiquer que tu as bien reçu le message…

Réveilleur avec sa canne de bambou (probablement début du XXe)

J’ai trouvé (dans les sources ci-dessous) le témoignage d’une Mrs. Waters, qui a travaillé comme knocker-up dans les années 1870. Elle réveillait entre 35 et 95 personnes, généralement entre 5 et 6h du matin, et se faisait payer 1 shilling par semaine pour chacun de ses clients (je vous renvoie ici pour la valeur de l’argent, mais 1 shilling ça payait seulement un morceau de lard au début du XIXe, alors 70 ans plus tard ça devait valoir nettement moins). Et un client qui ne paye pas, c’est un client qu’on laisse dormir, et tant pis pour lui s’il se fait engueuler en arrivant en retard à son travail !

Mais les clients n’étaient pas toujours contents de se faire réveiller si tôt, visiblement, car elle raconte :

Il y avait un homme, en particulier : il fallait qu’il soit debout à 5h du matin, mais il était très porté sur la bouteille, alors non seulement c’était difficile de le réveiller, mais en plus il ne venait jamais jusqu’à la fenêtre. À la place, il se contentait de bougonner et de me crier des injures…

La pendule de postier

Autre solution pour le travailleur qui n’a pas le choix de se lever pour être parfaitement à l’heure à son travail : la pendule de postier. Elle ne possède pas encore de troisième aiguille (du genre qu’on utilise pour indiquer l’heure voulue pour la sonnerie), mais il y a à l’arrière un mécanisme réglable qui active une cloche. Elle était couramment utilisée par ceux qui travaillaient dans l’industrie du transport – où la gestion du temps était cruciale -, comme les postiers (figurez-vous) ou les chefs de gares.

Pendule de postier issue de la Forêt-Noire (vers 1850). Le mécanisme et la cloche se trouve dans une boîte en arrière du cadran.
Illustration pour une publicité de pendule de postier (1846)

Comme vous le voyez, on imprimait des publicités dans les journaux pour faire vendre ce genre de mobilier, ce qui signifie que les classes inférieures – les simples travailleurs – commençaient à avoir les moyens de s’en payer. Cela dit, je suppose aussi que dans un logement de fonction (comme l’habitation d’un chef de gare au-dessus de sa gare), ça devait être fourni par la compagnie.


En conclusion

Pour en revenir à mon roman, je reste prise avec un petit détail fâcheux : les maisons de maîtres, à Londres, faisaient en moyenne six étages, et les domestiques dormaient tout en haut, sous les combles. Or, il n’était pas possible pour eux d’avoir un réveilleur muni d’une perche de bambou longue de six étages pour venir gratouiller à leurs fenêtres, alors comment diable faisaient-ils pour se lever le matin avant tout le monde ?

Je n’ai toujours pas de réponse. Dans mon histoire, faute de mieux, je m’en suis sortie avec une pirouette qui me semble plausible (je l’espère), mais si vous avez des suggestions, je suis preneuse ! 😉

SOURCES :
Wikipédia – Réveil-matin
Wikipédia – Antoine Redier
Les réveille-matin du XIXe
A 2,000-Year History of Alarm Clocks
Wakey wakey: a history of alarm clocks and the mechanics of time
The “human alarm” was a legitimate profession called a “Knocker up”
Wikipedia – Knocker-up
Métier oublié : le réveil matin

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