Époque victorienne

Exemples de lettres du XIXe siècle

Si vous lisez ce blog depuis longtemps, vous connaissez mon amour pour les petites choses du quotidien, celles qui montrent la vie des gens ordinaires du XIXe.

Par exemple, j’ai dans ma liste de livres à lire Le plancher de Joachim, sorte de journal intime écrit par un menuisier français des années 1880 à raison de quelques phrases gribouillées par-ci, par là, en-dessous des lattes d’un plancher qu’il posait dans un château. Des pensées et réflexions qui racontent son histoire et celle de son village, et qui ont été retrouvée 120 ans plus tard lorsque le plancher du château en question a été rénové. C’est le genre de témoignage du passé qui me fascine parce que ça passe à travers les mots de gens « normaux », et non pas ceux de tous ces grands personnages dont on nous parle sans cesse dès qu’il s’agit d’Histoire, qui ont certes eu des vies passionnantes, mais pas du tout représentatives du quotidien de leur temps. Je n’ai donc pas encore lu Le plancher de Joachim, mais je vous le recommande quand même et je ne manquerai pas de vous en reparler quand ce sera fait.

Frost’s Original Letter-Writer (1867)

En attendant, je me suis régalée en tombant sur un autre livre, Frost, original letter-writer, publié en 1867 aux États-Unis par une certaine Annie Frost. C’est un recueil d’environ 300 lettres originales, autant dire 300 petits témoignages individuels, qui racontent de façon indirecte les petites préoccupation des gens. Je fais l’impasse sur les lettres d’affaires, de conseils, de recommandations, de félicitations, de condoléances, et autres politesses d’ordre plus formel. Je m’attarde plutôt sur les lettres d’amour, de reproches ou de ruptures, c’est nettement plus drôle, charmant et touchant… 😉

Remarquez l’élégance des textes (que j’ai traduits de mon mieux depuis les pages 105, 124, 126, 127 et 129). Écrire était un acte important, on ne s’exprimait évidemment pas sur papier comme à l’oral, et on choisissait ses mots avec soin ! C’est tout simplement délicieux à lire…


Lettres maternelles

Agnès se fiance, Maman est contente

Ma chère Agnès,

Je n’ai pas été aussi surprise que tu le penses à la réception de ta dernière missive, car cela faisait un moment que j’avais compris, au ton de tes lettres, que Mr. Esterhazy était très attentionné et qu’il traçait son chemin vers le coeur de ma petite fille.

Le ton très viril avec lequel il m’a écrit, et les opinions favorables que j’ai entendues à son sujet de la part de tous ceux qui le connaissent, m’ont rendue très heureuse de lui confier le bien-être de ma seule enfant.

Ne pense pas, chère Agnès, que j’aie besoin d’autant de garanties de ton affection inchangée à mon égard, bien que je les apprécie et les chérisse. L’ordre des choses de notre Saint Père veut que le sentiment le plus fort et le plus profond d’une femme soit pour son époux, et je regretterais de te voir la femme de quiconque si ce n’est de celui à qui tu réserverais ton premier et ton meilleur amour sur cette terre.

Je suis plus impatiente que jamais de voir arriver les vacances d’été, lorsque tu pourras enfin quitter ton école et revenir à la maison, car, crois-moi, il me sera moins difficile de me séparer de toi en sachant que tu es désormais sous la protection d’un mari aimant, que ça ne l’a été de te voir partir pour occuper ce difficile poste d’enseignante.

Je joins une lettre pour mon futur gendre, que je n’ai pas scellée afin que tu puisses la lire. J’espère que tu la trouveras aussi cordiale que tu le souhaites.

Je prie du plus profond de mon coeur, ma chérie, que Dieu bénisse votre amour.

Ta toujours très aimante

Maman

Isaac réclame des sous, Maman n’est pas contente

Cher Isaac,

Cela me peine beaucoup de voir que tu réclames encore que je t’envoie une somme d’argent qu’il est totalement hors de mon pouvoir de t’accorder. Tu es tout à fait au courant des sacrifices que je suis obligée de faire pour payer ton école et te garder aussi convenablement vêtu que tes camarades.

Je ne souhaite pas te priver de ces avantages, et je veux bien me soumettre à quelques privations personnelles afin que tu puisses avoir une bonne éducation, mais lorsque tu t’engages dans des dépenses inutiles, je sens qu’il est de mon devoir de te disputer. Tes petits frères vont naturellement réclamer les mêmes avantages que ceux dont tu disposes, et l’économie la plus serrée me permettra à peine de les leur offrir. Pour rester équitable envers eux, je me dois de refuser, à l’avenir, tes requêtes déraisonnables.

En espérant que ton affection et ton bon sens t’empêcheront de refaire des demandes aussi lourdes que l’a été ta dernière sur ma maigre bourse, je reste pour toujours, mon cher fils, ta mère aimante

Martha Pettingeb


Lettres d’admirateurs

Une photo ? Steuplééééé !

Chère Joséphine,

Vous souvenez-vous, il y a environ un mois, m’avoir promis que si je vous gardais la première place dans mon album, vous m’enverriez votre photographie ? Je vous l’ai assuré et j’ai soigneusement gardé cette page vide, mais la photo ne vient pas. Regrettez-vous votre générosité ou bien un autre ami s’est-il approprié cette pile de cartes que vous m’aviez montrée ? Vous ne pouvez prétendre en manquer, car je sais que votre dernière pose fut un complet succès, et j’ai le grand désir de posséder l’un de ces exquis portraits avec lesquels vous m’avez tellement tenté.

Envoyez-moi dès maintenant, chère Josey, la photo promise qui me consolera de ne pas me trouver en votre présence.

Votre très affectionné

Karl

Vraiment digne d’un Mr. Darcy, celle-là… 😉

Ma chère Miss Lockman,

Je vous écris car l’amour brûlant qui consume mon coeur doit trouver un moyen de s’exprimer. En votre présence, je suis comme un idiot, je n’ose déverser devant vous l’ardente admiration qui me dévore. Je crains que vous ne m’ayez maintes fois trouvé stupide et ennuyeux, alors que j’étais en fait subjugué par votre charme, et que j’écoutais avec délices la musique de votre voix sans pareille.

Que je vous aime avec toute l’ardeur et la dévotion d’un premier amour, je crois que vous vous en êtes rendue compte, mais je me languis d’un sourire qui me ferait espérer, d’un mot d’encouragement qui me sauverait du désespoir.

M’accorderez-vous ce sourire ? Prononcerez-vous ce mot ? J’attends anxieusement votre réponse.

Votre tout dévoué

Edmund Hazletoh


Lettres de reproches

Owen en a gros !

Miss Octavia Know,

Je viens d’avoir une longue conversation avec un de nos amis communs, qui m’a surpris en me répétant vos assertions infondées à mon égard. Bien sûr, votre opinion vous appartient, et bien que je regrette qu’elle me soit si défavorable, je n’ai aucun droit de vous la reprocher, néanmoins j’ai le droit de vous demander sur quelles bases vous vous appuyez pour prétendre que je suis un séducteur et un hypocrite, et que j’aurais à mon actif plus d’une relation déshonorante.

Auriez-vous la gentillesse de m’apprendre avec qui j’aurais ainsi flirté, comment j’aurais joué les hypocrites, et dans quelle relation déshonorante je me serais engagé.

Owen Folevell

… et Octavia aussi, car voici ce qu’elle lui répond :

Owen Folevell,

Le ton hautain de votre lettre pourrait en imposer à n’importe qui qui ne serait pas, comme moi, très au fait de ce qu’ont été vos agissements avant votre arrivée par ici. Mon opinion est fondée sur ce que j’ai appris de votre vie à l’époque où vous résidiez à St-Louis.

Lorsque je vous aurai informé que Mrs. Carrie Ryder est l’une de mes amies les plus intimes et une correspondante fidèle, vous ne réclamerez plus que l’on vous dresse la liste de vos méfaits. Si vous considérez qu’il est honorable de décevoir votre oncle, de provoquer la ruine de votre jeune cousin Charles et de tenter de vous enfuir avec une héritière de quinze ans, je puis seulement dire que je ne suis pas d’accord avec vous.

Olivia Know


Lettres de rupture

Plus trop sûr de vouloir l’épouser, celle-là…

Miss Esther Davenport,

Votre message m’a ouvert les yeux sur la folie et l’erreur de la conduite que j’ai tenue jusqu’à présent. Toute la nuit j’ai arpenté ma chambre, cherchant à me décider sur ce qu’il était de mon devoir de faire, et me voici à vous répondre avec toute la franchise que vous m’avez réclamée.

Je ne me chercherai pas d’excuses, car je mérite votre colère, mais je vous dirai seulement que mes propres sentiments ont aussi été déçus. Lorsque je vous ai demandé de m’épouser, je pensais que nous convenions l’un à l’autre et que je pourrais vous rendre heureuse. Je n’étais pas riche, mais je possédais assez, selon moi, pour assurer un certain confort, et en pensant que vous étiez du genre à vous satisfaire d’une vie modeste, je vous ai invitée à partager la mienne. Notre intimité grandissante m’a démontré mon erreur. Vos désirs extravagants sont bien au-delà de mes moyens, et vos remarques amères et sarcastiques à propos de ceux de vos amis qui ne sont pas riches m’ont montré que vous convoitiez une vie de luxe.

J’ajouterais, puisque vous me demandez d’être franc, que vous m’avez souvent peiné par votre tempérament inégal et maussade, si bien que j’entrevois une vie plutôt malheureuse pour nous deux après ce mariage.

Je sais que l’honneur me lie à vous, et je ne vous demanderai pas de me libérer de ma promesse si vous ne le souhaitez pas, en revanche je vous demanderai respectueusement, si jamais nous nous marions, de ne pas questionner les raisons de ma froideur, car je vous les ai données.

Remettant notre engagement entièrement entre vos mais, je reste, à jamais, votre

Henry Hendricks.

Une triste fin pour des fiançailles

Cher Edwin, – car en dépit de la nature douloureuse de cette lettre, vous m’êtes plus cher que jamais –

je vous écris pour vous demander de me libérer de mon engagement envers vous. Je sais que vous serez surpris et peut-être en colère à cause de cette requête, mais lisez mes raisons et ensuite, cher ami, pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine.

Vous savez que depuis plusieurs mois ma santé décline graduellement, bien que j’aie tenté de conserver le sourire face à vos yeux aimants. Hier s’est tenue une consultation entre notre médecin de famille et deux de nos plus éminents docteurs, et le résultat est qu’on m’a déclarée une incurable invalide, en raison d’une maladie profondément enfouie au niveau de ma colonne vertébrale.

Mon chéri, je vous aime trop tendrement pour vous épouser. Je ne puis supporter l’idée que vous liez votre jeune vie vigoureuse à une épouse dont les souffrances ne feront qu’empirer, durant peut-être des années, et qui ne cesseront pas tant que la tombe n’y aura pas mis fin. J’ai beaucoup pleuré et prié à propos de cette décision, et je vous écrit le coeur brisé, mais elle est irrévocable. Que Dieu vous bénisse, mon aimé, et qu’Il vous accorde un autre amour pour vous consoler de la perte de celle qui restera, jusqu’à la mort, votre

Stella Creming


En conclusion

Décidément, j’aime vraiment ce genre de témoignages. Ça nous donne, le temps de quelques lignes, un tout petit aperçu de ce que pouvait être une vie à cette époque-là, avec ses émotions, ses enjeux, ses tiraillements, ses petits problèmes parfois un peu ras-des-pâquerettes… Je trouve ça profondément humain, même quand c’est écrit avec un style littéraire alambiqué.

Ça ne vous donne pas envie de prendre votre plus belle plume et un joli papier à lettres pour faire pareil, vous ? 😀

Jeune femme écrivant une lettre, par Federico Zandomeneghi (187)
SOURCES :
Livre - Frost, original letter-writer, recueil de 300 lettres et notes originales (1867)
Wikiwand - Victorian letter writing guides
How to write a romantic letter in Victorian style
Livre - How to Write Letters: A Manual of Correspondence, par James Willis Westlake (1876)
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Twelve Victorian Era Tips on the Etiquette of Ladylike Letter Writing
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