Époque victorienne

Des piercings aux tétons en 1890

On pourrait penser qu’il a fallu attendre les mouvements hippie ou punk, ou encore la fin du XXe siècle pour que la mode des piercings se répande dans la culture occidentale. En réalité, non, il y a déjà eu des piercings en Europe bien avant, et même si ce n’était pas une pratique répandue, ça existait tout de même.

Alors, aujourd’hui, on va parler « piercing des tétons » à la fin de l’époque victorienne. Rien que ça… 😉


La première à se faire percer les tétons était reine de France

Bon… dans l’absolu, non, ce n’était probablement pas la première femme occidentale à faire ça, mais c’est la première dont on ait une trace écrite qui confirme bien qu’à la fin du XIVe siècle, Isabeau de Bavière, reine de France par son mariage avec Charles VI (soit la génération avant Charles VII et Jeanne d’Arc), avait ses deux tétons percés. Elle y passait des anneaux qu’elle reliait entre eux par une chaîne, avec or, perles, diamants, etc.

Dans quel but ? Purement décoratif. Et ce n’était pas juste pour l’intimité, mais aussi pour exposer sa poitrine en public, une chose qui se faisait parfois en ce temps-là, car certaines robes présentaient des décolletés très profonds qui pouvaient dévoiler intentionnellement les mamelons.

Cela dit, ça reste anecdotique, et pendant les siècles suivants on n’entendra plus trop parler de ce genre de bijou. En tout cas jusqu’à la fin du XIXe.


Une mode de la fin du XIXe

Redécouvrir un phénomène oublié

Avant tout, il faut souligner le travail du site Bodyartforms, qui a retrouvé récemment – et alors qu’on l’avait complètement zappée – la trace d’une mode des piercings pour tétons dans les années 1890.

Bon. Soyons clairs : ça n’a jamais été un phénomène de masse. Néanmoins, il semblerait qu’il y ait eu beaucoup plus de piercings qu’on pourrait le penser, et ça remet en question l’image très prude que l’on a de cette époque.

Tout part d’une mention faite dans deux livres publiés en 1965 et en 1975, où les auteurs affirment qu’il aurait existé à la fin de l’époque victorienne des « anneaux de sein » (en anglais : bosom rings) qu’on pouvait trouver dans les riches bijouteries parisiennes. En remontant la piste de ces livres, Bodyartforms finit par déterrer une source plus précise, un article de l’English Mechanic. Ce journal hebdomadaire a existé en Angleterre entre 1865 et 1926, et contenait des articles sur les prouesses technologiques du moment, mais aussi beaucoup de lettres envoyées au journal par ses lecteurs. On pouvait alors assister à des échanges épistolaires publics de la part de lecteurs qui ne se connaissaient pas, mais qui s’écrivaient par le biais du journal pour discuter d’un sujet donné ou faire part de leur expérience personnelle. Une sorte de forum avant l’heure, quoi !

C’est comme ça que dans une publication du 5 avril 1889 (que vous pouvez lire en ebook ou ci-dessous), un certain Jules Orme répond à un autre lecteur, L. H., qui demandait comment faire pour se percer les tétons.

« En réponse à la requête de L. H. »

Jules Orme raconte que lorsqu’il était étudiant dans un lycée en France, lui et ses copains se sont piercés eux-même et que l’opération est (dit-il) très facile : il suffit de posséder une aiguille, du fil à coudre et une paire d’anneaux en or d’un bon diamètre. Sur le mamelon, on dessine au crayon deux points pour indiquer le point d’entrée et de sortie de l’aiguille, puis le perfore de façon horizontale, on passe le fil à coudre (il détaille toute une technique pour passer plusieurs fils de façon à agrandir le trou, j’ai pas tout bien compris), quelques jours plus tard on enlève les fils et on passe à la place les anneaux en or, puis on laisse cicatriser pour de bon.

Jules dit avoir porté ses piercings pendant 5 ou 6 ans sans problèmes. Il précise que l’opération pourrait être réalisée par un professionnel, de type bijoutier-perceur-d’oreilles, mais il prétend ça sera plus douloureux que sa méthode à lui. Il précise aussi qu’il a connu, en plus de quelques garçons comme lui, une femme portant également des anneaux d’or aux tétons. La dame, une artiste, lui a affirmé que dans sa région natale, du côté de la Pologne/Russie, ça serait assez courant pour les femmes du peuple de se piercer comme ça, bien qu’elles le fassent plutôt avec des anneaux d’argent, moins chers que l’or.

Lettre de Jules Orme, publiée dans le journal English Mechanic (5 avril 1889)

Ce qui est fascinant, c’est que les témoignages ne s’arrêtent pas là…

Constance et Madame Beaumont

Après avoir lu la lettre de Jules Orme, une autre lectrice écrit à son tour au English Mechanic. Elle s’appelle Constance, et son fiancé, qui porte lui-même des piercings aux tétons (décidément, ils en ont tous, ou quoi ?!), est super excité à l’idée qu’elle suive son exemple. Elle raconte donc son expérience.

En 1890, en compagnie de sa soeur qui venait pour la même chose, elle s’est rendue à Paris, rue de Rivoli, où une Madame Beaumont tient un salon de beauté (manucures, pédicures, teintures de cheveux, perçage d’oreilles, etc) (et quand on tient boutique sur la rue de Rivoli, c’est qu’on a de la réputation…).

Madame Beaumont pratique aussi le piercing des tétons et vend des bijoux faits pour ça. D’ailleurs, elle a percés ses propres seins et n’hésite pas à les montrer à ses clientes pour les motiver et les rassurer (ben oui, à l’époque, sans photos et sans recherches préalables sur internet, il faut littéralement le voir pour le croire). Madame Beaumont a d’ailleurs bidouillé une paire de pinces ressemblant à des pinces à sucre (on en avait parlé ici, des pinces à sucre, tiens !) pour maintenir le téton et enfiler l’aiguille bien droite. Un petit coup d’alcool pour désinfecter, on pince, on pique, on met le bijou, et voilà ! Nos deux frangines peuvent repartir en Angleterre avec leurs nouveaux ornements.

Et Madame Beaumont qui leur dit :

Vous êtes les premières Anglaises à venir chez moi exprès pour ça, mais j’ai déjà eu plusieurs Américaines, et bien sûr des Françaises ou d’autres femmes des pays voisins…

Les réactions du public

Toujours au travers du journal, le public continue de se manifester. D’autres lecteurs témoignent (« Moi aussi, j’en porte ! », « Et moi aussi ! Mes seins sont percés depuis 5 ans et ça ne m’a pas empêchée d’élever deux enfants ! »). On voit des hommes et des femmes qui racontent leurs piercings, et d’autres que ça intrigue ou rebute.

Du côté des médecins, on s’insurge. La cicatrice du piercing va provoquer un cancer ! Il ne faut pas entraver le bon fonctionnement d’une poitrine de femme, qui est d’allaiter ! Il ne faut pas encourager les jeunes filles à se faire percer, ça va développer chez elles une sensualité et une sexualité malsaines ! (tiens ? on se permet un petit sermon moralisateur sur la sexualité des femmes ? ça alors ! et que dit-on des piercings chez les hommes, dans ce cas ?)

Et le English Mechanical n’est pas le seul à parler du phénomène. On retrouve ce discours dans d’autres revues de la même époque, comme dans une brochure new-yorkaise où un médecin se désole lui aussi que de jeunes Américaines aillent en Europe se faire percer les tétons. Sûrement les mêmes dont parlait Madame Beaumont… 😉


Un effet de mode

Le piercing, un truc de marginaux ? ou un truc de riches ?

Les piercings et les tatouages sont d’abord perçus par les Occidentaux comme un truc de sauvages, relevant plus des tribus ancestrales que de la sophistication à l’européenne (je caricature, là, ne me tombez pas sur le dos ! 😉 ). En général, ce sont les groupes marginaux qui adoptent ces pratiques, jugées exotiques et subversives, et il faut du temps avant que les autres les adoptent à leur tour. Par exemple, tatouages et piercings ont longtemps été l’apanage des artistes, des prostituées, des pirates ou des soldats ayant parcouru le monde…

Ça évoque des piercings aux tétons, mais ça n’en est pas (cette robe est tirée du film américain muet La Reine des Césars, sorti en 1917, avec l’actrice Theda Bara)

Mais comme ce sont des pratiques subversives et provocantes (en particulier un piercing sur une partie intime), ça pique forcément la curiosité des autres. Le piercing est un bijou, il est donc précieux. De plus, il est le signe qu’on a accès à une bonne hygiène médicale, à une époque où il est encore si facile de choper une septicémie. Ça en fait, quelque part, un signe de richesse. Et enfin, c’est un accessoire érotique, puisque son but est d’être ornemental sur un corps nu, mais aussi de titiller le téton sur le plan érogène.

Je reste un peu dubitative quant aux classes sociales où on trouvait vraiment ce genre de piercing. Il me semble que ce n’étaient ni les paysans ou ouvriers travailleurs, ni les grands aristocrates conservateurs, mais probablement une classe bourgeoise intermédiaire, mêlée d’artistes, pour qui s’était une façon de provoquer mais sans craindre de trop se faire pointer du doigt, et de montrer qu’ils pouvaient se payer ce genre de caprice.

ET À PROPOS DU « PRINCE ALBERT », puisqu’on parle de piercing sur des zones intimes, profitons-en pour débunker cette légende à saveur XIXe siècle : non, l’époux de la reine Victoria ne s’est jamais fait percer le gland pour maintenir son pénis noué avec un ruban autour de sa taille afin qu’il reste bien en place et ne soit pas trop proéminent dans ses pantalons moulants de gentleman. Le célèbre lanceur de modes Beau Brummel (dont on a parlé ici) ne faisait pas ça non plus. Ce ne sont que des légendes urbaines inventées dans les années 1970.

Une mode éphémère

Il semblerait que cette mode n’ait pas duré longtemps. On en trouve des traces autour des années 1890, mais pas avant et pas après non plus (en tout cas pas jusqu’aux années 1970).

D’ailleurs, j’ai beaucoup cherché, mais je n’ai trouvé aucun « anneau de sein » qui soit un vrai bijou d’époque. C’est bien dommage : ça reste des bijoux, donc même s’il y en avait peu, quelques uns auraient tout de même dû passer à travers le temps et finir aujourd’hui chez les antiquaires ou les musées, non ? Est-ce qu’on utilisait exclusivement des bijoux de type « boucles d’oreilles », dont on ne pourrait plus se douter aujourd’hui qu’ils ont été utilisés sur des mamelons ? Ou bien la mode aurait-elle été si fulgurante que ça pour que des bijoux spécialisés disparaissent ou soient recyclés en autre chose ?

Ces piercings ont l’air anciens, mais non… Ça donne juste une petite idée !

En conclusion

On a l’image du XIXe siècle comme une époque très puritaine, chaste et rigide, et c’est vrai que les moeurs se sont beaucoup resserrées sous l’influence des religions chrétiennes.

Dans ce contexte, bien sûr que non, le piercing du téton n’était absolument pas quelque chose de répandu. Ça restait rare (cela dit, à notre époque aussi, c’est rare, même si les piercings en général sont mieux accepté socialement). Malgré tout, il y en a eu, et dans plusieurs pays occidentaux.

Ça a de quoi surprendre, n’est-ce pas ? Qui aurait cru que les Victoriens nous ressemblaient autant, en fait ? 😉

SOURCES :
Wikipédia – Piercing du téton
Victorian Nipple Rings
Journal – English Mechanic, vol 49, #68191, par E.J. Kibblewhite (1889)
English Mechanic Magazine
Nipple Rings for Aristocrats – The Wild Victorian Fashion Trend
Top 10 Truly Weird Victorian Fads
YouTube – Disgusting and Creepy Victorian Fashion Trends (Karolina Żebrowska)
Nipple rings and genital piercings were once a symbol of the Victorian upper class
The history of nipple jewelry, a royal beginning
Everything Old is New Again: Surprisingly “Modern” Fashion Trends of the Victorian Period
Wikipédia – Piercing génital masculin – Légendes urbaines autour du Prince Albert

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