Allaiter au début du XIXème


- Époque georgienne, - Époque Régence / mercredi, novembre 27th, 2019

Je ne sais pas si vous avez la même impression que moi, mais il me semble qu’on nous raconte souvent, dans les livres ou les films de cette époque, qu’à partir du moment où elles font partie d’une classe sociale un peu élevée, les mères font systématiquement appel à une nourrice pour nourrir leur bébé.

J’ai eu beau fouiller et chercher des réponses, je ne peux pas dire clairement “oui, c’est vrai” ou “non, ça ne l’est pas”, car, de tous temps, le choix de l’allaitement par la mère ou par une nourrice a été influencé par les modes, les façons de penser, l’air du temps… pour, au final, cohabiter plus ou moins.

Mais penchons-nous un peu sur le sujet.


L’intérêt d’embaucher une nourrice

La nourrice (Marguerite Gérard, début XIXème)

Durant les siècles précédents, au XVIIème et XVIIIème, il est très courant pour une femme de la haute société de faire appel à une nourrice, sans que ça n’ait rien à voir avec sa propre capacité à produire du lait. Ce n’est pas une nécessité, mais un choix délibéré.

La raison principale (en dehors du fait qu’une femme riche a les moyens de payer quelqu’un d’autre pour se lever la nuit toutes les 3h…), c’est qu’on connaît les effets contraceptifs de l’allaitement.

Or, on souhaiterait qu’une épouse d’un rang élevé reste constamment disponible pour son mari afin de lui faire autant d’enfants que possible, car il faut assurer la lignée familiale (et comme les enfants risquent toujours de mourir en bas âge, il faut mettre le paquet côté grossesses). L’utilisation d’une nourrice permet alors à la mère de redevenir fertile plus rapidement.

JE PRÉCISE QUE… l’allaitement comme méthode contraceptive ne fonctionne que sous certaines conditions (allaitement exclusif, nombreuses tétées chaque jour, pas de retour de couches, etc). Si ces conditions ne sont pas respectées, la femme pourrait très bien retomber enceinte malgré tout, ce n’est donc pas une méthode très fiable. Mais je vous laisse vous renseigner par vous-même, car je ne suis pas médecin, et ce n’est pas le sujet… 😉

NOTEZ AUSSI QUE… je ne parle pas des mères qui ne produisent pas assez de lait, ni de celles qui meurent en couches. Dans ce cas, il est évident que le bébé était confié à une nourrice au plus vite ! Mais il s’agissait d’une nécessité et pas du tout d’une préférence ou d’une coutume.


Placer son bébé en nourrice… ailleurs

Avoir une nourrice à domicile, c’est le plus confortable, et c’est ce que faisaient la plupart des gens. Mais il y avait aussi une autre habitude qui consistait à envoyer l’enfant hors de la maison familiale, pour vivre chez ladite nourrice, jusqu’à ce qu’il atteigne 1 an et demi, voire 2 ou même 3 ans.

Deux raisons à cela :

1. La famille vit en ville

Les conditions d’hygiène et de salubrité étant ce qu’elles sont dans des villes sans égouts et sans accès facile à de l’eau propre, on considère qu’un enfant sera en meilleure santé s’il grandit à la campagne, au grand air, au moins pour ses premières années où il est le plus vulnérable.

La réalité était malheureusement bien différente. Un bébé envoyé auprès d’une nourrice paysanne vivra dans des conditions d’hygiène dignes de celles d’une ferme, avec les bêtes et les autres enfants (et leurs transmissions de maladies à vitesse grand V), donc pas forcément dans de meilleurs conditions qu’en ville.

2. La mère en a trop sur les bras

La famille est trop nombreuse, les enfants trop rapprochés, la mère a des problèmes de santé ou est simplement épuisée, et ça fera des vacances à tout le monde si le petit qui fait ses dents va hurler sa vie dans les bras d’une autre.

Je n’ai pas de documentation précise pour appuyer cette conclusion, simplement je ne vois pas bien quelle autre explication nous permettrait de comprendre qu’une mère mette son enfant en pension chez une nourrice qui habiterait la porte à côté, et à qui elle pourrait rendre visite tous les jours.

POURTANT… C’est bien ce qui est arrivé à Jane Austen, envoyée chez une nourrice qui habitait tout près de chez ses parents, et où sa mère venait la visiter chaque jour. Les Austen ne roulent pourtant pas sur l’or, donc il leur fallait une bonne raison pour payer ce genre de service.

Jane y est restée de l’âge de quelques mois jusqu’à ses 1 an et demi. Et ce fut le même scénario pour tous ses frères et soeurs.


Une nourrice : pour un enfant en meilleure santé ?

Enfants et leur nourrice dans un intérieur rustique (peintre inconnu, XIXème siècle)

Passons sur le traumatisme affectif que ça devait créer chez ces bébés de se faire balader de bras en bras, sans plus savoir à quelle figure maternelle ils doivent s’attacher… On est à une époque où on se préoccupe plus de la survie d’un enfant en bas âge que de son développement affectif.

Le paradoxe, c’est que l’enfant mis en nourrice n’était pas forcément mieux soigné qu’on voulait bien le croire. Une femme de la campagne, plus pauvre, deviendra nourrice par nécessité et ne sera peut-être pas assez bien nourrie elle-même pour produire du bon lait (en qualité et en quantité), d’autant qu’elle doit s’occuper de deux enfants, le sien et celui qu’on lui confie !

Dans ces conditions, on pouvait voir apparaître des situations déplorables :

  • la nourrice se met à négliger le bébé qu’on lui a confié (en particulier si l’enfant est en pension chez elle, et que la mère n’est pas physiquement présente pour veiller à ce que la nourrice fasse du bon boulot). Ne pas le nourrir assez, le laisser hurler, ne pas changer ses langes, etc. La nourrice peut être tentée de simplement encaisser l’argent, de s’occuper en priorité de son enfant à elle, et de laisser de côté celui dont elle a la charge. Une fièvre trop forte, un manque de soins, et hop ! Voilà encore un pauvre petit môme dont on dira qu’il est mort en bas âge…
  • la nourrice néglige son propre enfant, ou bien elle est forcée de le faire. Ça, c’est plutôt le cas où elle est à domicile dans la famille qui l’emploie et où on pourrait l’inciter à s’occuper en priorité de l’enfant pour lequel elle est grassement payée. Son petit à elle pourrait alors être sevré en vitesse afin qu’elle garde le plus de lait possible pour l’autre (voyez ici pour le passage à la bouillie).
  • la nourrice se débarrasse (littéralement !) de son enfant, en l’abandonnant et en prétendant qu’il est mort, afin de se faire embaucher facilement comme nourrice. C’est malheureusement quelque chose qui pouvait arriver à des filles-mères, ou simplement des femmes trop pauvres ou ayant déjà trop d’enfants. On peut même soupçonner que certaines tombaient enceinte exprès pour devenir lactante et se trouver une place de nourrice (la faim et le besoin, ça vous pousse à des extrémités).

DES LOIS POUR RÉGULER : Ces cas d’abandons (pour ne pas dire d’infanticides, car il est probable qu’il y en ait eu aussi) ont poussé les législateurs à voter des lois pour encadrer cette pratique. Par exemple, en interdisant aux femmes de se faire embaucher comme nourrice avant que leur propre enfant n’ait atteint l’âge de 9 mois.

Ces dérives, jumelées à l’influence du Siècle des Lumières, ont fait que vers la fin du XVIIIème on commence à voir les nourrices d’un mauvais oeil, et à les accuser d’être à l’origine d’un fort taux de mortalité chez les enfants qu’on leur confie.

Ça commence à ne plus être très à la mode de faire allaiter son nourrisson par une employée…


L’allaitement par la mère

La jeune mère (Charles West-Cope, 1845)

Lorsqu’arrive l’époque de la Régence anglaise, les mentalités ont évolué, ou sont en passe de le faire.

Désormais, c’est la mère qui est considérée comme la meilleure personne qui soit pour nourrir et prendre soin de son enfant. Alors on les encourage toutes à allaiter, quel que soit leur milieu social, et on les valorise dans ce rôle.

D’ailleurs, on pense qu’à travers son lait, la mère transmet aussi son tempérament et ses émotions, et qu’il est bon qu’une jeune femme douce, modeste, éduquée et en bonne santé (comme sont censées l’être les femmes d’un certain niveau social) fournisse tout cela à son bébé. À l’inverse, on pense d’une femme qui n’allaite pas qu’elle va conserver des “humeurs” en elle et s’exposer à faire plus tard des crises d’hystérie… Il faut laisser couler, madame !

Sacré retournement de situation, non ?

“La mère à la mode” (James Gillray, 1796)

Il faut dire que ce changement de mentalités va de pair avec l’évolution de la société occidentale du XIXème, qui sera très centrée sur la famille (avec notamment le modèle bourgeois, qui place la femme en reine du foyer familial). Les enfants sont au centre de toutes les attentions, on les bichonne, on les entoure de soins, on commence à se dire que l’enfance devrait être une période privilégiée de jeux et de plaisirs insouciants… Alors avoir dès le départ une mère allaitante et toute dévouée à ses petits ne peut être qu’une bonne chose.

RIEN QU’UNE QUESTION DE MODE ? Nous continuons de vivre une alternance de courants de pensée qui dise quelque chose un jour, et son contraire le lendemain.

Dans les années 1970-80, par exemple, les médecins encourageaient plutôt les mères à des biberons (histoire de connaître la quantité de lait bue par le bébé et de mieux vérifier sa bonne croissance). Dix ou vingt ans après, on leur disait tout l’inverse.

Tout le monde a toujours une opinion très tranchée sur la question, et on conseille rarement aux mères de se fier à leur instinct et de faire ce qui leur semble le mieux dans leur situation. Les pauvres ont déjà assez de pression sur les épaules, alors si on pouvait éviter d’en rajouter en leur disant “il faut faire ceci, pas cela” et de les juger…


En conclusion

Au début du XIXème, donc, la mode est aux mères qui allaitent elles-mêmes leurs enfants. Ce qui n’empêche pas certaines de continuer à faire appel à des nourrices, car des coutumes bien ancrées ne se perdent jamais du jour au lendemain.

Les deux pratiques ne vont, finalement, pas cesser de cohabiter (la nourrice sera remplacée plus tard par le biberon et le lait maternisé), même si c’est l’allaitement maternel qui est mis de l’avant.

Cachez ce sein que je ne saurais voir !

Au moins, ils n’embêtaient pas le beau monde pour un bout de sein apparu en public afin de donner à boire à un poupon assoiffé… Allaiter n’avait rien d’un attentat à la pudeur : c’était considéré comme normal, biologique, et c’était le rôle naturel de la mère. Point barre. On trouve d’ailleurs un bon nombre de peintures, gravures ou daguerréotypes tout au long du XIXème montrant des femmes allaitantes, dans une position valorisante.

Il faudrait qu’on en prenne de la graine, parce qu’on a beau être au XXIème siècle, on a encore des mères qui se font dire qu’elles doivent aller allaiter dans les toilettes ou se couvrir la poitrine d’un linge “pour ne pas importuner les autres personnes”…

SOURCES :
Wikipedia – History and culture of breast feeding
Breast-feeding in the 18-20th century
19th century breast-feeding practices
A History of infant feeding
Breast feeding in the early 19th century
A decent woman? The breastfeeding and visibility debate is nothing new

error

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.