Noël austenien (1) : les cadeaux


- Époque Régence / mercredi, décembre 4th, 2019

Nous voilà en décembre, et en route vers les fêtes de fin d’année…

Je me suis dit que c’était l’occasion de traiter en détail de ces festivités à l’époque de Jane Austen, un sujet que je connais assez bien vu que je m’y suis longuement attardée en écrivant La renaissance de Pemberley.

Il y a tellement à dire qu’un seul article ne suffirait pas, bien sûr. C’est pourquoi je commence ici une petite série intitulée « Noël austenien », qui va aborder différentes aspects de ce temps des fêtes.

Et puis, l’année prochaine, je ferai une série « Noël victorien », tiens ! Ça ira avec le contenu de mon prochain roman… 😉

On commence par le sujet qui doit préoccuper pas mal d’entre vous, à trois semaines de Noël :

Mais… ils offraient quoi, comme cadeaux, à l’époque ? Et à qui ?


Avant de commencer, petite chronologie

Il faut savoir que dans la tradition anglaise, le temps des fêtes dure 12 jours, soit du 25 décembre à la nuit qui suit le 5 janvier. On l’appelle la Saison de Noël, ou bien Christmastide, ou encore Twelve Days of Christmas, ou même Twelvetide, et ça représente la période qui va de la naissance de l’Enfant Jésus dans sa crèche jusqu’à la visite des Rois mages qui lui apportent des présents.

Le chiffre 12 est surtout symbolique : en réalité cette période s’étire un petit peu si on y inclut la nuit précédent le début, et le jour suivant la fin (quoi, vous êtes déjà perdus ? 😉 ).

En gros, ça donne :

  • 24 au 25 décembre : nuit de Noël
  • 25 décembre : jour de Noël (et début des festivités)
  • 26 décembre : boxing day, ou la Saint-Stéphane
  • 31 décembre au 1er janvier : nuit du Nouvel An
  • 1er janvier : jour de l’An
  • 5 au 6 janvier : nuit des Rois, ou nuit de l’Épiphanie (et fin des festivités)
  • 6 janvier : jour des Rois

Les cadeaux de Noël

Comment que c’est qu’on fait, exactement ?

Le moment d’offrir des cadeaux varie un peu selon les familles et les habitudes… C’est souvent le jour de Noël, mais certains préfèrent plutôt le faire le 6 janvier (puisque dans la tradition chrétienne, les rois mages ont apporté des présents à l’Enfant Jésus). Il y a même des gens qui s’offrent un cadeau chaque jour, pendant 12 jours !

Ces cadeaux, on ne les mets pas sous le sapin, car il n’est pas du tout répandu en Angleterre (il le sera à l’époque victorienne, et c’est le sujet de l’article suivant, ici). Pas besoin, donc, d’ajouter une étiquette avec le nom de la personne à qui le paquet est destiné : on offre plutôt de la main à la main. Et je ne pense pas qu’il y avait des règles absolues à propos de qui fait un cadeau à qui : c’était un peu au feeling, comme vous le verrez dans les exemples ci-dessous. Ce n’est pas parce que vous avez offert quelque chose à votre petit frère une année que vous êtes engagé pour le faire à tous les Noëls qui suivront !

À PROPOS DE L’EMBALLAGE : Est-ce qu’on emballait déjà les présents pour garder la surprise ? Oui ! Mais au début du XIXème siècle, le papier est encore cher (souvenez-vous, j’en parlais ici), alors parfois on utilise plutôt du tissu. Et des rubans à foison, bien sûr ! De toute façon, le papier cadeau que nous connaissons (imprimé et en rouleau) n’arrivera qu’à l’époque victorienne.

ET LES CARTES ? On n’envoie pas non plus de cartes de Noël, car la Poste coûte cher elle aussi (et je vous renvoie toujours au même article, ici 😉 ). Cette habitude d’envoyer de jolies cartes de voeux à chaque fois qu’une occasion se présente n’apparaîtra, elle aussi, que pendant l’époque victorienne.

Exemples de cadeaux

Il se trouve qu’on a retrouvé ce type information grâce à Emma Austen-Leigh, la nièce par alliance de Jane Austen, qui, pendant plusieurs années, a noté dans son journal la liste des cadeaux qu’on lui offrait à Noël. Un coup d’oeil super intime sur la vie de cette époque-là, et que je vous traduis ci-dessous, en incluant la personne qui lui a fait le présent.

1813 – Emma a 12 ans

  • Un tambourin (Papa)
  • Une boussole (Maman)
  • Une boîte en paille tressée (Miss Ramsey, sa gouvernante)
  • Une règle parallèle (sa tante)

1815

  • Une boussole de marin (Maman) (c’est la deuxième fois ! c’est mignon, car on peut imaginer que la petite Emma a perdu ou cassé la première…)
  • Une vinaigrette en argent (sa tante) (voyez ici ce qu’est une vinaigrette)
  • Un anneau en or (sa soeur aînée Augusta)
  • Une petite bourse en cuir (Miss Ramsey)

1816

  • Une chaîne en or (Maman)
  • Une broche en corail (sa tante) (Emma grandit, on commence à lui offrir des bijoux de demoiselle !)
  • Une boîte à tricot dont le dessus est décoré d’un dessin (fait par Miss Ramsey)
  • Un bougeoir en porcelaine (Augusta)
  • Une boîte pour garder les soies brodées (sa petite soeur Fanny)

1817 – Emma a 15 ans

  • Des boucles d’oreille en or (Maman)
  • Une bague avec une turquoise (Fanny)
  • Un pendentif en or contenant une mèche de cheveux (de sa tante)
  • Un réticule en soie verte et argent, cousu main (par Miss Ramsey)

1818

  • Un thermomètre (Maman) (ah, on ne juge pas ! à l’époque, c’est un objet précieux ! 😉 )
  • Une croix en améthyste (sa tante)
  • Une boîte de senteurs en verre découpé (Augusta) (allez donc savoir ce que c’est exactement… ma traduction est peut-être toute pourrie, mais comment traduiriez-vous « cut glass standing smelling casket » ? je devrais demander à ma traductrice, tiens ! 😉 )
  • Une boîte à tricot en carton, avec un dessin sur le dessus (fait par Fanny)
  • Un galon brodé fait main (par Miss Ramsey)
  • Une boîte et un petit coussin pour épingles à coudre, fait main (par sa petite soeur Eliza)
  • Un sac pour mettre des tissus (sa petite soeur Charlotte)
  • Une médaille de la marine (sa petite soeur Maria)
  • Une broche (son petit frère Drummond)
  • Une boîte de couture pour la soie, avec des papillons sur le dessus (Belinda Colebrooke)
  • Une croix en cornaline rose et blanche (Harriet Colebrooke)

1819

  • Une écharpe en fourrure (Maman)
  • Une boîte en cuir de Belgique (sa tante)
  • Une broche en forme de bouton de rose (son grand frère Charles)
  • Un écran avec des plumes de paon fait main (par Eliza)
  • Des volants pour mettre sur une robe, faits main (par Charlotte)
  • Un livre de souvenirs (Drummond)
  • Un coussin à épingles fait main (par Maria)

1820 – Emma a 20 ans

  • Une paire de longues boucles d’oreille en or (Maman)
  • Un collier de corail (sa tante)
  • Une vinaigrette en argent (Fanny)
  • Une boîte pour encrier recouverte de cuir rouge (Charlotte)
  • Une petite bague (Maria)

Avec tout ça, on voit l’évolution des cadeaux à mesure qu’Emma grandit, et on comprend son contexte familial : sa tante vivait probablement avec eux (une vieille fille ?), on voit ses petites soeurs se mettre elles aussi à offrir des cadeaux à mesure qu’elles grandissent, et la gouvernante finit par disparaître du paysage (les filles de la famille étant plus grandes, ses services ne sont plus nécessaires, j’en parlais ici). On voit aussi que 1818 a été un Noël particulièrement fastueux, avec des invités (et par conséquent 3 fois plus de cadeaux que d’habitude). Et aussi que, décidément, les travaux d’aiguille occupent une énorme place dans la vie des femmes !

LA VIE DE TOUS LES JOURS : Je ne sais pas vous, mais perso j’adooooore ce genre de petits détails, je m’y attarde pendant des heures. Je leur trouve plus de charme qu’un discours sur la grandeur de Versailles ou les victoires de Napoléon… 😉

Cela dit, n’oublions pas qu’Emma fait partie de la gentry. Elle est d’un milieu privilégié et par conséquent les cadeaux décrits ci-dessus sont d’un luxe certain. On se doute que dans les autres familles, ce devait être bien plus modeste (et avec beaucoup de fait main, car on ne courait pas vraiment les magasins, à moins de vivre en ville et d’avoir assez de sous).


Le boxing day

Des étrennes à l’anglaise

Je ne sais pas si ça a fait son chemin en France, mais aujourd’hui, dans les pays anglo-saxons (incluant le Québec où je vis), le Boxing Day est un jour férié, et c’est surtout un gros jour de soldes. Au lendemain de Noël, on s’offre à prix cassés ce qu’on n’osait pas acheter plein pot pendant les grosses semaines d’achats qui ont précédé.

Sauf qu’au XIXème siècle, le Boxing Day (Jour des Boîtes) avait une signification toute différente : le 26 décembre, jour de la Saint-Stéphane, les maîtres offraient un cadeau à chacun de leurs domestiques, mais aussi au postier ou encore à leurs employés spécialisés (régisseur, intendante, clercs, assistants, etc). Ce devait être un jour de charité envers ceux en dessous de nous dans l’ordre social, alors gare à ceux qui s’abstenaient de faire des cadeaux, car c’était très mal vu !

Ces cadeaux étaient le plus souvent distribués devant toute la maisonnée. Dans l’idéal, pour éviter les jalousies, on mettait tout dans des boîtes en carton identiques, que les domestiques recevaient en mains propres. C’était le moment pour les maîtres d’avoir un mot de remerciement pour les services rendus, et de souhaiter de bons voeux pour la prochaine année. Les domestiques pouvaient ensuite se retirer pour ouvrir leur boîte en privé.

ÉTRENNES : Au contraire du Boxing Day anglo-saxon, en France on offre des étrennes, non pas au lendemain de Noël mais le 1er janvier. Cette tradition date de l’époque romaine, où un roi s’est fait offrir au début de l’année des branchages coupés dans un bois consacré à Strena, déesse de la force et de la santé. Considérant ce don comme apportant la chance, il instaure la tradition de s’offrir des cadeaux à chaque début d’année, leur donnant le nom de strenae, qui devint étrennes.

D’abord constituées de plantes sacrées, ces étrennes devinrent peu à peu des cadeaux de nourriture, d’argent, de vêtements, d’objets précieux…

… et il y avait quoi, au juste, dans les boîtes ?

Les cadeaux pouvaient être une écharpe, des gants, une casquette, un fichu de dentelle, une nécessaire de couture, une montre, une jolie boîte pour ranger des trucs… Ça pouvait également être de la nourriture, mais aussi – surtout ! – une petite somme d’argent.

Et tout cela en fonction du rang du domestique (voyez ici) et de son ancienneté dans la maison.


Les bonnes oeuvres

Récompenser ses domestiques et ses employés, c’est déjà très bien. Mais ce n’est pas suffisant. Car, quand on a un peu plus de moyens que les autres, le temps des fêtes va vous inciter à ouvrir votre bon coeur (et votre bourse) pour soulager la misère des plus pauvres.

Cette gravure date visiblement de l’époque victorienne, mais elle illustre le même souci pour les dames d’un rang plus élevé de faire des charités aux plus pauvres. Ici, la jolie demoiselle au centre apporte un panier rempli de victuailles.

Comme il n’y a pas d’assistance sociale d’aucune sorte et que les organismes de charité privés sont limités, les pauvres sont généralement sans ressources face aux accidents de la vie (relisez Dickens, pour voir…). C’est aux plus riches des environs de faire leur part, autant par charité chrétienne que par convention sociale.

En période de Noël, il est donc de tradition que les notables viennent apporter aux pauvres un petit quelque chose pour soulager leur peine, et c’est généralement à Madame de s’en occuper (j’en avais parlé ici).

Finis les fichus de dentelle ou les petits accessoires : on parle maintenant d’offrir des choses de première nécessité.

Globalement :

  • des vêtements chauds que les maîtres ne portent plus (manteaux, bottes, jupons de flanelle, robes, châles…)
  • des vêtements pour les enfants et les bébés
  • des couvertures
  • de la nourriture
  • éventuellement des médicaments (mais comme la médecine est encore balbutiante, il s’agit plutôt d’onguents ou de remèdes faits maison)

PRÉCISION : les pauvres ne portent pas toujours directement les vêtements qui leur sont offerts (questions de tailles et de mensurations, mais aussi de praticité). En fait, il est même très courant de recouper, retailler, ajuster ces vêtements pour qu’il deviennent portables et pratiques. Ce qui est vraiment précieux, ici, c’est le tissu, alors on s’arrange pour le recycler au maximum.


En conclusion

C’est drôle, en rédigeant cet article j’ai souvent été tentée de faire des copié-collés de mon bouquin ! Du genre :

En cette période de Noël, elle ne devait pas seulement se préoccuper du bien-être de ses hôtes : il lui fallait également songer aux domestiques et aux fermiers, qui attendaient tous un geste de sa part, ainsi qu’aux nécessiteux, qui comptaient à présent sur elle pour alléger un peu leur misère.

J’ai consacré à ce temps des fêtes presque deux chapitres entiers, alors j’ai de quoi vous raconter plein d’autres choses dans les prochains articles… 🙂

SOURCES :
Wikipedia – Christmastide
Wikipedia – Twelve Days of Christmas
Emma’s Christmas list
Christmases past to present(s)
Christmas presents in georgian era
Gifts giving traditions of the Regency
History of gift wrapping
Wikipedia – Boxing Day
Wikipédia – Étrennes
Mistress of the manor – her role in the community

4 réponses à « Noël austenien (1) : les cadeaux »

  1. Alors sauf si je vis vraiment coupée du monde (un peu quand même car je pratique le zéro dechets donc je me désintéresse de tout ce qui touche à la surconsommation) pour moi le boxday n existe pas ! En novembre il y a une semaine de black friday (oui vendredi = 1 semaine 🙄) et dès le 2 janvier les soldes. Les gens sont sollicités pour dépenser avant, pendant et après Noël 💸💸 🤮
    J ai beaucoup aimé cet article de la vie quotidienne %! Je vais vite lire la suite !!
    😘😘

    1. Ah, comme quoi il y a bien des soldes d’après-fêtes en France. Ici, au Québec, c’est vraiment le 26 décembre que ça se passe (et c’est la ruée dans les magasins… soupir…). Moi aussi j’essaye d’être autant zéro déchet que possible, alors quand je dois faire des cadeaux, j’aime bien offrir de la nourriture ou alors des cadeaux immatériels, comme des billets de concert ou de spectacle.

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